Chapitre 22
« Comptez sur le hasard ! il ne saurait tout faire ;
« C’est lui qui donne un vent ou propice ou contraire ;
Mais si le timonier s’endort au gouvernail,
« Si son œil attentif ne préside au travail,
« Le vent qui conduisait le navire au rivage,
« Contre de noirs écueils peut causer son naufrage. »
Ancienne comédie.
Nous avons laissé Nigel, dont nous sommes engagés par le titre de l’ouvrage à retracer les aventures, dans la triste et solitaire demeure de Trapbois l’usurier, au moment où il venait de recevoir une lettre, au lieu d’une visite de son ami le templier, qui lui expliquait quelles raisons l’empêchaient de venir le voir dans l’Alsace. Ses rapports avec la classe respectable de la société semblaient donc pour le moment entièrement rompus. C’était une réflexion triste et humiliante pour un esprit aussi fier que celui de Nigel.
Il s’approcha de la fenêtre de son appartement, et trouva la rue enveloppée d’un de ces brouillards sombres et jaunâtres qui couvrent souvent la partie basse de Londres et de Westminster. – Au milieu de cette épaisse et palpable obscurité, on voyait errer un ou deux débauchés, comme des fantômes que le matin avait surpris dans le même lieu où les avait laissés la nuit, et qui maintenant guidés par cet instinct que l’ivresse ne peut pas entièrement éteindre, gagnaient leur demeure d’un pas chancelant pour faire du jour la nuit, et se reposer de la débauche qui avait fait pour eux de la nuit le jour. Quoiqu’il fût grand jour dans tous les autres quartiers de la ville, l’aurore commençait à peine à poindre dans ceux de l’Alsace ; on n’y entendait pas encore le bruit de l’active industrie qui déjà depuis long-temps avait chassé le sommeil des autres parties de la ville. Le spectacle qu’offrait cette rue était trop désagréable pour retenir lord Glenvarloch dans cette situation ; aussi quittant la croisée, il examina avec intérêt l’ameublement de l’appartement qu’il habitait.
Les meubles, pour la plupart, avaient été dans leur temps riches et curieux. – Il y avait un énorme lit à quatre pieds, dont le bois ciselé avec art aurait suffi pour construire la poupe d’un vaisseau de guerre ; et les tentures semblaient assez vastes pour lui servir de voiles. On y voyait un énorme miroir avec un cadre de cuivre doré, de la manufacture de Venise, et qui devait avoir coûté une somme considérable avant qu’il eût reçu l’énorme fêlure qui le traversant d’un coin à l’autre, faisait sur sa surface le même effet que le Nil sur la carte d’Egypte. Les chaises étaient de formes et de grandeur différentes. Les unes avaient été ciselées, d’autres dorées, quelques-unes couvertes de damas, d’autres d’étoffes brodées ; mais toutes étaient endommagées et piquées par les vers. Sur la cheminée, un tableau représentant Susanne et les deux vieillards ; et l’on aurait pu le regarder comme un ouvrage de prix, si les rats n’eussent pas osé attenter au nez de la pudique juive, et ronger une partie de la barbe de l’un de ses révérends admirateurs.
En un mot, tout ce que voyait lord Glenvarloch semblait autant d’objets enlevés par les sergens ou achetés à vil prix chez un obscur fripier, et entassés dans cet appartement comme dans un magasin, sans ordre et sans goût.
Ce lieu parut à Nigel ressembler à ces maisons situées près des côtes de la mer, et qui sont trop souvent remplies des dépouilles des vaisseaux naufragés, comme celle-ci l’était probablement des dépouilles des malheureux ruinés. – Mon propre esquif se trouve au milieu des brisans, pensa Glenvarloch, quoique mon naufrage doive ajouter peu de chose aux richesses du voleur.
