Chapitre 27
« Ici vous trouverez asile et sûreté,
« Et là-bas le péril, la honte et le supplice.
« Je choisis le péril avec sincérité,
« Mais je vous dirai plus ; je brave la justice.
« Si je suis innocent, la honte appartiendra
« Au juge criminel qui me condamnera. »
Le Tribunal.
Nous avons laissé lord Glenvarloch, dont les aventures sont le sujet principal de ce récit, glissant rapidement sur les eaux de la Tamise. Il n’était pas, comme le lecteur a déjà pu le remarquer, d’un caractère très communicatif, ni très disposé à entrer en conversation avec les personnes au milieu desquelles il se trouvait jeté par hasard. C’était un tort dans sa conduite, qui naissait moins de l’orgueil, quoique nous ne prétendions pas le disculper entièrement de ce défaut, que d’une espèce de répugnance timide vis-à-vis des personnes avec lesquelles il n’était pas familier. Cette erreur ne peut être corrigée que par l’expérience et la connaissance du monde, qui donnent bientôt cette importante leçon, qu’il y a toujours quelque plaisir, et ce qui est plus important encore, quelque instruction à retirer de la conversation des personnes au milieu desquelles on se trouve jeté par le cours naturel des événemens de la vie. Quant à nous, nous pouvons le certifier au lecteur, – et peut-être, si jamais nous avons pu contribuer à le distraire un moment, le devons-nous à cela : jamais nous n’avons rencontré dans une chaise de poste un compagnon assez stupide, ou dans une voiture publique un voyageur assez borné pour ne pas en tirer, dans notre conversation avec lui, quelques idées, ou graves ou gaies, et souvent même des choses que nous serions fâchés de n’avoir point apprises, et que nous regretterions d’avoir oubliées. Mais Nigel était un peu renfermé dans la bastille de son rang, comme un certain philosophe (Tom Payne, je crois) l’a dit assez heureusement en parlant de cette espèce de réserve que les hommes de qualité sont enclins à garder, moins par le sentiment d’une morgue aristocratique que parce qu’ils ignorent jusqu’à quel point et avec qui ils peuvent être familiers. En outre, ses propres affaires étaient de nature à l’occuper exclusivement.
Il se tenait donc assis près du gouvernail, enveloppé de son manteau, et rêvant au résultat probable de l’entrevue qu’il désirait avoir avec son souverain. Cette préoccupation eût suffi pour le justifier, quoique peut-être, en questionnant le batelier qui le conduisait, il eût pu en obtenir des renseignemens très importans pour lui.
Quoi qu’il en soit, Nigel garda le silence jusqu’à ce que le bateau approchât de Greenwich ; alors il ordonna à ses deux guides de toucher au rivage, son dessein étant de mettre pied à terre, et de les congédier.
– Impossible, dit le batelier à jaquette verte qui, comme nous l’avons déjà dit, semblait jouer le rôle de maître d’équipage ; il faut que nous allions à Gravesend, où un vaisseau écossais qui a descendu la rivière tout exprès est à l’ancre pour vous attendre, et vous conduire dans votre cher pays du nord. Votre hamac y est disposé, tout est préparé pour vous y recevoir, et vous parlez de débarquer à Greenwich aussi tranquillement que si cela se pouvait.
– Je ne vois pas ce qui s’oppose, dit Nigel, à ce que vous me débarquiez où je veux ; mais je ne vois guère comment il vous sera possible de me conduire où je ne veux pas aller.
– Vraiment ! et qui donc conduira le bateau de nous ou de vous, monsieur ? demanda la jaquette verte d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant. Je vous réponds qu’il ira où nous le conduirons.
– Oui-dà ? reprit Nigel ; et moi, je vous garantis que vous le conduirez où je le voudrai ; sinon, vous risquez fort de n’être pas payés.
– Supposez que nous voulions courir cette chance, dit le batelier sans se déconcerter, je voudrais bien savoir, quoique vous ayez le ton si fier – soit dit sans vous offenser, – comment vous feriez pour vous tirer d’affaire en pareil cas.
– Mon moyen est très simple, répondit lord Glenvarloch : vous m’avez vu il y a une heure porter jusqu’au bateau une caisse qu’aucun de vous ne pouvait soulever. S’il y avait contestation entre nous, cette même vigueur qui m’a servi pour mettre le coffre dans la barque me servirait pour vous en faire sortir. Ainsi donc, avant d’engager la lutte, je vous prie de vous rappeler que je saurai vous contraindre à me conduire partout où je voudrai aller.
– Grand merci de votre bonté, dit la jaquette verte, et à mon tour je vous ferai remarquer que mon camarade et moi nous sommes deux, et que, fussiez-vous aussi fort que George-a-Green, vous n’êtes jamais qu’un ;et que deux, vous n’en disconviendrez pas, sont une trop forte partie pour un ; ainsi, mon ami, vous vous êtes trompé dans vos calculs.
– C’est vous qui vous trompez, répondit Nigel qui commençait à s’échauffer ; c’est moi qui suis trois contre deux, coquin ! – je porte la vie de deux hommes à ma ceinture.
En disant ces mots, il ouvrit son manteau, et montra ses deux pistolets ; – le marinier les aperçut sans s’émouvoir.
– J’ai, dit-il, deux aboyeurs qui valent bien les vôtres, et il montra qu’il était aussi armé de pistolets : ainsi vous pouvez commencer quand vous le voudrez.
