Chapitre 25
« Au milieu de nos jours la mort vient nous surprendre,
« Et, tels que des enfans privés de leurs joujoux,
« Nous la voyons briser nos liens les plus doux.
« Hélas ! malheur à nous si ces nœuds sont coupable. »
Ancienne comédie.
Ce fut un horrible spectacle que celui qui s’offrit aux yeux de Nigel quand Marthe Trapbois revint avec une lumière. La sauvage austérité de ses traits était encore exagérée par l’accès de la douleur, de la crainte et de la colère. Mais cette dernière passion dominait toutes les autres. Sur le plancher était étendu le corps du brigand qui avait expiré sans pousser un seul gémissement, et les flots de son sang en avaient rougi le carreau. Près de là était un autre cadavre sur lequel cette fille infortunée se précipita avec désespoir, car c’était celui de son malheureux père. Bientôt elle se releva ; et s’écriant : – Il peut y avoir encore un souffle de vie, elle s’efforça de soulever le corps. Nigel vint à son secours, mais ce ne fut pas sans jeter vers la fenêtre un regard que Marthe, aussi pénétrante que si elle n’eut point été troublée par la colère et la terreur, sut bien interpréter.
– Ne craignez rien, dit-elle, ne craignez rien ; ce sont de vils poltrons auxquels le courage est aussi inconnu que la pitié. – Si j’avais eu des armes, j’aurais pu me défendre contre eux sans assistance et sans protection. – O mon pauvre père ! – Tout secours vient trop tard pour ce cadavre déjà raide et glacé. – Il est mort ! – mort !
Tandis qu’elle parlait, Nigel l’aidait à soulever le corps du vieil avare ; mais ils sentaient assez, au poids inerte de ses membres et à la raideur de ses articulations, que la vie l’avait abandonné. Nigel chercha la blessure, mais il ne la trouva pas ; Marthe, avec une présence d’esprit supérieure à celle que l’on devait attendre de la fille de la victime, découvrit l’instrument du meurtre. – C’était une espèce d’écharpe que l’on avait serrée assez étroitement autour de son cou pour l’empêcher d’abord de crier, puis pour lui ôter la vie.
Elle détacha le nœud fatal, et déposant le corps du vieillard dans les bras de lord Glenvarloch, elle courut chercher de l’eau, des liqueurs, des essences, espérant que le cours de la vie n’aurait été que suspendu ; mais cet espoir fut vain : elle lui bassina les tempes, lui souleva la tête, ouvrit sa robe de nuit (car il paraît qu’il s’était levé de son lit lorsqu’il avait entendu les voleurs entrer). Enfin elle desserra avec difficulté ses mains raides étroitement fermées, de l’une desquelles tomba une clef, et de l’autre cette même pièce d’or qui, quelques instans auparavant, avait été pour ce malheureux l’objet de tant de sollicitude, et que probablement, dans l’état d’affaiblissement où se trouvaient ses facultés morales, il se préparait à défendre avec la même énergie et le même désespoir que si cette faible somme eût été nécessaire à son existence actuelle.
– C’est en vain, – c’est en vain, dit la fille en cessant ses inutiles efforts pour rappeler une vie qui avait fui ; car le vieillard avait été étranglé par les meurtriers. – C’est en vain ! – il a été assassiné ! – J’avais toujours pensé qu’il en serait ainsi ; et maintenant j’en suis le témoin.
Elle ramassa alors la clef et la pièce d’or ; mais ce ne fut que pour les rejeter sur le plancher en s’écriant : – Soyez maudites l’une et l’autre, car vous êtes la cause de ce crime.
Nigel allait parler et lui rappeler qu’il fallait prendre à l’instant des mesures pour la poursuite du meurtrier qui s’était échappé, aussi bien que pour se mettre en garde contre son retour. Mais elle l’interrompit durement.
– Silence ! dit-elle, silence ! Croyez-vous que les pensées de mon cœur ne soient pas suffisantes pour m’occuper tout entière, avec un spectacle tel que celui que j’ai sous les yeux ? Je vous dis de vous taire, répéta-t-elle d’un ton encore plus dur : – une fille peut-elle rien écouter lorsque le cadavre d’un père assassiné est sur ses genoux ?
