Chapitre 24
« Voici l’heure. – Du ciel la vierge sentinelle
« Déjà de son fanal a caché la clarté ;
« Donne-moi le levier, approche-moi l’échelle :
« Près du loquet, qu’Antoine, en silence posté,
« Arme sa carabine et serve de vedette ;
« Pour toi, prends ton poignard, et suis-moi : cette nuit,
« Si nous réussissons, notre fortune est faite. »
Ancienne comédie.
Quand le duc Hildebrod fut parti, si Nigel eût écouté son premier mouvement, il aurait ri de bon cœur du sage conseiller qui voulait ainsi l’unir avec la vieillesse, la laideur et un mauvais caractère ; mais sa seconde pensée fut un sentiment de pitié pour le malheureux père et sa fille, qui, étant les seules personnes riches de ce triste quartier, y semblaient, comme Marthe elle-même l’avait dit, le débris d’un navire naufragé sur les côtes d’une contrée barbare, et que la jalousie des peuplades sauvages peut seule sauver un moment du pillage. Il ne put pas non plus s’empêcher de sentir qu’il ne séjournait dans les mêmes lieux que sous des conditions également précaires, et qu’il était considéré par les Alsaciens comme un don du ciel sur la côte de Cornouailles, ou comme une caravane mourant de soif, mais riche, traversant les déserts de l’Afrique, et emphatiquement appelée Dummalafong par les nations de voleurs qui la voient passer. – Or, Dummalafong signifie chose donnée à dévorer, – une proie commune à tous les hommes.
Nigel avait déjà fait son plan pour se tirer à tous risques de sa situation périlleuse et dégradante. Avant de le mettre à exécution, il n’attendait que le retour du messager qu’il avait envoyé à Lowestoffe. Il l’attendit en vain ; cependant il ne put se distraire qu’en s’occupant du bagage qui lui avait été expédié de son premier logement, et en cherchant ce qui lui serait le plus nécessaire s’il se décidait à quitter l’Alsace secrètement, vu que le secret et la célérité lui deviendraient indispensables pour obtenir une audience du roi, car c’était là ce qu’il croyait de son intérêt de chercher.
Il trouva, à sa grande satisfaction, que Lowestoffe lui avait expédié non-seulement sa rapière et son poignard, mais encore une paire de pistolets qu’il portait ordinairement en voyage, et qui étaient de véritables pistolets de poche. Après l’idée d’avoir de vaillans compagnons, l’idée qui donne surtout du courage à l’homme est celle de se voir bien armé en cas de besoin. Ce n’était pas sans quelque inquiétude que Nigel avait pensé au [100].
Nigel fut bientôt fatigué des lamentables histoires que ce livre contenait, et essaya deux ou trois autres manières de tuer le temps. Il regarda par la fenêtre ; mais la nuit était pluvieuse et le vent soufflait. Il voulut attiser le feu ; mais les fagots étaient verts, et fumaient sans brûler. Naturellement sobre, il ne but qu’une fois du vin des Canaries, qu’il trouvait trop chaud pour son estomac. Il essaya ensuite de composer un mémoire adressé au roi ; mais à l’idée que sa supplique serait traitée avec mépris, il jeta le papier au feu, et reprit le livre.
Sa seconde lecture l’intéressa plus que la première. Les récits, quelque étranges, quelque révoltans même qu’ils fussent, avaient cette espèce de charme horrible qui fixe l’attention. On y trouvait maints actes sanguinaires inspirés par la vengeance, la soif de l’or ou l’insatiable ambition. Mais ce qu’il y avait de plus surprenant et de plus mystérieux dans ces histoires, c’était la manière dont ces crimes avaient été découverts. Des animaux, des animaux dénués de raison, avaient révélé le forfait ; les oiseaux de l’air avaient servi de témoins accusateurs ; les élémens avaient trahi le meurtre qui les souillait ; la terre avait refusé de supporter l’assassin, le feu de réchauffer ses membres glacés, l’eau de rafraîchir ses lèvres, l’air d’entretenir son souffle. Tout en un mot portait témoignage contre l’homicide ! Ailleurs, la conscience du coupable le poursuivait elle même, et l’amenait devant les juges ; quelquefois c’était le tombeau qui s’était ouvert afin que le fantôme de la victime pût crier vengeance.
La nuit était avancée, Nigel tenait encore le livre dans les mains, quand la tapisserie s’agita, et le mouvement de l’air fit balancer la flamme des bougies qui l’éclairaient.
Nigel tressaillit, et se retourna avec cette émotion involontaire qui venait de sa lecture, surtout à une époque où la superstition faisait partie des croyances religieuses ce ne fut donc pas sans un léger trouble qu’il aperçut la pâle figure du vieux Trapbois, qui tendait encore sa main flétrie vers la table sur laquelle étaient les armes. Convaincu par cette apparition imprévue que quelque sinistre projet se tramait contre lui, Nigel se leva, prit son épée, et l’appuyant sur le sein du vieillard, lui demanda ce qu’il venait faire dans sa chambre à une heure semblable.
Trapbois ne montra ni crainte ni surprise, et répondit assez distinctement qu’il renoncerait plutôt à sa vie qu’à sa propriété. Lord Glenvarloch étrangement embarrassé, ne savait que penser d’une telle visite. Il employait la menace pour se débarrasser de la présence du vieil avare, quand il fut surpris par une seconde apparition du même côté de la tapisserie, dans la personne de Marthe Trapbois, qui portait une lampe à la main.
Elle avait la même insensibilité pour le danger que son père ; car s’approchant de Nigel, elle écarta brusquement son épée nue, et tenta même de la lui arracher de la main.