– Alors, dit lord Glenvarloch en armant un de ses deux pistolets, le plus tôt sera le mieux. Prenez-y garde, je vous tiens pour un assassin qui a déclaré qu’il voulait user de violence sur ma personne, et je vous brûlerai la cervelle si vous ne me mettez pas à terre à Greenwich. L’autre batelier, alarmé de ce geste, se coucha sur sa rame ; mais la jaquette répondit froidement :
– Voyez-vous, monsieur, peu m’importerait de jouer à ce jeu ma vie contre la vôtre ; mais la vérité est que l’on m’emploie pour votre bien et non pour votre mal.
– Et qui vous emploie ? dit lord Glenvarloch ; qui ose se mêler de mes affaires sans me consulter ?
– Quant à cela, répondit le batelier avec le même ton d’indifférence, je n’ai rien à vous dire. Peu m’importe, comme je l’ai dit, que vous débarquiez à Greenwich pour vous faire pendre, ou que vous alliez à bord du Royal Trislle[101] pour vous échapper dans votre pays ; je serai également débarrassé de vous de l’une et de l’autre manière ; mais il est peut-être juste de vous donner à choisir.
– Mon choix est fait, dit Nigel ; je vous l’ai déjà répété trois fois, je veux débarquer à Greenwich.
– Ecrivez-moi sur un morceau de papier que telle est votre volonté positive, dit le batelier ; je veux avoir un acte pour prouver à ceux qui m’emploient que c’est vous qui avez violé leurs ordres, et non pas moi.
– Voici un bijou dont ma main ne veut pas se séparer quant à présent, dit Nigel en montrant son pistolet ; je vous écrirai ce billet quand je serai à terre.
– Je n’irais point à terre avec vous pour cent pièces d’or, dit le batelier ; le malheur vous a toujours suivi, excepté au jeu : faites ce qui est juste, et accordez-moi l’attestation que je désire. Si vous craignez d’être surpris en écrivant, vous pouvez garder mes pistolets. Il offrit en conséquence ses armes à Nigel, qui n’hésita plus à donner au batelier un certificat conçu en ces termes :
– « Les deux bateliers, conducteurs de la barque appelée le Corbeau, ont accompli fidèlement leur devoir envers moi, en me débarquant à Greenwich d’après mes ordres exprès, et malgré leur désir de me conduire à bord du Chardon royal, à l’ancre à Gravesend. »
Après avoir signé cet écrit des lettres initiales N. O. G., comme indiquant son nom et son titre, il demanda de nouveau au batelier quelles étaient les personnes qui l’employaient.
– Monsieur, répondit la jaquette verte, – j’ai respecté votre secret, ne cherchez pas à découvrir le mien : vous ne seriez guère plus avancé de savoir quelle est la personne pour laquelle je travaille ; en un mot, vous ne le saurez pas ; – et si vous trouvez du plaisir à vous battre, le plus tôt sera le mieux, comme vous venez vous-même de le dire ; vous pouvez seulement être sûr que nous n’avons voulu vous faire aucun mal ; et s’il vous en arrive, ce sera vous seul qui l’aurez causé. Cependant ils approchèrent du rivage : Nigel s’y élança aussitôt. Les bateliers débarquèrent sa malle, et lui dirent qu’il y avait près de là beaucoup de pauvres gens qui la lui porteraient où il le désirerait.
– Nous nous séparons amis, j’espère, mes enfans, dit le jeune lord en leur offrant en même temps le double du prix qu’on donne ordinairement aux bateliers.
– Nous nous séparons comme nous nous sommes rencontrés, répondit la jaquette verte. Quant à votre argent, je n’en veux point, ce morceau de papier me suffit. Seulement, si vous me devez quelque chose pour le service que je vous ai rendu, je vous prie de ne pas plonger si avant dans les poches du premier apprenti que vous trouverez assez fou pour faire le cavalier. Et toi, vieux coquin, dit-il à son compagnon, qui fixait un œil avide sur l’argent que Nigel continuait à leur offrir, pousse au large, ou si je prends une rame, je te la romps sur la tête. L’autre obéit, mais il ne put s’empêcher de dire à voix basse, que ce refus était entièrement contraire aux règles des bateliers.
Glenvarloch, quoique sans éprouver pour la mémoire de cette princesse le zèle – de Thalès outragé – du poète moraliste, venait de toucher
Le sol sacré qui vit naître Elisa[102],
dont le palais était alors occupé avec moins de gloire par son successeur. Ce n’était pas, comme un auteur moderne l’a dit, que Jacques fût sans qualités ou sans bonnes intentions, et celle qui l’avait précédé sur le trône était pour le moins aussi arbitraire en fait qu’il l’était en théorie ; mais tandis qu’Elisabeth avait une mâle sévérité et une fermeté qui jusqu’à un certain point faisait respecter ses faiblesses, dont la plupart étaient en elles-mêmes assez ridicules, Jacques était si complètement dépourvu de ces deux qualités, que même ses vertus et ses bonnes intentions prêtaient à rire, grâce à sa capricieuse irrésolution, de sorte que ce qu’il disait et faisait de mieux portait une empreinte de son caractère sans vigueur. En conséquence, quoiqu’à différentes époques de son règne il ait réussi à acquérir parmi ses sujets une popularité passagère, elle ne survécut jamais long-temps aux occasions qui l’avaient produite : tant il est vrai que la masse des hommes respectera toujours plus un monarque qui sait oser le crime que celui que ses faiblesses rendent ridicule.
