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Chapitre 21

« N’allez point parcourir la terre :

« C’est ici que vous pourrez voir

« L’homme unique dont le rasoir

« N’est égalé que par sa bière »

Inscription sur l’enseigne d’un cabaret tenu par un barbier.

Nous sommes obligés de transporter nos lecteurs à l’habitation de Benjamin Suddlechops, mari de l’active et industrieuse dame Ursule, et qui lui-même faisait plus d’un métier. Il ne se contentait pas de peigner les cheveux et la barbe, de retrousser les moustaches à la militaire ou de leur donner la forme inclinée qui distinguait les bourgeois : il savait aussi tirer du sang par le moyen des ventouses ou de la lancette, extraire un chicot et s’acquitter des autres fonctions de la pharmacie subalterne presque aussi bien que son voisin Raredrench l’apothicaire ; il pouvait au besoin tirer un verre de bière aussi bien qu’arracher une dent, percer un tonneau comme une veine, et laver avec une bonne rasade d’ale les moustaches que son adresse venait de friser ; mais il faisait ces divers métiers séparément.

Sa boutique de barbier projetait sa longue et mystérieuse enseigne dans Fleet-Street ; elle était peinte de toutes couleurs, pour figurer les rubans qui l’eussent garnie au temps jadis. A sa fenêtre, on voyait des rangs de dents enfilées avec du laiton, comme les grains d’un chapelet ; – des bassins au fond desquels était un haillon rouge, pour figurer du sang : un avertissement de longueur raisonnable expliquait ces emblèmes, et invitait les malades à se faire saigner, ventouser, etc., etc., tandis que les opérations plus profitables mais moins honorables sur la coiffure et la barbe étaient annoncées plus brièvement, mais en un style non moins sérieux.

En entrant on trouvait la vieille chaise de cuir pour les patiens, et la guitare, alors appelée ghittern, avec laquelle une pratique pouvait s’amuser jusqu’à ce que son prédécesseur sortît des mains de Benjamin. Cet instrument maintes fois écorchait par métaphore les oreilles de celui dont le menton éprouvait littéralement la scarification du rasoir. Tout dans ce lieu indiquait le chirurgien-barbier ou le barbier-chirurgien.

Mais il y avait sur le derrière de la maison une petite salle destinée à servir de buvette, dont l’entrée séparée s’ouvrait dans une allée sombre et étroite communiquant avec Fleet-Street, après maints circuits à travers plusieurs passages et plusieurs cours.

Ce temple secret de Bacchus avait aussi une sombre communication avec la boutique de Benjamin par un long corridor étroit qui conduisait dans le sanctuaire où quelques vieux ivrognes avaient coutume de faire leur libation du matin, et où d’autres buveurs honteux vidaient leur verre de liqueur après être entrés chez le barbier sous le prétexte de se faire raser.

En outre cette chambre avait une issue séparée dans l’appartement de dame Ursule, et dont on croyait qu’elle faisait usage dans ses diverses fonctions, soit pour sortir elle-même secrètement, soit pour introduire ceux de ses cliens qui ne se souciaient pas d’être aperçus quand ils allaient chez elle.

En conséquence, après une heure de l’après-midi, lorsque les buveurs timides, qui étaient les meilleures pratiques de Benjamin, avaient leur ration sur la conscience, le temple cessait d’être consacré à Bacchus, et la charge de veiller à la porte de derrière passait de l’un des apprentis du barbier à la petite mulâtre, la brune Iris de dame Suddlechops. Alors tout devenait mystère ; des galans enveloppés dans leurs manteaux, des femmes masquées ou déguisées de mille manières, se glissaient dans le ténébreux labyrinthe du passage, et même le faible coup de marteau qui appelait souvent l’attention de la créole avait en soi quelque chose qui sentait le secret et la crainte d’être découvert.

Ce fut le soir du jour où Marguerite avait eu la longue conférence avec lady Hermione, que dame Suddlechops avait recommandé à la petite portière de fermer la porte aussi soigneusement que la bourse d’un avare, et de ne laisser entrer que… – Elle prononça le nom tout bas et en faisant un signe de tête.