Son attention fut surtout attirée par l’état de la grille du foyer, énorme assemblage de barres de fer rouillées, plantées dans la cheminée, et inégalement soutenues par trois pieds de bronze en forme de griffes de lion, dont le quatrième, courbé par accident, semblait se redresser avec un orgueilleux dédain, comme s’il eût nourri l’ambitieux projet de s’avancer au milieu de l’appartement. Un léger sourire s’arrêta un moment sur le visage de Nigel, lorsque cette idée se présenta à son imagination. – Il faut pourtant que j’arrête sa marche, pensa-t-il, car il fait assez froid ce matin pour que l’on ait besoin de feu.
En conséquence il appela du haut d’un large escalier garni d’une longue balustrade de chêne qui conduisait à sa chambre et à plusieurs autres appartemens, car cette maison était antique et vaste. Mais personne ne répondit à ses appels répétés, et il fut obligé d’aller chercher quelqu’un qui pût lui procurer ce dont il avait besoin.
Nigel, conformément aux anciennes mœurs de l’Ecosse, avait reçu une éducation qui sous beaucoup de rapports pouvait être regardée comme fort simple, mais sévère et exempte de faste. Néanmoins il avait été accoutumé à beaucoup d’égards personnels, et il avait toujours eu un ou deux domestiques à ses ordres. C’était une coutume générale en Ecosse, où les gages se réduisaient presqu’à rien, et où un homme riche et puissant pouvait avoir autant de domestiques qu’il en voulait, pour les simples frais de la nourriture, de l’habillement et de l’entretien.
Nigel fut donc très mortifié de voir que personne ne se présentait pour le servir, et il le fut d’autant plus, qu’il était en même temps irrité contre lui-même de voir une si petite contrariété l’affecter, lorsque tant d’autres sujets plus importans auraient dû l’occuper. Il doit y avoir certainement quelques domestiques dans une maison aussi vaste que celle-ci, dit-il en errant sur le palier où il avait été conduit par un long corridor de la galerie, au bout duquel il rencontra la première porte de plusieurs appartemens dont les uns étaient fermés et les autres sans meubles ; les uns comme les autres lui parurent inhabités, de sorte qu’enfin il retourna à l’escalier, et résolut de descendre au bas de la maison, espérant y trouver au moins le vieillard ou sa disgracieuse fille.
Dans ce dessein, il entra d’abord dans un petit salon étroit et sombre renfermant un grand fauteuil de cuir tout usé, devant lequel se trouvait une paire de pantoufles, tandis que sur le bras gauche était appuyée une espèce de béquille ; une table de chêne soutenait un énorme pupitre garni de fer et un lourd encrier d’étain. Autour de l’appartement étaient des tablettes, des bureaux et autres objets propres à y déposer des papiers. Une épée, un mousquet et une paire de pistolets étaient suspendus au-dessus de la cheminée avec ostentation, comme pour témoigner que le propriétaire était disposé à défendre sa demeure.
– C’est là sans doute l’antre de l’usurier, pensa Nigel ; et il était sur le point d’appeler à haute voix, quand le vieillard, qu’éveillait le moindre bruit, car le sommeil de l’avarice n’est jamais profond, fit entendre du fond d’une chambre voisine la voix d’un homme irrité, que sa toux du matin rendait encore plus tremblottante.
– Hem ! hem ! hum ! – qui est là ! Hum ! hum ! qui est là ? dis-je. – Eh bien ! Marthe ! hum ! hum ! Marthe Trapbois ! il y a des voleurs dans la maison, et ils ne veulent pas me parler ! Eh bien ! Marthe ! des voleurs ! des voleurs ! hum ! hum ! hum !
Nigel tâcha de l’apaiser. Mais l’idée de voleurs avait pris possession du cerveau du vieillard, et il continua à tousser et à crier, et à crier et à tousser, jusqu’à ce que la bonne Marthe arrivât dans l’appartement. Elle cria d’abord plus fort que son père pour le convaincre qu’il n’y avait pas de danger, et pour l’assurer que la personne qu’il entendait était leur nouvel hôte ; mais son père ne cessait de répéter : – Tenez-le ferme ! – hum ! hum ! – Tenez-le ferme jusqu’à ce que je vienne ! Elle réussit enfin à apaiser ses craintes et ses cris, et alors elle demanda d’un ton froid et sec à lord Glenvarloch ce qu’il venait faire dans l’appartement de son père.