Lord Glenvarloch, quoique cédant à cette violente douleur, n’en sentait pas moins l’embarras de sa situation. Il avait déchargé ses deux pistolets, – les voleurs pouvaient revenir, – ils avaient probablement d’autres compagnons, outre celui qui était tombé ; il lui semblait même déjà entendre quelques chuchotemens derrière la croisée. Il se hâta de faire part à Marthe de la nécessité où ils étaient de se procurer des munitions.
– Vous avez raison, dit-elle avec un air de mépris. Vous avez même déjà plus osé que je ne l’attendais d’un homme. Allez, pourvoyez à votre sûreté, puisque tel est votre dessein, – abandonnez-moi à mon sort.
Sans s’arrêter pour donner une explication inutile, Nigel se hâta de gagner sa chambre par le secret passage, se pourvut de poudre, et revint avec la même promptitude, s’étonnant lui-même de l’habileté avec laquelle il avait parcouru pendant la nuit tous les détours du passage qu’il n’avait traversé qu’une fois, et dans le moment d’une si vive agitation.
Il trouva à son retour la malheureuse Marthe immobile comme une statue près du corps de son père, qu’elle avait étendu sur le plancher, après lui avoir couvert le visage avec un pan de sa robe. Elle ne témoigna ni surprise ni plaisir du retour de Nigel, mais elle lui dit avec calme : – J’ai terminé tous mes gémissemens ; – ma douleur, – du moins toute celle dont l’homme doit être témoin, est maintenant épuisée. Mais j’obtiendrai justice ; et le lâche qui a frappé ce pauvre vieillard sans défense, lorsqu’à peine quelques jours lui restaient encore à vivre, ne pèsera pas long-temps sur la terre après lui. Etranger que le ciel a envoyé pour hâter la vengeance, – va chez Hildebrod ; il passe la nuit dans ses orgies ! – dis-lui de venir ici, – il y est forcé par son devoir ; il n’osera pas refuser un secours qu’il sait bien que je puis reconnaître. – Que tardez-vous ? allez sur-le-champ.
– Je le voudrais bien, dit Nigel, mais je crains de vous laisser seule ; ces misérables peuvent revenir et –
– Il est vrai, très vrai, – il peut revenir ; et quoique je ne craigne pas d’être assassinée par lui, il pourrait peut-être s’emparer de ce qui le tentait le plus. Gardez cette clef et cette pièce d’or, elles sont l’une et l’autre très importantes. Défendez votre vie si l’on vous attaque ; et si vous tuez ce misérable, je vous rendrai riche. Je vais moi-même appeler du secours.
Nigel allait lui faire quelques observations, mais elle était déjà partie, et au bout d’un moment il entendit la porte de la maison se refermer sur elle. Il pensait d’abord à la suivre ; mais en se rappelant qu’il n’y avait qu’un court espace entre la taverne d’Hildebrod et la maison de Trapbois, il conclut qu’elle ne courait que très peu de danger en le traversant, et qu’il ferait bien pendant ce temps de rester pour veiller le corps de son père, comme elle le lui avait recommandé.
C’était une situation fort peu agréable pour une personne qui n’était nullement habituée à de pareilles scènes, que de rester dans cet appartement avec les cadavres de deux hommes morts depuis à peine une demi-heure, tous deux d’une mort violente, l’un des mains de l’assassin, l’autre par celles du témoin lui-même, exécuteur de cet acte de justice, et sous les yeux de qui leur sang ruisselait encore sur le plancher.
Il détourna sa vue de ces restes inanimés, avec un sentiment de dégoût mêlé de superstition, et il sentit alors que l’idée seule de la présence de ces objets, quoiqu’il ne les aperçût plus, le tourmentaient encore davantage que lorsqu’il avait les regards fixés sur leurs yeux éteints.
L’imagination jouait aussi son rôle ; il lui semblait entendre tantôt le frôlement de la robe de chambre de damas usée que portait l’usurier, tantôt un bruit sourd comme si le brigand immolé étendait les jambes pour se relever ; tantôt enfin les pas et la voix de l’autre, qui revenait sous la fenêtre par laquelle il s’était échappé. Pour se préparer à ce dernier danger plus réel, et pour bannir les terreurs de son imagination, Nigel se mit à la croisée ; il observa avec joie la lumière de plusieurs torches dans la rue, suivies, ainsi que l’indiquait le murmure des voix, par un certain nombre de personnes armées, à ce qu’il paraissait, de mousquets et de hallebardes, et qui accompagnaient Hildebrod ; celui-ci n’était plus dans son rôle fantastique de duc, mais dans l’exercice de ses fonctions réelles de bailli du sanctuaire de Whitefriars, et il venait faire une enquête sur le crime et ses circonstances.