La petite mulâtre cligna de l’œil pour répondre qu’elle comprenait, se rendit à son poste, et bientôt après introduisit en présence de sa maîtresse ce même brave chevalier de la Cité qui semblait se trouver si mal à l’aise dans ses beaux habits, et qui s’était conduit avec tant de bravoure dans le combat qui eut lieu lorsque pour la première fois Nigel s’était rendu à l’Ordinaire du chevalier de Beaujeu. La mulâtresse l’introduisit. – Mistress, – le beau gentilhomme tout d’or et de velours ! – et elle ajouta entre ses dents : – Beau gentilhomme ! un digne apprenti de celui qui fait le tic-tac.

C’était en effet, nous sommes fâchés de le dire et nous espérons que nos lecteurs partageront notre intérêt ; – c’était en effet l’honnête Jenkin Vincent qui, abandonné par son bon ange, avait été entraîné à se travestir et à visiter dans le costume d’un galant du jour ces rendez-vous de la dissipation et du plaisir, où c’eût été pour lui une tache ineffaçable que d’être reconnu pour ce qu’il était, s’il lui eût été possible de s’y faire admettre sans recourir à ce déguisement.

Il entra, l’air soucieux. Son riche habit était passé à la hâte et boutonné de travers. Son ceinturon était bouclé gauchement, de manière que son épée allait s’écartant de son côté gauche au lieu d’y être suspendue avec une gracieuse négligence, tandis que son poignard, quoique richement ciselé et doré, était fixé à sa ceinture comme le couteau d’un boucher dans les plis de son tablier bleu.

Les personnes comme il faut de ce temps-là, soit dit en passant, avaient l’avantage d’être mieux distinguées du vulgaire qu’aujourd’hui. En effet, ce que l’ancien panier et le cerceau plus moderne étaient aux dames de la cour, l’épée l’était aux gentilshommes ; cet article de l’ajustement ne servait qu’à rendre ridicule celui qui l’adoptait sans avoir le droit et surtout l’habitude de le porter. La rapière de Vincent s’embarrassa entre ses jambes et le fit trébucher. – Tudieu ! s’écria-t-il, voilà la seconde fois qu’elle me joue ce tour ; je crois que cette maudite flamberge sait que je ne suis pas un vrai gentilhomme, et le fait exprès.

– Allons, allons, mon brave Jin Vin, – allons, mon garçon, dit la dame d’un ton radouci, ne t’inquiète pas de tout cela : – un franc et honnête apprenti de Londres vaut tous les galans de la Basoche.

– J’étais un franc et honnête apprenti de Londres avant de vous connaître, dame Suddlechops, dit Vincent ; trouvez vous-même un nom pour ce que je suis devenu, grâce à vos bons avis ; car, par saint George ! je suis honteux d’y songer moi-même.

– Allons donc ! reprit la dame Ursule, en sommes-nous là ? – Alors je n’y vois qu’un remède. Et à ces mots, allant vers une armoire d’encoignure en boiserie sculptée, elle l’ouvrit au moyen d’une clef, et en tira un grand flacon entouré d’osier, avec deux longs verres de Flandre à large ventre. Elle remplit le premier jusqu’aux bords pour son hôte, et l’autre plus modestement jusqu’aux deux tiers pour elle-même, en répétant pendant que le précieux cordial tombait en flots huileux :

– Du vrai rosa solis, si jamais il en fût, et rien n’est meilleur pour chasser les humeurs noires.

Mais quoique Jin Vincent vidât son gobelet sans scrupule, tandis que la dame dégustait le sien plus lentement, la liqueur ne parut pas produire sur son humeur l’effet qu’elle en attendait. Au contraire, se jetant dans le grand fauteuil de cuir où dame Ursule se reposait ordinairement, Jin déclara qu’il était le plus misérable de tous les hommes.