Pour en revenir à notre sujet, lord Glenvarloch, comme la jaquette verte le lui avait assuré, fut accosté bientôt par un batelier inoccupé qui lui proposa de porter son bagage où il le désirerait ; mais cet où était une question qui le laissa quelque temps en suspens. Enfin, se rappelant qu’il était nécessaire d’avoir la barbe faite et les cheveux peignés avant de songer à se présenter devant le roi, et désirant en même temps prendre quelques renseignemens sur la cour, il se fit conduire dans la boutique du barbier le plus voisin, genre de boutique qui, nous l’avons déjà dit, était comme le centre des nouvelles de toute espèce. On lui eut bientôt montré le chemin qui conduisait à ce rendez-vous des bruits publics, et bientôt il fut à portée d’apprendre tout ce qu’il désirait connaître, et bien davantage encore, tandis que sa tête était entre les mains de l’adroit artiste, dont la langue était aussi leste que les doigts, et qui s’exprima de la manière suivante sans faire la moindre pause :
– La cour est ici, – monsieur ; – oui, monsieur, – cela fait grand bien au commerce ; – cela nous vaut de bonnes pratiques. – Sa Majesté aime Greenwich, – elle chasse tous les matins dans le parc ; – il n’y a que quelques personnes comme il faut qui aient leurs entrées au palais ; – point de canaille, point de ces gens mal peignés, pour effrayer le cheval du roi par leurs cris. – Oui, monsieur, il faut que la barbe soit coupée plus en pointe ; c’est ainsi qu’on la porte. Je sais la couper à la dernière mode, – je coiffe plusieurs des messieurs de la cour : – un valet de chambre, deux pages, l’intendant de la cuisine, trois coureurs à pied, deux piqueurs, et un honorable chevalier écossais, sir Munko Malgrowler.
– Malagrowther, vous voulez dire, répondit Nigel en glissant cette conjecture avec beaucoup de difficulté entre deux phrases du barbier.
– Oui, monsieur, – Malcrowder, monsieur ; – comme vous dites, monsieur. – Tous ces Ecossais ont des noms durs à prononcer pour un Anglais. Sir Munko est un bel homme, monsieur ; peut-être le connaissez-vous. – Rachetant la perte de ses doigts et les défauts de ses jambes par la longueur de son menton, monsieur ; il me prend à lui seul une minute et douze secondes ; il me faut plus de temps pour raser ce menton qu’aucun autre que je connaisse dans Greenwich ; en somme, c’est un fort bel homme, et un aimable, – un très-aimable gentilhomme ; – toujours de bonne humeur ; excepté qu’il est si sourd qu’il ne peut entendre dire du bien de personne, et si sage qu’il ne veut jamais croire le peu de bien qu’il entend ; du reste, un excellent caractère, excepté lorsqu’on parle trop bas ou qu’un cheveu va de travers. – Vous ai-je coupé, monsieur ? Ce sera guéri dans un instant avec une goutte de mon eau astringente ; – mon eau astringente, ou plutôt celle de ma femme, monsieur ; – car c’est elle qui la fait elle-même ; une goutte de cette eau, monsieur, et un morceau de taffetas noir, tout juste ce qu’il en faudrait pour la selle d’une puce ; – oui, monsieur, il n’y a rien comme cela. Le prince avait une mouche l’autre jour, et le duc aussi ; et vous me croirez si vous voulez, mais il y a déjà dix-sept aunes trois quarts de taffetas noir taillées en mouches pour les courtisans.
– Mais sir Mungo Malagrowther…, répéta Nigel avec quelque difficulté.