Ce fut un étrange et triste contraste de voir ces débauchés arrachés à leurs orgies nocturnes. A leur arrivée dans le lieu de cette horrible scène, ils se regardaient les uns les autres, puis contemplaient ce sanglant spectacle en pâlissant. Ils s’avançaient d’un pas incertain sur ce plancher tout dégoûtant de sang ; leur voix, naguère si bruyante, ne faisait plus entendre que des chuchotemens interrompus. Abattus par ce qu’ils voyaient, et la tête encore troublée des liqueurs qu’ils avaient bues, ils ressemblaient à ces hommes qui marchent dans leur sommeil.
Le vieil Hildebrod seul faisait exception ; ce sac-à-vin, même lorsqu’il était plein, était encore capable de se remuer s’il trouvait un moteur assez puissant pour le mettre en mouvement. Il paraissait très frappé de ce qu’il voyait, et ses manières en conséquence avaient plus de régularité et de convenance qu’on n’aurait pu lui en supposer dans toute autre occasion. Marthe fut d’abord interrogée, et elle exposa avec une précision et une clarté étonnantes comment elle avait été alarmée par le bruit d’une violente lutte dans la chambre de son père, et cela d’autant plus promptement qu’elle le veillait à cause de quelques alarmes qu’avait données sa santé. En entrant elle avait vu son père terrassé par deux hommes, sur l’un desquels elle s’était précipitée avec toute la violence dont elle était capable. Comme ils étaient masqués, elle n’avait pu, dans la précipitation d’un si épouvantable moment, distinguer si elle avait déjà vu l’un ou l’autre ; elle ne se rappelait que les deux coups de pistolet, jusqu’à ce qu’elle se fût trouvée seule avec son hôte, et se fût aperçue qu’un des assassins s’était échappé.
Lord Glenvarloch raconta son histoire ainsi que nous l’avons fait connaître au lecteur. Après ces témoignages directs, Hildebrod examina les lieux ; il trouva que les meurtriers étaient entrés par la fenêtre, dont l’un d’eux avait profité pour s’échapper : cependant il lui parut étonnant qu’ils eussent passé par là, cette fenêtre étant garnie de fortes barres de fer, que le vieux Trapbois était dans l’habitude de fermer de ses propres mains à l’entrée de la nuit. Hildebrod constata avec beaucoup de soin l’état de l’appartement, et examina avec attention les traits du voleur mort : il était habillé comme un matelot de la dernière classe ; mais personne de ceux qui étaient présens ne reconnut sa figure. Hildebrod envoya chercher ensuite un chirurgien de l’Alsace, qui ayant perdu par ses vices toute la réputation que sa science lui avait attirée, avait fini par être réduit à exercer son métier dans ce pauvre quartier. Il lui fit examiner les corps morts, et dressa un rapport de la manière dont ces deux malheureux paraissaient avoir été tués. La circonstance de l’écharpe n’échappa point à l’habile juge ; et ayant écouté tout ce qu’on pouvait apprendre ou conjecturer sur ce sujet, et recueilli toutes les particularités qui paraissaient avoir rapport à ce sanglant événement, il fit fermer la porte de l’appartement jusqu’au lendemain matin, et conduisant la malheureuse fille du mort dans la cuisine, où il n’y avait d’autre personne présente que lord Glenvarloch, il lui demanda d’un ton grave si elle ne soupçonnait personne en particulier d’avoir commis ce meurtre.
– Et vous, ne soupçonnez-vous personne ? répondit Marthe en le regardant fixement.
– Peut-être, madame ; mais mon devoir est de vous interroger ; le vôtre est de me répondre : telle est la règle établie.
– Eh bien ! je soupçonne celui qui portait cette écharpe ; ne savez-vous pas qui je veux dire ?
– Si vous en appelez à mon témoignage, je dois dire que j’en ai vu une pareille au capitaine, et il n’était pas homme à changer souvent de vêtemens.
– Envoyez donc vos gens, et faites-le saisir.
– Si c’est lui, il sera déjà bien loin, mais j’en donnerai connaissance aux autorités supérieures.