Nigel eut alors tout le temps d’examiner son aspect, et ce qu’il vit n’était guère propre à changer l’idée qu’il s’en était formée lorsqu’il l’avait aperçue à la lueur de la chandelle le jour précédent. Elle avait ce qu’on appelait alors un vertugadin de la reine Marie ; non pas ce vertugadin tombant avec lequel on représente ordinairement l’infortunée reine d’Ecosse, mais cet autre vertugadin à l’espagnole, qui serrait jusqu’à la gorge la cruelle Marie de Smitfield. Cet antique vêtement était parfaitement assorti au teint fané, aux yeux gris, aux lèvres pâles et au visage austère de la vieille fille, qui portait en outre un capuchon noir en guise de coiffe, disposé de manière à ne laisser paraître aucune mèche de cheveux, probablement parce que dans ces temps, plus simples que le nôtre, on ne connaissait pas encore le secret de déguiser la couleur que le temps commençait à leur donner. La fille de Trapbois était grande, maigre et flasque ; ses bras et ses mains étaient décharnés, ses pieds d’une largeur démesurée, et renfermés dans de grands souliers à talons hauts. Le tailleur semblait avoir voulu déguiser un léger défaut de conformation occasionné par une épaule plus élevée que l’autre ; mais les louables efforts de l’artiste n’avaient abouti qu’à faire remarquer à l’observateur ses bienveillantes intentions, sans lui prouver qu’il eût réussi.
Telle était mademoiselle Marthe Trapbois. – Que faisiez-vous là monsieur ? – Cette question, adressée d’un ton sec, frappa de nouveau l’oreille de Nigel, tandis qu’immobile d’étonnement en sa présence, il la comparait intérieurement à l’une de ces hideuses figures de la vieille tapisserie qui ornait son lit. Il fallut cependant répondre qu’il venait chercher un domestique, parce qu’il désirait allumer du feu dans son appartement pour se garantir de la fraîcheur du matin.
– La femme qui fait notre ménage, répondit mistress Marthe, vient à huit heures. – Si vous avez besoin de feu avant ce temps, il y a des fagots et un panier de charbon de terre dans le cabinet au bas de l’escalier. – Vous trouverez une pierre à fusil et un briquet sur la tablette d’en-haut. – Vous pouvez allumer vous-même votre feu si vous le voulez.
– Non, – non, – non, Marthe, s’écria son père, qui, ayant mis sa vieille tunique, ses braies encore pendantes et ses souliers en pantoufles, entra avec précipitation dans l’appartement, l’esprit probablement toujours plein de voleurs, car il avait à la main une longue rapière qui paraissait encore formidable, quoique la rouille en eût un peu terni l’éclat. – Non, – non, – non, s’écria-t-il, et chaque syllabe était prononcée d’un ton plus emphatique que la précédente ; – monsieur ne se donnera pas la peine d’allumer son feu. – Hum ! – hum ! – Je le ferai moi-même, pour une certaine con–si–dé–ra–ti–on.
Ce dernier mot était une expression favorite du vieil avare, et il le prononçait d’une manière toute particulière, l’épelant syllabe par syllabe, et appuyant avec une sorte d’emphase sur la dernière. C’était une espèce de formule protectrice qui lui servait de sauvegarde contre tous les inconvéniens qui auraient pu résulter de la malheureuse habitude de faire des offres de services, des politesses de toutes sortes, qui, lorsqu’elles sont acceptées sur-le-champ par ceux à qui elles sont faites, mettent quelquefois celui qui s’avance inconsidérément dans le cas de se repentir de sa promptitude.