– Oui, oui, monsieur, – sir Munko, comme vous dites, aussi aimable, aussi bon que jamais ; – vous voudriez lui parler, dites-vous ? Oh ! oui, vous lui parlerez aisément ; aussi aisément toutefois que le permettra son infirmité. A moins que quelqu’un ne l’ait invité à déjeuner, il doit être à manger sa côte de bœuf rôtie chez mon voisin Nel Kilderkin, à quelque distance de l’autre côté de la rue ; Nel donne à boire et à manger, monsieur ; il est renommé pour les côtelettes de porc ; mais sir Munko n’aime pas le porc ; pas plus que Sa Majesté le roi ni monseigneur le duc de Lennox, ni lord Dalgarno. – Ah ! je suis sûr, monsieur, que si je vous ai touché cette fois-ci, c’est votre faute et non pas la mienne. – Mais une simple goutte de mon eau et un petit morceau de taffetas pas plus gros que ce qu’il en faudrait pour habiller une puce, juste sous la moustache gauche, cela vous ira bien quand vous rirez, monsieur ; aussi bien qu’une petite fossette ; et si vous voulez saluer votre belle maîtresse ; – mais je vous demande pardon, vous êtes un gentilhomme sérieux, très-sérieux pour être si jeune. – J’espère que je ne vous ai point offensé. – C’est mon devoir de distraire mes pratiques ; – mon devoir, monsieur, et mon plaisir. – Sir Munko Malcrowther ? – Oui, monsieur, j’ose dire qu’il est en ce moment chez Nel ; car peu de personnes l’invitent, maintenant que lord Huntinglen est allé à Londres. Oui, monsieur, – vous le trouverez avec son pot de bière, qu’il remue avec une tige de romarin ; car il ne boit jamais de liqueurs fortes à moins que ce ne soit pour obliger lord Huntinglen, – faites-y attention, monsieur, – ou toute autre personne qui l’invite à déjeuner ; – mais chez Nel il ne boit jamais que de la bière avec son grillé de bœuf ou de mouton, ou peut-être encore de l’agneau dans la saison ; – mais jamais de porc, quoique Nel soit fameux pour les côtelettes de porc ; mais les Ecossais ne mangent jamais de porc. – C’est une chose singulière ; quelques personnes pensent qu’ils sont une sorte de juifs : il y a bien quelque ressemblance, monsieur ; – ne le pensez-vous pas ? Ils appellent notre très-gracieux souverain un second Salomon. – Salomon, comme vous savez, était roi des Juifs : ainsi les choses ont un air de ressemblance, comme vous le voyez. – Je pense, monsieur, que vous vous trouverez maintenant coiffé à votre satisfaction. Je voudrais être jugé par la belle maîtresse de vos pensées. Je vous demande pardon ; – j’espère ne vous avoir point offensé. – Je vous en prie, consultez le miroir ; un coup de fer à cette mèche de cheveux, – Je vous remercie de votre générosité. – J’espère que j’aurai votre pratique tant que vous demeurerez à Greenwich. Voudriez-vous entendre un air de cette guitare pour mettre de l’accord dans votre caractère pendant tout le jour ? ting, tan, tong, ting, tang, dillo ! – Elle n’est pas trop d’accord ; il y a tant de mains qui y touchent ! – nous ne pouvons pas garder ces choses-là comme des artistes. Permettez-moi de vous aider à remettre votre manteau, monsieur. – Oui, monsieur, auriez-vous quelque envie d’en toucher vous-même, monsieur ? – Le chemin qui conduit à l’auberge de sir Munko ? – Oui, monsieur ; mais c’est l’auberge de Nel, et non pas de sir Munko. – Le chevalier à coup sûr y mange, et c’est pour cela qu’on peut en un certain sens l’appeler son auberge. Monsieur, – ah ! ah ! cette maison se trouve là-bas, de l’autre côté de la rue ; des poteaux nouvellement blanchis et des volets rouges. – Un gros homme en pourpoint sur la porte : – c’est Nel lui-même, monsieur, – riche de plus de mille livres, à ce qu’on dit. – On gagne plus d’argent à flamber une tête de porc qu’à coiffer un courtisan. – Mais notre profession est beaucoup moins mécanique. – Adieu, monsieur. J’espère avoir votre pratique. En disant ces mots, il laissa enfin partir Nigel, dont les oreilles, si long-temps tourmentées de son intarissable babil, retentissaient encore lorsqu’il eut fini, comme si une cloche les avait assourdies.
A son arrivée à l’auberge, où il espérait rencontrer sir Mungo Malagrowther, de qui, faute de mieux, il voulait apprendre le meilleur moyen de s’introduire auprès du roi, lord Glenvarloch trouva dans l’hôte auquel il s’adressa toute la taciturnité obstinée d’un Anglais.
Nel Kilderkin parlait comme un banquier écrit, ne disant que le nécessaire. Sur la demande qui lui fut faite si sir Mungo Malagrowther était chez lui, il répondit négativement. – Interrogé s’il était attendu, il répondit par une affirmative. A une nouvelle question pour savoir quand il était attendu, la réponse fut : – dans l’instant. Lord Glenvarloch lui ayant demandé si lui-même pourrait y déjeuner, l’hôte ne prononça pas seulement une syllabe ; mais, le conduisant dans une chambre assez propre où se trouvaient plusieurs tables, il en plaça une devant un fauteuil ; et, faisant signe à lord Glenvarloch d’en prendre possession, il lui servit, au bout de quelques minutes, un repas substantiel de roast-beef, et un pot de bière écumeuse, déjeuner auquel l’air vif de la rivière l’avait disposé à faire honneur, malgré les soucis dont il était accablé.
Cependant Nigel levait la tête toutes les fois qu’il entendait ouvrir la porte, impatient de voir arriver sir Mungo Malagrowther, quand un personnage qui, à son apparence, était au moins aussi important que le chevalier, entra dans l’appartement, et commença une conversation très-animée avec l’aubergiste, qui, de son côté, jugea convenable de se tenir la tête nue. Les occupations de cet homme important se devinaient aisément à sa mise. Une jaquette blanche avec des hauts-de-chausses de drap blanc ; un tablier blanc, passé en écharpe autour de son corps, et auquel, au lieu de la dague guerrière, était suspendu un long couteau à manche de corne de cerf, et un bonnet blanc couvrant des cheveux élégamment frisés, le faisaient suffisamment reconnaître pour un de ces prêtres de Cornus que le vulgaire appelle cuisiniers. L’air avec lequel il tançait l’aubergiste pour avoir négligé d’envoyer quelques provisions au palais, prouvait qu’il était au service de Sa Majesté.
– Ce n’est pas là répondre, dit-il, M. Kilderkin. – Le roi a demandé deux fois des ris de veau et une fricassée de crêtes de coq, qui sont deux plats favoris de Sa très-sacrée Majesté, et nous n’en avons pas parce que M. Kilderkin, n’en a pas fourni à l’intendant de la cuisine, comme son marché l’y oblige.