– Vous voulez le laisser échapper, répondit Marthe en fixant sur lui un regard sombre.
– De par tous les diables ! répondit Hildebrod, si cela dépendait de moi, ce coupe-jarret serait pendu. Donnez-moi le temps ; il a des amis parmi nous, vous le savez bien, et tous ceux qui pourraient m’assister sont aussi ivres que des ménétriers.
– Je serai vengée ; – oui, je le serai, répéta Marthe, et prenez garde de vous jouer de moi.
– Me jouer de vous ? je préférerais me jouer d’une ourse au moment où l’on vient de la démuseler. Je vous le dis, madame, ayez seulement de la patience, nous aurons le coupable. Je connais tous ses repaires ; il ne pourra s’en absenter longtemps, et là j’aurai des pièges tendus pour lui. Vous ne pouvez manquer d’obtenir justice, madame, car vous avez tous les moyens de vous la faire rendre.
– Ceux qui me serviront dans ma vengeance, dit Marthe, auront part à cet argent dont vous voulez parler.
– C’en est assez, répondit Hildebrod, et maintenant je voudrais que vous fussiez dans ma maison pour y prendre quelque chose. Ce lieu-ci ne peut qu’être triste pour vous.
– J’enverrai chercher la vieille femme de ménage, répondit Marthe, et nous aurons en outre l’étranger.
– Hum ! hum ! l’étranger ! dit Hildebrod à Nigel, qu’il tira à part ; je crois que le capitaine a fait la fortune de l’étranger, lorsqu’il croyait donner un si vigoureux coup de main à la sienne. Je dois dire à Votre Honneur, – pour ne pas dire à Votre Seigneurie, que quelques mots que j’ai laissé échapper devant le coquin, relativement à ce que je vous disais, lui auront, je crois, fait risquer sa vie à ce jeu périlleux. Tant mieux pour vous ; – vous aurez la cassette sans le beau-père ; – vous observerez nos conditions, j’espère.
– Je voudrais que vous n’eussiez rien dit à personne d’un projet si absurde, répondit Nigel.
– Absurde ! pourquoi ? Pensez-vous qu’elle ne voudra pas de vous ? Prenez-la les larmes à l’œil, mon ami ; prenez-la les larmes à l’œil. Donnez-moi de vos nouvelles demain ; bonne nuit, bonne nuit. – Un signe de tête vaut bien un clin d’œil. Il faut que je m’occupe maintenant de mes scellés. – Cette horrible scène m’a tourné la tête. Il y a ici un homme qui a demandé à vous voir de la part de M. Lowestoffe. Comme il disait que son affaire était pressée, le sénat ne lui a fait boire qu’une couple de flacons, et il venait frapper à votre porte quand ce vent a soufflé. – Holà ! l’ami, voici monsieur Nigel Grahame.
Un jeune homme vêtu d’une jaquette verte, avec une plaque sur la manche, et la tournure d’un batelier, s’approcha, et prit Nigel à part, tandis que le duc Hildebrod allait d’un lieu à l’autre pour exercer son autorité, fermant avec soin les fenêtres et les portes de l’appartement. Les nouvelles apportées par le messager de Lowestoffe n’étaient pas des plus agréables. Elles furent communiquées à Nigel d’une manière polie : elles portaient en substance que M. Lowestoffe l’invitait à pourvoir à sa sûreté en quittant sur-le-champ Whitefriars, parce qu’un ordre du lord grand-justicier avait été donné pour le saisir, et devait être exécuté le lendemain avec le secours d’un détachement de fusiliers, force à laquelle les Alsaciens ne voulaient ni n’osaient résister.
– Ainsi donc, chevalier, dit l’aquatique émissaire, mon bateau vous attend aux escaliers du Temple, à cinq heures du matin ; et si vous voulez mettre en défaut ces limiers, vous le pouvez.
– Pourquoi M. Lowestoffe ne m’a-t-il pas écrit ? dit Nigel.
– Hélas ! ce brave jeune homme n’en a pas la liberté.
– Ne m’a-t-il pas envoyé quelque gage pour attester votre mission ? dit Nigel.