– Allons, mon père, dit Marthe, cela ne saurait être ; que monsieur Grahame allume lui-même son feu, ou qu’il attende que notre femme de ménage vienne l’allumer pour lui ; comme il le préférera.
– Non, mon enfant ; – non, mon enfant ; ma fille Marthe, non, répéta le vieil avare. – Jamais femme de ménage ne touchera une grille dans ma maison ; elles mettent, – hum ! hum ! – elles mettent le fagot en dessus, de telle sorte que le charbon ne s’allume pas, que la flamme s’en va dans la cheminée, et que le bois et la chaleur sont également perdus. Mais je vais arranger tout cela convenablement pour notre hôte, pour une certaine considération ; et soyez sûre que le feu durera, – hum ! hum ! durera tout le jour. Ici la véhémence avec laquelle il parlait augmenta sa toux si violemment, que Nigel put à peine comprendre par quelques mots entrecoupés qu’il recommandait à sa fille d’éloigner le fourgon et les pincettes du coin du feu de l’étranger, en l’assurant que lorsqu’il en aurait besoin, son propriétaire s’empresserait de faire ce qui serait nécessaire, pour une certaine considération.
Marthe fit aussi peu d’attention aux injonctions du vieillard qu’une dame du haut ton en fait à celles de son mari qu’elle mène par le nez. Elle répéta seulement, avec le ton du reproche : – Par pudeur, mon père, – par pudeur ! – Puis se tournant vers son hôte, elle lui dit avec sa rudesse accoutumée : – Monsieur Grahame, il vaut mieux s’expliquer d’abord franchement avec vous : mon père est vieux, très vieux ; et son esprit, comme vous pouvez le voir, est un peu affaibli, – quoique je ne voulusse pas vous conseiller de faire un marché avec lui, car vous le trouveriez encore trop fin pour vous ; – quant à moi, je ne suis qu’une femme isolée, et, à dire la vérité, je ne me soucie guère de voir ni de fréquenter personne. Si vous n’êtes pas content de notre maison, de notre asile et de la sûreté que vous y trouvez, ce sera votre faute. On n’en trouve pas toujours autant dans ce malheureux quartier. Mais si vous cherchez des soins et des déférences, je vous préviens que vous ne les trouverez point ici.
– Je ne suis habitué ni à me jeter à la tête des gens, madame, ni à donner de l’embarras, dit Nigel ; néanmoins j’aurais besoin des secours d’un domestique pour m’habiller, – peut-être pourriez-vous m’en procurer un.
– Je vous en procurerai vingt, répondit mistress Marthe, qui dessécheront votre bourse tout en nouant vos lacets, et vous couperont la gorge en faisant votre oreiller.
– Je serai moi-même son domestique, dit le vieillard, dont la pensée distraite un moment commençait à suivre le fil de la conversation. – Je brosserai ses habits, – hum ! – hum ! – Je cirerai ses souliers, – hum ! – et je ferai ses commissions avec promptitude et fidélité. – Hum ! hum ! hum ! hum ! – pour une certaine considération.
– Je vous salue, dit Marthe d’un ton qui faisait de ces mots un congé direct et positif. – Il ne peut être agréable pour une fille de voir un étranger entendre son père parler de la sorte. Si vous êtes réellement un gentilhomme, vous vous retirerez dans votre appartement.
– Je ne veux pas différer un moment, dit Nigel avec respect, car il sentait que les circonstances excusaient la rudesse de la vieille fille ; je voudrais seulement savoir si sérieusement il y aurait quelque danger à se procurer les services de quelque domestique en ce lieu.
– Monsieur, dit Marthe, il faut que vous connaissiez bien peu Whitefriars pour faire une pareille question. Nous vivons seuls dans cette maison, et rarement un étranger y est admis : vous-même vous n’y auriez pas été admis, si l’on avait consulté ma volonté. Regardez la porte, – voyez si celle d’un château-fort est plus solide ; les fenêtres du rez-de-chaussée sont grillées en dehors, et dans l’intérieur regardez les volets.