Alors Kilderkin débita quelques excuses laconiques comme tout ce qu’il disait, et les prononça d’un ton assez bas, comme tous ceux qui se sentent dans leur tort ; son supérieur lui répondit d’un ton de voix éclatant : – Ne me parlez pas du voiturier, de la voiture et du marchand de volailles qui vient de Norfolk avec ses poulets ; un homme loyal aurait envoyé un exprès. – Il y serait allé sur ses moignons, comme Widdrington. Que serait-ce si le roi avait perdu l’appétit, M. Kilderkin ? Que serait-ce si Sa royale Majesté avait perdu son dîner ? Oh ! M. Kilderkin, si vous aviez le moindre sentiment de la dignité de notre profession, et de ce que dit le spirituel esclave africain, car c’est ainsi que Sa Majesté appelle Publius Terentius, tanquam in speculo – in patinas inspicere jubeo.
– Vous êtes instruit, M. Linklater, répondit l’aubergiste anglais, forçant, comme avec peine, sa bouche à prononcer trois ou quatre mots de suite.
– Un pauvre demi-savant, répondit M. Linklater ; mais ce serait une honte pour nous, qui sommes les plus fidèles sujets de Sa Majesté, d’être entièrement étrangers à ces arts qu’elle affectionne si tendrement : regis ad exemplar, M. Kilderkin, totus componitur orbis, ce qui veut à peu près dire, ce que sait le roi, le cuisinier l’apprend. Bref, M. Kilderkin, ayant eu le bonheur d’être élevé dans un lieu où l’on faisait ses humanités pour quarante pence par trimestre, j’ai tout comme d’autres fait quelques progrès. – Hem ! hem ! – Ici les regards de l’orateur étant tombés sur lord Glenvarloch, il interrompit soudain sa docte harangue, avec de tels symptômes d’embarras, que M. Kilderkin fit un effort sur lui-même, et trouva assez de paroles pour lui demander non-seulement s’il se trouvait mal, mais même s’il voulait prendre quelque chose. – Non, je ne me trouve point mal, répondit le docte rival du philosophe Syrus. – Ce n’est rien, et cependant j’éprouve quelques vertiges ; je prendrais volontiers un verre de l’aqua mirabilis de votre dame.
– Je vais vous le chercher, dit Nel en faisant un signe de tête. Et il n’eut pas plus tôt tourné le dos, que le cuisinier s’approcha de la table où Glenvarloch était assis ; et, le regardant d’un air significatif qui en faisait comprendre plus qu’il n’en disait :
– Monsieur est étranger à Greenwich ? ajouta-t-il. Je vous conseille de ne pas laisser échapper l’occasion d’aller faire un tour dans le parc ; – le guichet de l’ouest était entr’ouvert lorsque je suis venu ici ; je pense qu’il sera fermé bientôt, ainsi vous feriez bien de vous dépêcher, – tout autant néanmoins que vous en serez curieux. Voici maintenant la saison du gibier, et il y a plaisir à voir un cerf bien gras. Je pense toujours, lorsque je les vois bondir si joyeusement, quel plaisir il y aurait à mettre en broche leurs beaux quartiers, et à entourer leurs poitrines d’une noble fortification de pâte, avec une grande quantité de poivre noir.
Il n’en dit pas davantage ; car Kilderkin étant rentré avec le cordial, il quitta Nigel, sans attendre aucune réponse, et en lui jetant encore une fois ce coup d’œil d’intelligence avec lequel il l’avait abordé. Rien ne rend l’esprit de l’homme plus alerte qu’un danger personnel : Nigel profita du moment où son hôte consacrait toutes ses attentions à l’officier de la cuisine du roi pour acquitter son écot ; et il se fit aussitôt indiquer le guichet en question. Il s’aperçut qu’il conduisait à un taillis épais destiné à servir d’abri aux biches et aux faons : il conjectura qu’il était convenable d’attendre en ce lieu. Cinq minutes s’étaient à peine écoulées, que le cuisinier arriva tout essoufflé ; avec son passe-partout il se hâta de fermer la porte derrière lui ; et, avant que le lord Glenvarloch eût eu le temps de réfléchir sur cette action, il s’approcha de lui avec inquiétude et lui dit : – Bon Dieu, bon Dieu ! lord Glenvarloch ! – pourquoi vous exposer ainsi volontairement au danger ?
– Vous me connaissez donc, mon ami ? dit Nigel.
– Pas beaucoup, milord ; – mais je connais la noble maison de Votre Seigneurie ; mon nom est Laurie Linklater, milord.
– Linklater ? répéta Nigel ; je cherche à me rappeler…
– Avec votre permission, milord, ajouta le cuisinier, j’étais apprenti chez le vieux Mungo Moniplies, à Edimbourg ; et votre noble père ayant pris Richie Moniplies dans sa maison, pour servir Votre Seigneurie, il y avait une espèce de connexion entre nous, comme vous voyez.
– Ah ! dit lord Glenvarloch, j’avais oublié votre nom, mais non pas vos bonnes intentions ; vous fîtes tout ce qu’il vous fut possible pour mettre Richie à même de présenter une requête à Sa Majesté.