– Un gage ? un gage ? – Oui, parbleu, cette preuve suffit, et je ne l’ai pas oubliée ; puis relevant la ceinture de son pantalon, il ajouta : – Oui, j’en ai une, – vous devez m’en croire, votre nom est écrit avec un O, pour Grœme. – Eh bien ! c’est cela, je pense ? – Nous trouverons-nous dans deux heures, pour profiter de la marée et descendre la rivière aussi rapidement qu’une barque à douze rames ?
– Où est le roi maintenant ? le sais-tu ? demanda lord Glenvarloch.
– Le roi ? pourquoi ? Il descendit hier à Greenwich par eau, comme un noble souverain qu’il est, naviguant aussi souvent qu’il le peut. Il devait aller chasser cette semaine ; mais ce projet est rompu, dit-on, et le prince, et le duc, et tout le monde à Greenwich est aussi joyeux que des goujons.
– Bien, répondit Nigel ; je serai prêt à partir à cinq heures ; viendras-tu ici pour prendre mon bagage ?
– Oui, oui, monsieur, répondit le drôle ; et il sortit, se mêlant à la suite turbulente du duc Hildebrod, qui se retirait. Ce potentat pria Nigel de fermer les portes derrière lui, et lui montrant du doigt la femme qui était assise près du feu expirant, les membres raides comme ceux d’une personne que la main de la mort a déjà frappée, il lui dit à l’oreille : – Pensez à ce que vous savez, et à notre marché, ou bien je couperai la corde de votre arc avant que vous puissiez le tendre.
Quoique profondément révolté de la brutalité d’un homme qui pouvait lui recommander de poursuivre de pareils projets sur une malheureuse dans l’état où était Marthe, lord Glenvarloch cependant fut assez maître de lui-même pour recevoir cet avis en silence, et en exécuter la première partie en fermant soigneusement la porte sur le duc Hildebrod et sa suite, dans l’espoir secret qu’il ne les reverrait jamais ni n’en entendrait plus parler. Il retourna alors à la cuisine, où restait la malheureuse fille de Trapbois, les mains encore entrelacées, les yeux fixes et les membres tendus comme ceux d’une personne en extase. Touché de sa situation et de l’avenir qui la menaçait, il s’efforça de la rappeler à la vie par tous les moyens qui étaient en son pouvoir ; et enfin il parut avoir réussi à dissiper sa stupeur et à attirer son attention. Il lui apprit alors qu’il se disposait à quitter Whitefriars dans quelques heures ; – que son avenir était incertain, mais qu’il désirait vivement savoir s’il pouvait contribuer à lui être utile en faisant connaître sa situation à quelqu’un de ses amis ou autrement. Elle parut comprendre avec quelque difficulté ce qu’il voulait dire, et prononça quelques mots de remercîmens courts et peu gracieux, selon son habitude. – Elle accepterait volontiers, dit-elle, mais il devait savoir que le malheureux n’a point d’amis.
Nigel dit qu’il ne voudrait pas l’importuner, mais que, comme il était sur le point de quitter le quartier…
Elle l’interrompit :
– Vous allez quitter Whitefriars. Je veux aller avec vous.
– Venir avec moi ! s’écria lord Glenvarloch.
– Oui, dit-elle ; je persuaderai à mon père de quitter cet antre du meurtre. – Mais comme elle disait ces mots, le souvenir de tout ce qui s’était passé s’offrit à son esprit : elle cacha sa figure dans ses mains, et s’abandonna aux soupirs, aux gémissemens et à des lamentations qui se terminèrent par des convulsions violentes.
Lord Glenvarloch, étonné, troublé, et sans expérience, était sur le point de sortir pour aller chercher un médecin, ou du moins demander du secours à quelque femme. Mais la malade, lorsque les convulsions se furent un peu calmées, le retint par la manche d’une main, et de l’autre se couvrit le visage, tandis qu’un torrent de larmes vint soulager la douleur dont elle avait été si violemment agitée.
– Ne me quittez pas, dit-elle, – ne me quittez pas, et n’appelez personne. Je ne me suis jamais trouvée dans cet état ; et je n’y serais pas maintenant, dit-elle en essuyant ses yeux avec son tablier ; – non, je n’y serais pas s’il ne m’avait aimée, quoique sa fille fût le seul être humain qu’il aimât. – Mourir ainsi, et par une telle main ! ! !