– Et pourquoi être assez fou pour vous croire si malheureux, mon pauvre enfant ? dit dame Suddlechops ; mais c’est toujours la même chose ; les fous et les enfans ne savent jamais quand ils sont bien. Mais quoi ! il n’y a pas un homme qui se promène à Saint-Paul, soit avec un simple chapeau, soit avec un beau panache, non, il n’y en a pas un seul qui recueille autant d’œillades des filles que vous, quand vous traversez Fleet-Street avec votre bâton sous le bras et votre toque sur l’oreille. Vous savez bien que depuis la première jusqu’à la dernière il n’en est pas une qui ne lorgne à travers ses doigts pour vous voir passer ; vous vous appelez misérable, et il faut que je vous répète tout cela, et que je vous le répète encore comme il me faudrait siffler tous les refrains de Londres à un enfant maussade pour le mettre de bonne humeur.

La flatterie de dame Ursule sembla éprouver le sort de son cordial ; – elle fut reçue avec quelque plaisir, mais elle ne put agir comme calmant sur l’esprit du jeune homme. Il sourit un moment, moitié de dédain, moitié de vanité, puis il jeta un sombre regard sur dame Ursule en répondant à ses derniers mots :

– Vous me traitez comme un enfant, en effet, quand vous me chantez sans cesse la même chanson, dont je me soucie comme d’une parcelle de limaille de cuivre.

– Ah, ah ! dit dame Ursule, c’est-à-dire que peu vous importe de plaire à toutes, s’il en reste une à qui vous voudriez plaire. Vous êtes un véritable amant, je le jure, et vous vous moqueriez de toutes les beautés de Londres depuis la Cité jusqu’à White-Chapel, pourvu que vous puissiez vous mettre bien dans les papiers de votre jolie Marguerite. Bien, bien ! un peu de patience, mon ami, et laissez-vous guider par moi, car je serai le cerceau qui doit vous lier ensemble à la fin.

– Il en serait temps, dit Jenkin, car jusqu’à présent vous avez été le coin qui nous a séparés.

Dame Suddlechops venait de vider son verre. Ce n’était pas la première dose de cordial qu’elle avait prise ce jour-là ; et quoique femme d’une forte tête, et prudente du moins, sinon toujours sobre dans ses libations, on aurait tort de croire cependant que le régime qu’elle observait fût favorable à la patience.

– Quoi donc, s’écria-t-elle, ingrat ! n’ai-je pas tout fait pour te procurer les bonnes grâces de ta maîtresse ? Elle aime la noblesse, la fière Ecossaise, comme un Gallois aime le fromage, et elle garde dans son cœur le souvenir de ce duc de Daldevil, ou quel que soit son diable de nom, dont son père descend, avec autant de soin qu’un avare serre son or dans son coffre, quoiqu’elle le fasse voir aussi rarement. – Eh bien ! elle ne veut entendre parler que d’un homme comme il faut. – N’ai-je pas fait de toi un homme comme il faut, Jin Vin ? Le diable ne saurait le nier.

– Vous avez fait de moi un vrai fou, répondit le pauvre Jenkin en jetant un coup d’œil sur la manche de son pourpoint.

– Et tu n’en es pas plus mauvais gentilhomme pour cela, répliqua dame Ursule en riant.

– Et ce qui est pire, continua Jenkin en lui tournant le dos avec un air de colère, vous avez fait de moi un fripon.

– Oui ? eh bien ! tu n’en es pas plus mauvais gentilhomme pour cela ! dit dame Ursule du même ton. – Qu’un homme soutienne sa folie gaîment et sa friponnerie avec audace, et qu’on me dise si la gravité et la probité oseront le regarder en face au temps où nous sommes. – Bah ! mon garçon, du temps du roi Arthur, à la bonne heure, un gentilhomme était supposé ternir son écusson en faisant un écart. – Mais aujourd’hui la hardiesse du coup d’œil, l’adresse de la main, l’éclat des habits, un jurement toujours prêt et un cerveau éventé, voilà ce qui fait les galans à la mode.