– C’est très-vrai, milord, répondit le cuisinier du roi ; j’ai même failli m’attirer une disgrâce ; car Richie, toujours obstiné, ne voulut pas se laisser guider par moi, comme dit la chanson. Mais il n’y a pas un de ces grands cuisiniers anglais qui sache apprêter au goût de Sa Majesté un de nos savoureux ragoûts écossais ; ainsi mon talent me sauva : je fis une soupe délicieuse, un savoureux hachis ; il n’en fallut pas davantage pour renverser la cabale, et au lieu d’une disgrâce, je suis monté en grade. Me voilà maintenant un des premiers officiers de la cuisine ; – faites-moi compliment. – J’ai même déjà un doigt dans la charge de pourvoyeur, et j’espère pouvoir bientôt y mettre toute la main.
– Je suis bien aise, dit Nigel, d’apprendre que vous n’avez souffert aucun désagrément à cause de moi, et plus charmé encore de votre bonne fortune.
– Vous avez un bon cœur, milord, dit Linklater, et vous n’oubliez pas les pauvres gens ; dans le fait, je ne vois pas pourquoi on les oublierait, puisque le déplaisir du roi peut atteindre les plus grands seigneurs. J’avais suivi Votre Seigneurie dans la rue uniquement pour voir un beau rejeton du vieux chêne, et j’ai failli étouffer d’émotion quand je vous ai aperçu assis publiquement dans cette auberge, lorsqu’il y a tant de danger pour vous.
– Quoi ! il y a donc quelque mandat lancé contre moi ? dit Nigel.
– Cela n’est que trop vrai, milord ; et il se trouve ici des gens qui cherchent à vous noircir le plus qu’ils peuvent. Que le ciel leur pardonne de sacrifier ainsi une maison respectable pour arriver à leurs odieuses fins !
– Ainsi soit-il, dit Nigel.
– Car, quoiqu’on dise que Votre Seigneurie a été un peu de côté, comme tant d’autres jeunes gentilshommes…
– Nous n’avons guère le temps de parler de cela, dit Nigel ; l’important est de savoir comment je pourrai obtenir audience du roi.
– Du roi, milord ! dit Linklater étonné : pourquoi donc ? n’est-ce pas courir vous-même au-devant du danger ? n’est-ce pas vous échauder vous-même, si je puis m’exprimer ainsi, dans votre propre cuiller à pot ?
– Mon bon ami, reprit Nigel, mon expérience de la cour et la connaissance que j’ai des circonstances où je me trouve, me disent que le chemin le plus direct est en même temps le plus sûr dans ma position ; le roi a un assez bon esprit pour comprendre ce qui est juste, et un assez bon cœur pour faire ce qui est bien.
– Cela est vrai, milord, nous le savons, nous qui le servons depuis long-temps ; mais, hélas ! si vous saviez combien de personnes sont occupées nuit et jour à mettre son cœur en opposition avec sa tête et sa tête en opposition avec son cœur ; – à lui faire prendre des mesures sévères qu’ils lui représentent comme des actes de justice, et à lui faire commettre des injustices qu’ils appellent des actes de bonté ! Hélas ! on peut dire de Sa Majesté et des favoris qui la mènent ce qu’a dit le vieux proverbe fait aux dépens de ma profession : – le ciel envoie la bonne viande, mais le diable envoie les cuisiniers.
– Peu importe, mon bon ami, il faut que je coure ce risque ; mon honneur l’exige impérieusement. Ils peuvent me mutiler, me dépouiller, mais ils ne diront pas que j’ai fui devant mes calomniateurs. Mes pairs entendront ma justification.
– Vos pairs ! hélas ! milord, nous ne sommes pas en Ecosse, où les nobles peuvent faire valoir leurs droits, et cela même contre le monarque. – Cependant si vous êtes déterminé à voir le roi, je ne nierai pas que vous n’en puissiez obtenir grâce ; car il aime singulièrement qu’on en appelle directement à sa propre sagesse, et même je l’ai vu quelquefois, en pareil cas, tenir ferme à son opinion, qui est toujours généreuse. Seulement n’oubliez pas, et vous me pardonnerez ces détails, n’oubliez pas d’assaisonner vos paroles de latin ; une phrase ou deux de grec ne feraient pas mal ; et, si vous pouvez rapporter sur quelque sujet le jugement de Salomon en hébreu, et entrelarder le tout d’une ou deux plaisanteries, le plat sera fort de son goût. En vérité, je crois qu’outre mon talent de cuisinier je dois beaucoup aux verges du recteur de notre école, qui finirent par me graver dans la mémoire la scène de cuisine de l’Heautontimorumenos.
– Laissant ce sujet de côté, mon ami, dit lord Glenvarloch, pourriez-vous m’apprendre comment je pourrais voir le roi et lui parler le plus tôt possible ?
– Si vous voulez le voir bientôt, il galope maintenant dans les allées pour voir lancer le cerf, et se mettre en appétit pour dîner, ce qui me rappelle que je devrais être à la cuisine… Pour lui parler, ce ne sera pas si facile à moins que vous ne le rencontriez seul, ce qui arrive rarement, ou que vous ne l’attendiez avec la foule pour le voir descendre ; et maintenant, adieu, milord ; – puissiez-vous réussir ! Si je puis faire quelque chose pour vous, je suis tout à votre service.
– Vous en avez assez fait, peut-être, pour vous compromettre, dit lord Glenvarloch ; retirez-vous, je vous prie, et abandonnez-moi à mon destin.