Et cette malheureuse femme s’abandonna de nouveau à toute sa douleur, mêlant les larmes aux sanglots, aux lamentations, et à tous les signes du plus cruel abattement. A la fin elle recouvra peu à peu le calme par un effort pénible, et résistant aux retours fréquens de son désespoir, par une force de volonté semblable à celle de ces épileptiques qui parviennent à suspendre leur accès. Cependant son esprit, quelque résolu qu’il fût, ne pouvait pas tellement dompter son agitation qu’elle n’éprouvât encore de violens tremblemens, qui par intervalles ébranlaient tout son corps d’une manière effrayante à voir. L’intérêt qu’inspirait à Nigel cette infortunée lui fit oublier sa propre situation et même toute autre chose ; intérêt qui affectait d’autant plus une ame fière, qu’elle-même, avec une fierté égale, semblait résolue à devoir le moins possible à l’humanité et à la pitié des autres.
– Je ne suis pas accoutumée à une pareille situation, dit-elle : – mais la nature est toute-puissante sur les êtres faibles qu’elle a crées. J’ai sur vous quelques droits, monsieur ; car sans vous, je n’aurais pas survécu à cette épouvantable nuit. J’aurais désiré que votre secours fût ou plus prompt, ou plus tardif. Mais vous m’avez sauvé la vie, et c’est maintenant un devoir pour vous de tout faire pour me la rendre supportable.
– Indiquez-moi comment cela est possible, répondit Nigel.
– Vous partez d’ici, venez-vous de me dire à l’instant ; emmenez-moi avec vous. Par mes propres efforts je ne pourrais jamais m’échapper de cet antre de crime et de misère.
– Hélas ! que puis-je faire pour vous ? Mon destin, et je ne puis l’éviter, me conduit, selon toutes les probabilités, dans une prison. Je pourrais bien vous emmener, si vous pouviez ensuite trouver quelque ami.
– Un ami ! je n’ai point d’amis. Ils nous ont tous depuis long-temps répudiés. Un spectre sortant du tombeau serait mieux reçu que moi à la porte de ceux qui nous ont méconnus, – et s’ils voulaient maintenant me rendre leur amitié, je la mépriserais parce qu’ils l’ont retirée – à celui qui est là (et ici il lui fallut toute sa force d’ame pour résister à un nouveau paroxysme), – à celui qui est là sans vie, continua-t-elle, – à lui. – Non, je n’ai point d’amis. Alors elle se tut, puis elle ajouta soudain : – Je n’ai point d’amis, mais j’ai de quoi en acheter beaucoup. J’ai ce qui peut acheter des amis et des vengeurs. – C’est bien pensé ; je ne le laisserai pas devenir la proie des voleurs et des assassins. – Etranger, retournez à cette chambre, entrez courageusement dans la sienne, c’est-à-dire dans la chambre à coucher, dérangez le bois de lit ; sous chacun des pieds est une plaque de cuivre comme pour en soutenir le poids, mais c’est celle qui est à gauche, le plus près du mur, qui doit fixer votre attention. – Pressez le coin de la plaque, elle s’ouvrira et vous laissera voir une serrure que cette clef ouvrira ; vous soulèverez alors une trappe cachée, et dans la cavité du plancher vous découvrirez un petit coffre. Apportez-le ici, il nous accompagnera dans notre voyage, et il faudra que nous soyons bien malheureux si ce qu’il contient ne suffit pas pour m’acheter un asile.
– Mais la porte qui communique avec la cuisine vient d’être fermée, dit Nigel.
– Il est vrai, je l’avais oublié ; sans doute ils avaient leurs raisons pour cela ; mais le secret passage qui conduit à votre appartement est ouvert, et vous pourrez aller par là.
Lord Glenvarloch prit la clef, et comme il allumait une lampe pour guider ses pas, elle lut dans ses traits quelque répugnance. – Vous craignez, dit-elle ; – il n’y a pas de motif pour craindre. Le meurtrier et sa victime sont tous deux en repos. Prenez courage, j’irai moi-même avec vous ; vous ne connaissez pas le secret du ressort, et le coffre serait trop pesant pour vous.
– Non, non, je ne crains rien, répondit lord Glenvarloch, honteux de l’interprétation qu’elle donnait à cette hésitation d’un moment, née de sa répugnance à jeter les yeux sur un spectacle horrible, répugnance qu’éprouvent souvent ces cœurs courageux qui sont les derniers à craindre un danger véritable. J’exécuterai vos ordres comme vous le désirez. – Mais pour vous, vous ne devez pas, – vous ne pouvez pas y aller.