– Je sais ce que vous avez fait de moi, dit Jin Vin, depuis que j’ai renoncé au passe-temps de mon état, pour la paume et les boules ; à la bonne ale anglaise, pour le léger bordeaux et le vin du Rhin ; au roast-beef et au pouding, pour les faisans et les bécasses ; à ma batte, pour une épée ; à ma casquette, pour un feutre ; à cela est vrai, pour un serment à la mode ; à ma religion, pour les antiennes du diable ; et à mon nom d’honnête homme, pour… – Femme, je t’assommerais, quand je pense quelle est celle dont les avis m’ont mené là !

– Les avis de qui donc ? – Parle : les avis de qui ? – pauvre apprenti ! répliqua dame Ursule avec indignation, et le rouge au visage ; malpeste ! mon pauvre compagnon, – dites-nous qui vous a conseillé de vous faire joueur, et fripon même, comme vous sembleriez le dire. – Le Seigneur nous préserve de tout mal !

A ces mots, dame Ursule se signa dévotement.

– Doucement ! dame Ursule Suddlechops, dit Jenkin en se mettant debout, et les yeux étincelans de colère : souvenez-vous que je ne suis pas votre mari ; et que si je l’étais, vous feriez bien de ne pas oublier de quelle porte on balaya le seuil la dernière fois qu’on fit courir le Skimmington[94] à une autre commère de votre espèce.

– J’espère auparavant vous voir monter à Holborn, dit dame Ursule, qui ne ménageait plus ses expressions, avec un bouquet à votre boutonnière et un prêtre à votre côté.

– Cela pourra arriver, répondit Jin Vin amèrement, si je continue de suivre vos avis comme par le passé ; mais avant que ce jour luise, vous éprouverez que Jin Vin a encore sous sa main tous les joyeux apprentis de Fleet-Street. – Oui, vieille endiablée, vous irez sur la charrette comme sorcière et entremetteuse ; vous serez conduite au Bridewell au bruit des chaudrons et des bassins, comme si le diable lui-même s’en servait pour battre le tambour.

Dame Ursule devint rouge écarlate, saisit le flacon encore à demi-plein, et son geste annonçait qu’elle allait le lancer à la tête de son adversaire ; mais tout à coup, comme cédant à un effort secret, elle contraignit son ressentiment, et rendant le cristal à son usage légitime, elle remplit les deux gobelets avec un sang-froid merveilleux, et dit avec un sourire qui allait mieux à sa physionomie joviale que la fureur qui l’animait tout à l’heure : – A ta santé, Jin Vin, mon garçon, et de bon cœur encore, quelle que soit ton ingratitude pour celle qui a toujours été pour toi une seconde mère.

Le bon naturel de Jenkin ne put résister à cette invitation ; il prit l’autre verre, et ayant fait raison à la dame en gage de réconciliation, il chercha à s’excuser de sa violence.

– Car vous savez, dit-il, que c’est vous qui me persuadâtes de me procurer ces beaux habits, d’aller à cette infâme réunion et de vous rapporter les nouvelles : vous me dîtes que je gagnerais au gleekcomme aux boules, et que comme j’étais le coq de mon quartier, je le serais bientôt parmi les gens comme il faut ; je devais enfin faire fortune ; et puis, tant d’autres promesses ! Vous voyez où elles nous ont amenés.

– Tu dis vrai, mon garçon, reprit Ursule, mais il faut de la patience. Rome ne fut pas bâtie en un jour ; vous ne pouvez vous habituer en un mois à porter des habits de cour ; – pas plus que quand vous avez quitté votre habit long pour prendre un pourpoint et des hauts-de-chausses : et quant au jeu, il faut s’attendre à perdre et à gagner. – C’est celui qui reste le dernier qui fait rafle.

– On a fait rafle de mon dernier sou, reprit Jin Vin, et je voudrais que ce fût le pire ; mais je dois encore toute cette belle parure ; le jour du paiement approche, et mon maître trouvera mon compte trop court d’une vingtaine de pièces d’or. Mon vieux père sera appelé pour y faire face. – J’épargnerai au bourreau sa peine, et je me pendrai moi-même, ou je ferai le voyage de la Virginie.