L’honnête cuisinier hésitait encore ; mais le son des cors, qui se fit entendre de plus près, lui apprit qu’il n’avait pas de temps à perdre ; et ayant averti Nigel qu’il ne fermerait la poterne qu’au loquet, afin de lui assurer une retraite dans cette direction, il pria le ciel de lui être favorable, et lui dit adieu.
Dans l’intérêt que lui témoignait son humble compatriote, et qu’il devait, partie à un sentiment naturel de partialité nationale, et partie au souvenir de bienfaits qui avaient à peine occupé un instant la pensée de ceux qui les avaient accordés, lord Glenvarloch crut voir le dernier témoignage de compassion qu’il recevrait dans ce séjour d’une froide politesse. Il sentit qu’il devait maintenant se suffire à lui-même, ou qu’il était perdu sans ressource.
Il traversa plusieurs allées, guidé par le bruit de la chasse, et rencontra plusieurs officiers subalternes qui le regardèrent comme un des spectateurs que la protection de quelque officier du palais introduisait dans le parc. Cependant, ne voyant encore paraître ni le roi Jacques, ni aucun de ses principaux courtisans, Nigel commençait à délibérer si, au lieu d’encourir une disgrâce pareille à celle de Richie Moniplies, il ne devait pas se rendre à la porte du palais, dans le dessein de s’adresser au roi à son retour, lorsque la fortune lui offrit elle-même l’occasion d’exécuter son projet.
Il était dans une de ces longues allées qui traversent le parc, lorsqu’il entendit dans le lointain un bruit sourd ; puis il distingua le galop des chevaux ébranlant la terre ; et, averti par des clameurs répétées, il se rangea sur le côté de l’avenue pour laisser le passage libre aux chasseurs. Le cerf, couvert d’écume et noir de sueur, les naseaux ouverts et haletans, fit un effort pour parvenir jusqu’au lieu où se trouvait Nigel ; et là, tout à coup, il fut atteint par deux grands lévriers de cette race qu’emploient encore les chasseurs des montagnes d’Ecosse, et qui a été long-temps inconnue en Angleterre. Un de ces chiens saisit l’animal à la gorge, l’autre enfonça son étroit museau et ses griffes, je dirai presque dans ses entrailles. Il eût été naturel que lord Glenvarloch, persécuté lui-même comme par d’avides chasseurs, eût moralisé dans cette occasion comme le mélancolique Jacques de Shakspeare ; mais l’habitude a aussi ses lois. Je crains que les sentimens de Nigel ne fussent plutôt ceux d’un chasseur que ceux d’un moraliste ; mais il n’eut pas le temps de s’y abandonner long-temps.
Un cavalier suivait la chasse, monté sur un cheval parfaitement dressé, obéissant au frein comme une machine qui reçoit l’impulsion d’un ressort ; de telle sorte que, placé sur sa selle de manière à rendre toute chute impossible, le cavalier, sans crainte ni hésitation, pouvait presser où ralentir sa course, qui même dans les momens les plus animés de la chasse, n’allait jamais jusqu’au galop, et semblait réglée comme tous les mouvemens d’une monture de manège. La sécurité avec laquelle ce cavalier se livrait à cet exercice, si souvent dangereux, et son équipage, faisaient reconnaître le roi Jacques. Il n’y avait auprès de lui aucun valet ; car c’était souvent une flatterie délicate que de laisser croire au souverain qu’il avait dépassé les autres chasseurs.
– Très-bien, Bash ! très-bien, Bathie ! s’écria-t-il en arrivant ; par la gloire d’un roi ! vous faites honneur aux bruyères de Balwhiter. – Tenez mon cheval, l’ami ; et il s’adressait à Nigel, sans songer à regarder celui à qui il parlait ; tenez mon cheval, et aidez-moi à descendre. – Que le diable vous emporte, maladroit ! ne pouvez-vous pas vous dépêcher avant que ces fainéans n’arrivent ? – Ne lui serrez pas la bride ; ne le laissez pas s’écarter. – Maintenant, tenez l’étrier ; c’est cela, l’ami ; et maintenant nous voilà in terrâ firmâ. En disant ces mots, et sans jeter les yeux sur Nigel, le bon roi Jacques, tenant son couteau de chasse, le seul instrument qui eût de la ressemblance avec une épée dont il pût soutenir la vue, – en enfonça, avec grande satisfaction, la lame dans la gorge du cerf, et mit ainsi fin à sa lutte et à son agonie.
Lord Glenvarloch qui savait parfaitement ce qu’il fallait faire en pareille occasion, attacha la bride du cheval du roi à une branche d’arbre, et, se mettant respectueusement à genoux, renversa le cerf mort sur le dos, et tint le carré dans cette position, tandis que le roi, trop occupé de son exploit pour remarquer autre chose, plongea son couteau dans le poitrail de l’animal, secundùm artem ; et, ayant fait une incision cruciale pour s’assurer de l’épaisseur de la graisse, il s’écria dans une espèce de ravissement : – Trois pouces de graisse blanche sur le bréchet ! c’est la fleur des cerfs, – vrai comme je suis un pécheur couronné, – et du diable si je ne suis pas le seul de nos chasseurs ici ! – Oh ! c’est un cerf dix cors, le premier de la saison ; Bash et Bathie, vous êtes les plus braves lévriers du monde. Baisez-moi, mes enfans, baisez-moi.