– N’avez-vous pas honte ? dit-elle : – votre épée contre un vieillard de plus de quatre-vingts ans ! – Voilà donc l’honneur d’un noble écossais ! – Donnez-moi cette épée pour m’en faire un fuseau.
– Retirez-vous, dit Nigel ; je ne veux faire aucun mal à votre père. Mais je veux savoir ce qui le fait rôder comme un oiseau de proie auprès de mes armes, même à cette heure de nuit.
– Vos armes ! vos armes ! répéta Marthe ; – hélas ! jeune homme, tout l’arsenal de la Tour de Londres est de peu de valeur à ses yeux au prix de cette pièce d’or que j’ai laissée ce matin sur la table d’un jeune dissipateur trop insouciant pour remettre dans sa bourse ce qui lui appartient.
A ces mots, elle montra la pièce d’or sur la table. C’était l’appât par lequel le vieux Trapbois avait été si souvent attiré, et qui, même dans le silence de la nuit, avait tellement occupé son imagination qu’il avait profité d’un passage secret depuis long-temps hors d’usage, pour venir dans l’appartement de son hôte s’emparer pendant son sommeil du trésor qu’il regrettait. Il s’écria alors d’une voix tremblottante :
– Elle est à moi, – oui, à moi ; – il me l’a donnée pour certaine considération. Je mourrai plutôt que de perdre mon bien.
– Elle lui appartient en effet, dit Nigel à Marthe, et je vous supplie de la rendre à la personne à qui je l’ai donnée. – Qu’on me laisse en repos dans ma chambre.
– Je vous en tiendrai donc compte, dit la fille en remettant malgré elle à son père la pièce d’or, qu’il saisit de ses doigts décharnés comme le faucon qui tient sa proie dans ses serres ; et marmottant quelques remercîmens du ton d’un chien qui vient de recevoir sa pâture, il suivit mistress Marthe par une porte dérobée qu’on apercevait depuis que la tapisserie était écartée.
– Cette porte sera certainement bien fermée demain, dit Marthe à Nigel, de manière à n’être pas entendue de son père, qui était sourd et tout occupé de sa pièce d’or. Pour cette nuit, je le veillerai attentivement. Je vous souhaite un sommeil paisible.
Ces mots, prononcés avec plus de civilité qu’elle n’en avait encore témoigné à son hôte, contenaient un souhait qui ne devait point être exaucé, quoique Nigel se mît au lit aussitôt après.
Il éprouvait une vive agitation causée par les divers événemens de la journée. Mille pensées contraires troublaient son esprit, et le sommeil le fuyait toujours.
Il eut recours à toutes les ressources communes en pareil cas. Il compta depuis un jusqu’à mille, jusqu’à ce que sa tête en tournât. – Il regarda les tisons jusqu’à en avoir les yeux éblouis. Il écouta les gémissemens du vent et les aboiemens de quelques chiens sans abri. – Tout fut inutile.
Tout à coup, au milieu de cette insomnie, un bruit le fait tressaillir. C’est le cri d’une femme. Il se relève sur son lit pour écouter ; mais il se souvient qu’il est dans l’Alsace, où des vacarmes de toutes les espèces sont communs parmi les habitans de ce quartier, hors de l’atteinte des lois. – Mais un autre cri, et puis un autre, et encore un autre, se succédèrent si rapprochés les uns des autres, qu’il ne put douter, quoique le bruit fût lointain, qu’il n’eût lieu dans la maison même.
Nigel sauta à bas de son lit, mit une partie de ses vêtemens, prit son épée et ses pistolets, courut à la porte de la chambre, et là les cris redoublés le confirmèrent dans l’idée qu’ils venaient de l’appartement de l’usurier. Tout accès vers la galerie était rendu impossible par la porte intermédiaire, que le jeune lord ébranla avec une impatience vaine. Mais le passage secret revint à sa mémoire. Il rentra dans sa chambre, alluma aussi vite qu’il le put une bougie ; cruellement agité par la répétition des cris, et encore plus par la crainte qu’ils ne cessassent, il se précipita dans l’étroit corridor, guidé par le bruit, et en descendant le petit escalier qui le terminait, il entendit des voix étouffées qui semblaient s’encourager. – Frappe-la, assomme-la, – force-la au silence. – Et la voix de Marthe répétait les cris : Au meurtre ! au secours !
Au bout de l’escalier était une petite porte qui céda devant Nigel, quand il se précipita sur la scène du crime, un pistolet d’une main, la bougie de l’autre, et son épée nue sous le bras.
Deux brigands venaient d’arrêter les cris de la fille de Trapbois, dont la résistance était attestée par les lambeaux de ses vêtemens et des poignées de cheveux épars sur le plancher. Il y allait pour elle de la vie, car un des coquins avait tiré un long couteau, quand Nigel survint, fit feu sur lui, l’étendit mort par terre, et jeta le chandelier à la tête de l’autre, qu’il attaqua avec son épée. Ce lieu était sombre ; quelques reflets de la lune éclairaient seulement çà et là une partie de la chambre. – Le brigand tira son pistolet sans effet, essaya de se défendre avec son sabre ; mais il perdit courage, se retira vers la fenêtre ouverte, et s’échappa. Nigel lui tira au hasard son second coup de pistolet, et demanda de la lumière.
– Il y a de la lumière dans la cuisine, répondit Marthe Trapbois avec plus de présence d’esprit qu’on n’aurait pu en attendre d’elle. – Mais arrêtez : vous ne connaissez pas le chemin. – J’irai en chercher moi-même. – O mon père ! – mon pauvre père ! – Je savais que cela finirait ainsi. – Et tout cela à cause de ce maudit or ! Ils l’ont ASSASSINE !
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