– Je le puis, – je le veux, dit-elle. Je suis maîtresse de moi, vous allez le voir. – Elle prit sur la table un ouvrage à l’aiguille non encore terminé, et d’une main ferme et sûre elle passa un fil de soie dans le trou d’une aiguille fine. – Aurais-je pu faire cela, dit-elle avec un sourire plus horrible encore que le regard fixe de son désespoir, si mon cœur et ma main n’eussent été également tranquilles ?
Elle monta rapidement jusqu’à la chambre de Nigel, et traversa le passage secret avec la même précipitation, comme si elle eût craint que sa résolution ne l’abandonnât avant que son projet fût exécuté. Au haut de l’escalier, elle hésita un moment avant d’entrer dans l’appartement fatal, puis avança d’un pas rapide dans la chambre à coucher, suivie par lord Glenvarloch, dont la répugnance à approcher de ce lieu de carnage était étouffée par l’inquiétude que lui inspirait celle qui avait survécu à cette sanglante tragédie.
La première action de Marthe fut d’ouvrir les rideaux du lit de son père. Ses couvertures étaient en désordre, suite de sa précipitation à se lever pour s’opposer à l’entrée des assassins dans l’appartement voisin. Le dur matelas offrait à peine un léger enfoncement dans l’endroit où le corps exténué du vieil avare s’était reposé. Sa fille s’agenouilla près de son lit, joignit les mains, et adressa au ciel une prière courte et affectueuse pour lui demander du secours dans son affliction, et la punition des meurtriers qui lui avaient enlevé son père. Une prière plus courte encore, et prononcée à voix basse, recommanda au ciel l’ame du défunt, et demanda pardon pour tous ses péchés, au nom de la grande expiation du Christ.
Après l’accomplissement de ce devoir pieux, elle fit signe à Nigel de lui prêter secours, et ayant dérangé le pesant bois de lit, ils virent la plaque de cuivre que Marthe avait décrite. Elle pressa le ressort, et la plaque s’ouvrant laissa voir la serrure ; un large anneau de fer servait à lever la trappe sous laquelle se trouvait le coffre-fort ou petite caisse dont elle avait parlé, et qui parut si pesant, que Nigel, tout vigoureux qu’il était, aurait à peine pu le soulever sans aide. Ayant replacé toutes choses comme ils les avaient trouvées, Nigel, que Marthe assista comme elle le put, se chargea de ce fardeau, et se hâta de le porter dans l’appartement voisin, où était étendu le maître de ce trésor, insensible à un bruit et à un événement qui l’auraient sans doute réveillé si quelque chose eût pu troubler son dernier sommeil.
Sa malheureuse fille s’approcha de son corps, et eut le courage d’ôter le drap dont on l’avait couvert. Elle mit sa main sur son cœur, mais il ne battait plus ; elle approcha une plume de duvet de ses lèvres ; mais elles étaient immobiles ; puis elle baisa avec un profond respect les veines gonflées de son front pâle, et ses mains décharnées.
– Je voudrais que vous pussiez m’entendre, dit-elle, mon père ; – je voudrais que vous pussiez m’entendre jurer que si je sauve maintenant ce que vous aviez de plus cher au monde, c’est seulement pour m’aider à tirer vengeance de votre mort. Alors elle replaça le drap qui le couvrait, et sans verser une seule larme, sans pousser un soupir ou prononcer un seul mot, elle réitéra ses efforts jusqu’à ce que Nigel et elle eussent porté le coffre dans la chambre à coucher du jeune lord. – Ce coffre passera, dit Marthe, pour faire partie de votre bagage. Je serai prête aussitôt que le batelier viendra vous appeler.
Elle se retira, et lord Glenvarloch, qui vit l’heure de leur départ approcher, déchira un morceau de la vieille tapisserie pour en faire une couverture, qu’il attacha autour de la caisse, de peur que sa forme singulière, et le soin avec lequel elle était garnie de lames d’acier, ne fissent soupçonner le trésor qu’elle contenait. Après cette précaution, il quitta le déguisement qu’il avait adopté en entrant à Whitefriars pour prendre un costume plus convenable à son rang ; et se trouvant hors d’état de dormir, quoiqu’il fût épuisé par les événemens de la nuit, il se jeta sur son lit pour attendre que le batelier vînt l’appeler.
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