– Ne parlez pas si haut, mon enfant, dit dame Ursule, mais expliquez-moi pourquoi vous n’empruntez pas d’un ami de quoi payer cette somme ; vous pourriez fort bien lui rendre le même service quand ce serait son tour de compte.

– Non, non, c’est assez comme cela, dit Vincent ; Tunstall me le prêterait bien, le pauvre diable, s’il avait de l’argent ; mais ses parens malaisés lui prennent tout et le laissent aussi nu qu’un bouleau à la Noël. Non, non, ma destinée peut s’écrire en cinq lettres, RUINE.

– Chut ! chut ! simple que vous êtes ; n’avez-vous jamais entendu dire que c’est quand la disette est à son comble que le secours est proche ? Nous pouvons encore vous prêter secours, et plus tôt que vous ne croyez. Certainement je ne vous aurais jamais conseillé comme j’ai cru devoir le faire, si vous ne vous étiez mis la jolie mistress Marguerite en tête. – Il fallait que je vous donnasse ces conseils pour vous servir. – N’était-ce pas un bon avis que de vous dire de laisser là vos manières d’artisan et de chercher fortune où tant de gens la trouvent ?

– Oui, oui, je me rappelle fort bien vos conseils ; je devais lui être présenté quand j’aurais été un galant accompli et aussi riche que le roi ; et puis elle aurait été surprise de reconnaître le pauvre Jin Vin, qui du matin au soir courait après un regard de ses yeux : mais au lieu de tout cela, elle s’est amourachée de ce milan écossais qui m’a plumé jusqu’à mon dernier sou ; maudit soit-il ! j’ai fait ainsi banqueroute en amour, en fortune et en probité en peu de temps ; tout cela, grâce à vous, mère la Nuit.

– Ne me donnez pas d’autre nom que le mien, mon cher Jin Vin, reprit Ursule d’un ton [95]. Si je ne l’avais pas eu par malheur sur moi, je n’aurais perdu que ma bourse, sans nuire à ma probité. Après avoir été plumé de tout le reste par tous ces beaux messieurs, il me fallut bien risquer mes cinq dernières pièces avec ce requin tyran des goujons.

– D’accord, je le sais, et j’avoue que comme Glenvarloch est le dernier avec qui vous avez joué, vous avez le droit de mettre votre ruine sur son compte. – De plus, j’admets que Marguerite l’ait rendu votre rival. Cependant, à cette heure qu’il est en danger de perdre la main, ce n’est pas le temps de se souvenir de tout cela.

– Par ma foi ! ce n’est pas mon avis. Perdre la main ! on peut bien lui couper la tête aussi, peu m’importe ; tête et mains m’ont rendu bien misérable.

– Maintenant ne vaudrait-il pas mieux, mon prince des toques plates, vous arranger ensemble, et par le moyen du lord écossais qui vous a privé, dites-vous, de votre bourse et de votre maîtresse, recouvrer l’une et l’autre en peu de temps ?

– Et comment toute votre science ferait-elle ce miracle, dame Ursule ? – Mon argent, à la bonne heure, je le conçois, – c’est-à-dire, si je consens à votre proposition ; mais ma jolie Marguerite… – Comment donc, en servant ce lord dont elle est follement éprise, puis-je conquérir ses affections ? c’est ce qui passe mon intelligence.

– C’est tout simplement parce que tu ne connais guère le cœur de la femme. Ecoute, mon garçon ; si je disais à mistress Marguerite qu’il est arrivé un malheur au jeune lord parce que tu n’as pas voulu le secourir, tu lui serais odieux à jamais. Elle te détesterait autant que celui qui coupera la main de Glenvarloch, et n’en aimerait que davantage celui-ci. On ne parlera que de lui à Londres, on ne pensera qu’à lui pendant trois semaines au moins, et tout ce bruit ne fera que redoubler sa tendresse pour lui ; car rien ne charme une jeune fille comme de tenir à quelqu’un dont le monde s’occupe. Ainsi donc, s’il n’échappe pas à la loi, ce sera un hasard si elle l’oublie jamais. J’ai vu moi-même, du temps de la reine, exécuter ce pauvre Babington, et quoique je ne fusse qu’une petite fille, il me resta dans la tête pendant plus d’un an après qu’il eût été pendu. Mais surtout, qu’il obtienne sa grâce ou non, Glenvarloch demeurera probablement à Londres, sa présence entretiendra le caprice de cette petite folle ; tandis que s’il s’échappe…

– Eh bien ! montrez-moi à quoi cela servira, dit Jenkin.