Elle en ouvrit un, et fit voir un pesant appareil de chaînes et de verrous, destinés à fermer les volets des fenêtres, tandis que son père, se pressant près d’elle, la saisit par la robe d’une main tremblante, et lui dit à voix basse : – Ne lui montre pas le secret pour les fermer et les ouvrir, ne lui montre pas le secret, Marthe, hum ! hum ! pour aucune considération. – Marthe continua, sans faire la moindre attention au vieillard.
– Et cependant, monsieur, nous avons été plus d’une fois dans le cas de trouver ce rempart trop faible pour nous protéger contre la génération de ces mauvais temps, à cause du bruit qui s’est répandu de la richesse de mon père.
– Ne parle pas de cela, ma fille, dit l’avare irrité encore davantage en entendant seulement faire la supposition qu’il fût riche ; – ne parle pas de cela, ou je te battrai. Oui, je t’apprendrai à dire des mensonges qui risquent de nous faire couper le cou quelque jour, hum ! hum ! Je ne suis qu’un pauvre homme, continua-t-il en se tournant vers Nigel, – un très pauvre homme, prêt à tout faire dans ce bas monde pour la moindre considération.
– Apprenez donc de quelle manière vous devez vivre ici, jeune homme, continua Marthe. La bonne femme qui vient ici chaque jour vous aidera ; mais sachez que l’homme sage est lui-même son meilleur serviteur.
– C’est une leçon que vous me donnez, madame, répondit Nigel ; je vous en remercie, et je l’étudierai à loisir.
– Vous ferez bien, reprit Marthe ; et puisque vous recevez les avis avec reconnaissance, je vous en donnerai encore quelques-uns. Ne vous liez avec personne à Whitefriars, – n’empruntez d’argent de qui que ce soit, et surtout de mon père ; car, tout radoteur qu’il semble être, il vous attraperait. Enfin sortez d’ici aussi vite que vous le pourrez. – Adieu, monsieur.
Un arbre raboteux peut porter de bons fruits, et un caractère dur et acerbe peut donner de bons avis, pensa lord Glenvarloch en retournant à son appartement, où la même pensée le poursuivit, tandis qu’incapable de se résoudre à faire son feu, il parcourait la chambre à grands pas pour se réchauffer par cet exercice.
Enfin ses méditations se terminèrent par le soliloque suivant ; – mais je vous demande la permission d’observer, une fois pour toutes, que je ne veux pas dire par là que Nigel ait exprimé à haute voix les mots qui vont suivre entre deux guillemets ; ce sont les réflexions et les secrètes pensées de mon héros que j’expose ici dans la forme d’un discours plutôt que dans celle d’un récit. En d’autres termes, j’ai mis ses pensées en paroles, et c’est là, je conçois, le but du monologue, sur le théâtre comme dans le cabinet. Telle est du moins la manière la plus naturelle, peut-être la seule manière de communiquer au spectateur ce que l’on suppose se passer dans le cœur du personnage mis en scène.
Il n’est point de semblables soliloques dans la nature, il est vrai ; mais à moins de les faire recevoir comme un moyen convenu de communication entre le poète et l’auditoire, nous serions obligés de réduire les auteurs dramatiques à l’expédient de maître Puff, qui représente lord Burleigh communiquant au public un long raisonnement politique par un simple signe de tête.
Dans le récit, l’écrivain peut sans doute dire que les personnages pensèrent telle et telle chose, tirèrent telle ou telle conséquence, arrivèrent à telle ou telle conclusion ; mais le soliloque offre un moyen plus concis et plus animé de donner au lecteur la même information. En conséquence, lord Glenvarloch se dit ou doit s’être dit à lui-même :
– « Cette vieille fille a raison, et elle m’a donné une leçon dont je profiterai. J’ai été pendant toute ma vie obligé de demander à d’autres des services qu’il eût été plus noble de ne devoir qu’à moi-même. Je rougis d’éprouver le misérable inconvénient qu’une longue habitude me fait trouver à être privé d’un domestique ; oui, j’en rougis, mais je rougis beaucoup plus encore d’avoir souffert que l’habitude que j’ai contractée d’être à charge aux autres m’ait constamment rendu, depuis que je suis en cette ville, la victime de ces mêmes événemens que je n’ai jamais tenté de maîtriser. – Etre toujours inactif et toujours soumis à une impulsion étrangère ; – protégé par un ami, trompé par un autre, mais aussi passif dans le bienfait que je recevais de l’un et dans le mal que me faisait l’autre qu’un bateau sans voile et sans aviron, errant à la merci des vents et des flots, je devins courtisan, parce que Hériot me le conseilla, – joueur, parce que Dalgarno m’entraîna au jeu, – Alsacien, parce que Lowestoffe l’a voulu ; tout le mal ou tout le bien qui m’est arrivé est l’ouvrage des autres, et non le mien. Le fils d’un père tel que le mien ne doit pas tenir plus long-temps cette conduite incertaine et puérile. Qu’il vive ou qu’il meure, qu’il s’abîme dans le gouffre ou qu’il se soutienne sur l’onde, Nigel Olifaunt dès ce moment ne devra son salut, ses succès, son honneur qu’à lui-même, ou bien il périra avec la satisfaction du moins d’avoir usé librement de ses facultés. Je veux écrire sur mes tablettes la sentence de cette vieille fille : – L’homme sage est lui-même son meilleur serviteur. »
Il avait à peine mis les tablettes dans sa poche, que la vieille femme de ménage, qui pour comble de bonheur était affectée d’un rhumatisme, entra dans la chambre pour voir si elle pouvait gagner quelque gratification en servant cet étranger. Elle se chargea d’apporter à déjeuner à lord Glenvarloch ; et comme il y avait un restaurateur à la porte voisine, elle revint beaucoup plus tôt que Nigel ne l’avait pensé.
Quand son repas solitaire fut fini, on lui annonça qu’un commissionnaire du Temple cherchait monsieur Grahame de la part de son ami Lowestoffe, Ayant été introduit par la vieille femme dans son appartement, il remit à Nigel une petite malle renfermant les habits qu’il avait demandés, et puis d’un air plus mystérieux il lui remit une cassette ou petit coffre-fort qu’il avait caché sous son manteau. – Je suis content d’en être délivré, dit le commissionnaire en le plaçant sur la table.
– Pourquoi cela ? Il n’est certainement pas très pesant, répondit Nigel ; et vous m’avez l’air d’un vigoureux jeune homme.
– Oui, monsieur, répondit le commissionnaire ; mais Samson lui-même ne l’eût pas porté sans risque au milieu de l’Alsace, si les habitans du quartier avaient su ce que c’était. Veuillez regarder ce que ce coffre renferme, monsieur, et voir s’il n’y manque rien. Je suis honnête homme, et il est sorti en bon état de mes mains ; puisse-t-il rester de même ! je ne voudrais pas que ma réputation souffrît des accidens qui pourront survenir.
Pour satisfaire le scrupule du messager, lord Glenvarloch ouvrit le coffre en sa présence, et vit que sa petite provision d’argent, avec deux ou trois papiers importans qu’il contenait, et notamment l’ordre de paiement que le roi avait signé en sa faveur, étaient dans le même ordre qu’il les avait laissés ; cédant alors aux instances du porteur, il se servit des plumes et du papier que renfermait la cassette, pour écrire deux lignes à M. Lowestoffe, et lui déclarer que les effets lui étaient parvenus en bon état. Il ajouta quelques mots de remercîment pour les services que lui rendait M. Lowestoffe ; et au moment où il venait de cacheter la lettre, et de la donner au messager, son vieil hôte entra dans l’appartement. Son costume noir, qui montrait la corde, était pourtant un peu mieux ajusté qu’il ne l’avait été le matin. Son esprit paraissait moins agité, car sans hésiter ni tousser beaucoup, il l’invita à vider avec lui un large pot de cuir ou espèce de broc contenant de la bière, qu’il portait d’une main, tandis que de l’autre il la remuait avec un petit rameau de romarin, pour lui donner du parfum, comme disait le vieillard.