– S’il s’échappe, continua la dame Ursule en reprenant son argument, il faut qu’il renonce à la cour pour des années, sinon pour toujours ; et vous connaissez ce vieux proverbe :

Les absens ont toujours tort.

– Vrai, très vrai ! dit Jenkin ; c’est parler en oracle, très sage Ursule.

– Oui, oui, je savais bien que vous finiriez par entendre raison. Ainsi donc, quand le lord sera loin une bonne fois, qui sera le préféré, je vous prie, de la jolie Marguerite ? qui remplira le vide de son cœur ? qui ? si ce n’est vous, perle des apprentis. D’ailleurs, vous lui aurez sacrifié votre penchant ; et toute femme est sensible à cela. Vous aurez aussi couru quelques risques pour lui plaire : et qu’est-ce que la femme aime plus que le dévouement à ses caprices et le courage ? Puis, vous avez son secret ; il faudra qu’elle vous traite avec égard, qu’elle se fie à vous, qu’elle corresponde secrètement avec vous, jusqu’à ce qu’elle pleure d’un œil l’amant absent à jamais, tandis que de l’autre elle accordera un sourire de tendresse à celui qui sera présent pour la consoler. Alors, si vous ne venez pas à bout de gagner entièrement ses bonnes grâces, vous n’êtes pas le plus adroit des verts galans, comme vous en avez la réputation de par le monde. Eh bien ! que répondez-vous à cela ?

– Vous avez parlé comme une reine, divine Ursule ; je ferai toutes vos volontés.

– Vous connaissez bien l’Alsace ? continua dame Ursule.

– Trop bien, reprit son protégé en secouant la tête, trop bien ; j’y ai jadis entendu rouler les dés avant de faire le gentilhomme et d’aller chez le chevalier Bojo, comme on l’appelle, je crois. Et c’est bien sa maison qui est le pire des deux endroits, quoique les milans sur lesquels il préside aient un plumage plus séduisant.

– L’on t’y respecte, n’est-ce pas ?

– Oui, oui, reprit Vincent ; quand j’aurai remis mon pourpoint de futaine, je puis me promener dans l’Alsace à minuit comme je le ferais dans Fleet-Street en plein jour ; pas un des habitans de ce quartier ne broncherait devant le prince des apprentis et le roi des bâtons ; ils savent que j’ai sous mes ordres un bataillon de jeunes gaillards.

– Et vous connaissez tous les bateliers ?

– Je puis converser avec tous les bateliers de la Tamise dans leur jargon, depuis Richemond jusqu’à Gravesend ; je les connais ; tous, depuis John Taylor le poète jusqu’à Grigg le grimacier, qui ne fait pas un geste sans montrer toutes ses dents.

– Et vous pouvez prendre les déguisemens que vous voulez, batelier, boucher, soldat, n’importe ?

– Il n’est pas de meilleur comédien que moi, et tu le sais de reste, dame Ursule. Je puis défier la troupe du théâtre elle-même dans tous les rôles, excepté celui de gentilhomme. – Otez-moi de dessus le corps cette friperie maudite, qui me semble une peau dans laquelle le diable m’a enfermé, et il n’est aucun personnage que je ne représente au naturel.

– Bien, bien, nous parlerons tout à l’heure de votre métamorphose ; vous ne manquerez ni d’habits ni d’argent, car il en faudra pour que tout aille bien.

– Mais d’où viendra l’argent, dame Ursule ? c’est une question à laquelle je voudrais bien que vous fissiez réponse avant de me le faire toucher.

– Quoi donc ! quelle folle question ! Supposez que je veuille bien l’avancer à Marguerite, quel mal y trouveriez-vous ?