Nigel refusa, en s’excusant, cette offre polie, et témoigna, par les manières dont il accompagna son refus, qu’il désirait n’être pas dérangé dans son appartement ; ce qu’il avait droit d’exiger, eu égard à la réception un peu froide qu’on lui avait faite le matin lorsqu’il était allé de son appartement dans celui de son hôte. Mais la cassette ouverte contenait des objets ou plutôt un métal d’une vertu si attractive pour le vieux Trapbois, qu’il resta immobile comme un chien d’arrêt, le nez en avant, une main tendue, comme la patte que l’intelligent quadrupède tient levée pour indiquer que c’est un lièvre qu’il a en vue, Nigel allait rompre le charme qui semblait avoir ainsi fasciné le vieux Trapbois, en fermant la cassette, quand son attention fut détournée par le messager qui, tenant la lettre, lui demanda s’il fallait la remettre au logement de M. Lowestoffe dans le Temple, ou la porter au Marshalsea[96].
– Au Marshalsea ? répéta lord Glenvarloch ; pourquoi donc au Marshalsea ?
– Pourquoi, monsieur ? Ne savez-vous pas, dit le commissionnaire, que le pauvre jeune homme est mis là au pansement, parce qu’on dit que son bon cœur l’a conduit à se brûler les doigts dans le bouillon d’un autre ?
Nigel se hâta de lui reprendre la lettre, la décacheta, et ajouta à son contenu de très vives sollicitations pour que son ami lui fît connaître le motif de sa réclusion, l’assurant que si malheureusement il en était la cause, elle serait de courte durée, puisque, même avant de connaître un motif si décisif de se constituer prisonnier, il avait le projet de le faire, et que c’était le parti le plus convenable que sa mauvaise fortune et son imprudence eussent laissé à sa disposition. Il conjurait en conséquence M. Lowestoffe de n’user d’aucun scrupule à son égard ; mais que puisque l’intention où il était de se rendre prisonnier était un sacrifice dû à sa réputation, il voulût bien lui indiquer franchement la marche qu’il fallait suivre pour délivrer son généreux ami de la détention à laquelle il craignait qu’il ne se fût exposé par son obligeance imprudente. Il finissait la lettre en disant qu’il laisserait écouler vingt-quatre heures pour attendre sa réponse ; et que ce temps expiré, il était déterminé à mettre son projet à exécution. Il rendit le billet au messager, et appuyant sa demande d’une pièce de monnaie, il le pria d’aller le remettre sans délai à M. Lowestoffe en personne.
– Je – je – je – le lui porterai moi-même, dit le vieil usurier, pour moitié prix.
Le porteur, en entendant une proposition qui tendait à le frustrer de son salaire, ne perdit pas de temps pour mettre l’argent dans sa poche, et partit pour exécuter sa commission sans tarder un seul instant.
– Monsieur Trapbois, dit Nigel en s’adressant au vieillard d’un ton d’impatience, avez-vous quelque chose de particulier à me dire ?
– Je venais voir si vous aviez bien dormi, répondit le vieil usurier, et si je pouvais vous être bon à quelque chose, pour quelque considération.
– Monsieur, je vous remercie, dit lord Glenvarloch, je vous remercie ; et avant qu’il eût dit autre chose, on entendit les pas de quelqu’un qui montait.
– Mon Dieu ! dit le vieillard avec un tressaillement. Dorothée ! femme de ménage ! ma fille ! tirez les verrous, vous dis-je, femmes ! la porte a-t-elle été laissée ouverte ?
La porte de la chambre s’ouvrit, et l’on vit entrer gravement le militaire à haute stature que Nigel avait cherché en vain à reconnaître la nuit précédente.
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