– C’est ce que je ne supposerai pas, reprit brusquement Jenkin. – Je sais, dame Ursule, que vous n’avez point d’or en réserve, et vous ne le garderiez pas long-temps si vous en aviez. – Ainsi il faut chanter sur une autre gamme. Cet argent doit venir de Marguerite elle-même.

– Eh bien ! soupçonneux jeune homme, et quand cela serait ?

– En ce cas, j’irai la trouver, et je lui demanderai si tant d’argent lui vient de bonne source. Car plutôt de consentir à ce qu’elle se le fût procuré par quelque coupable manœuvre, j’irais me pendre. C’est assez de ce que j’ai fait moi-même, sans engager la pauvre Marguerite dans un mauvais sentier. – J’irai, oui, j’irai l’avertir du danger ; j’irai, de par le ciel !

– Vous êtes fou d’y penser, dit la dame Ursule alarmée outre mesure ; écoutez-moi un instant. Je ne sais pas au juste de qui elle tient cette somme ; mais je suis sûre qu’elle l’a trouvée chez son parrain.

– Comment donc ? dit Jenkin ; maître George Hériot n’est pas de retour de France !

– Non, mais dame Judith est au logis, – et la dame bizarre qu’on appelle l’Esprit de maître Hériot. – Celle-là ne s’absente jamais.

– C’est vrai, dame Suddlechops, et je crois que vous avez deviné. – On dit que la dame a de l’argent tant qu’elle en veut. – Et si Marguerite peut se procurer une poignée de cet or magique, elle est libre d’en faire l’usage qu’il lui plaît.

– Ah ! Jin Vin, reprit Ursule en baissant la voix, nous n’aurions plus besoin d’argent si nous pouvions deviner seulement l’énigme de cette dame.

– La devine qui voudra, dit Jenkin ; je ne me mêle point de ce qui ne me regarde pas. – Maître George Hériot est un digne et brave citadin qui fait honneur à Londres ; il a le droit de mener sa barque à son gré. On parlait un jour dans la populace de le poursuivre à coups de pierres, parce qu’il tenait un couvent dans sa maison, comme la vieille lady Foljambe. Mais maître George est très aimé des apprentis, et nous nous rassemblerions en assez grand nombre pour intimider ceux qui oseraient mettre cette idée à exécution.

– C’est bien, c’est bien, dit Ursule. Maintenant, dites-moi comment vous ferez pour vous absenter un jour ou deux de la boutique ; car vous devez bien penser que cette affaire ne sera pas finie plus tôt.

– Quant à cela, – je ne puis rien dire ; j’ai toujours fait mon devoir exactement, je n’ai aucune envie de faire l’école buissonnière, et de faire perdre à mon maître mon temps et son argent.

– Non, sans doute ; mais c’est son argent qu’il s’agit de rattraper et qu’il risque de perdre à jamais sans cette condition : ne pourriez-vous pas demander la permission d’aller chez votre oncle à Essex, pour deux ou trois jours ? Votre oncle pourrait être malade ; vous savez…

– Allons ! s’il le faut, il le faut, dit Jenkin avec un soupir ; mais on ne me prendra plus à m’égarer légèrement dans ces sentiers sombres et tortueux.

– Taisez-vous donc, reprit Ursule ; obtenez la permission dès ce soir, revenez ici, et je vous dirai tout ce qu’il y a à faire. – Arrêtez, arrêtez. – Le garçon perd la tête. – Est-ce que vous voudriez aller ainsi fait à la boutique de votre maître ? Votre malle est dans la chambre à côté avec vos habits d’apprenti. – Allez les reprendre, et vite.

– Je crois que je suis ensorcelé, dit Jenkin en jetant les yeux sur son costume, ou que ce harnachement de fou m’a rendu tout aussi sot que maint personnage qui en porte de semblables ; mais qu’une fois je sorte de ces beaux habits, et si l’on me les reprend sur le dos, je consens qu’on me vende à un Egyptien pour porter des pots, des poêles à frire, et tout le bagage des mendians le reste de ma vie.

Et à ces mots il se retira pour aller changer de costume.

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