Les chiens se levèrent sur leurs pattes de derrière, puis le léchèrent avec leur gueule ensanglantée, et le mirent en tel état qu’on aurait pu croire qu’une tentative criminelle avait été faite sur sa royale personne. – A bas ! à bas ! coquins, s’écria le roi, presque renversé par les caresses de ses lévriers. Mais vous êtes comme tant d’autres ; laissez-leur mettre un pied chez vous, ils en auront bientôt mis quatre. Et qui êtes-vous l’ami ? ajouta-t-il en faisant enfin attention à Nigel, après que le premier moment d’enthousiasme fut passé ; vous n’êtes pas de ma suite. Au nom de Dieu ! qui diable êtes-vous ?
– Un infortuné, sire, répondit Nigel.
– Je le crois, répondit le roi avec humeur, sans quoi je n’aurais pas même vu votre ombre. Mes sujets gardent tout leur bonheur pour eux ; mais si le jeu ne leur est plus favorable, je suis sûr d’avoir de leurs nouvelles.
– Et à quelle autre personne pourrions-nous porter nos plaintes, si ce n’est à Votre Majesté qui est le délégué du ciel parmi nous ? répondit Nigel.
– Bien, mon ami, bien, – très-bien parlé ; mais il faudrait aussi laisser le délégué du ciel un peu tranquille sur la terre.
– Si Votre Majesté daigne me regarder (car jusqu’ici le roi avait été si occupé, d’abord de ses chiens, puis de l’importante opération de rompre, ou, pour parler plus vulgairement, de dépecer le cerf, qu’il avait à peine jeté un regard distrait sur la personne qui l’avait assisté), vous verrez que la nécessité seule lui a donné assez de hardiesse pour se prévaloir d’une occasion qu’il ne rencontrera plus.
Le roi Jacques leva les yeux, et il pâlit, quoique ses joues fussent encore teintes du sang de l’animal étendu à ses pieds. Son couteau de chasse lui tomba des mains, et il jeta derrière lui un regard incertain, comme s’il cherchait à fuir, ou pour demander du secours ; puis il s’écria : – C’est Glenvarlochides, aussi sûr que je me nomme Jacques Stuart. Voilà une belle besogne ! Je me trouve seul et à pied ! ajouta-t-il en cherchant à remonter à cheval.
– Pardonnez-moi si je vous importune, sire, dit Nigel en se plaçant entre le roi et le cheval, écoutez-moi seulement un moment.
– Je vous écouterai mieux à cheval, dit le roi ; je ne puis entendre un seul mot à pied ; non, pas un seul mot, et il n’est pas convenable que nous soyons si près l’un de l’autre. Eloignez-vous, monsieur, nous vous l’ordonnons, au nom de l’obéissance que vous nous devez. – Où diable sont-ils maintenant ?
– Par la couronne que vous portez, sire, dit Nigel, et pour laquelle mes ancêtres ont vaillamment combattu, je vous supplie de vous apaiser et de m’entendre un moment.
Il n’était guère au pouvoir du roi de lui accorder ce qu’il demandait. Sa crainte timide n’était pas cette lâcheté complète qui, par une impulsion d’instinct, force un homme à fuir, et ne mérite que la pitié et le mépris ; c’était une sensation plus plaisante et plus compliquée. Le pauvre roi était à la fois effrayé et en colère ; il désirait mettre sa vie en sûreté, et en même temps il avait honte de compromettre sa dignité ; de telle sorte que, sans écouter ce que lord Glenvarloch cherchait à lui faire comprendre, il se retirait vers son cheval en répétant : – Je suis un roi libre, – je suis un roi libre. – Je ne souffrirai pas qu’un sujet ose contrôler mes actions. – Au nom du ciel ! qu’est-ce qui retient, Steenie ? Dieu soit loué ! les voici, ils viennent. – Holà ! eh ! – Ici ! – ici ! Steenie ! Steenie !
Le duc de Buckingham arriva au galop, suivi de plusieurs courtisans et officiers des chasses, et lui dit avec sa familiarité ordinaire : – Je vois que la fortune a favorisé notre cher roi comme d’habitude. – Mais de quoi s’agit-il ?
– De quoi ? d’une trahison, autant que j’en puis juger, dit le roi ; et si vous ne fussiez pas arrivé, Steenie, votre compère, votre roi aurait été assassiné.
– Assassiné ! Qu’on saisisse ce traître, s’écria le duc. Grand Dieu ! c’est Olifaunt lui-même. Une douzaine de chasseurs mirent à l’instant pied à terre, laissant leurs chevaux errer librement dans le parc. Quelques-uns s’emparèrent de lord Glenvarloch, qui crut que toute résistance de sa part serait insensée, tandis que d’autres se pressant autour du roi : – Etes-vous blessé, sire ! êtes-vous blessé ?
– Non pas que je sache, dit le roi dans son accès de frayeur (sentiment bien excusable dans un roi d’un caractère si craintif, et qui avait été si souvent exposé à de criminelles tentatives) ; – non pas que je sache. – Mais qu’on le fouille, qu’on le fouille : je suis sûr d’avoir vu des armes à feu sous ses habits ; je suis sûr d’avoir senti la poudre. – J’en suis sûr.
Lord Glenvarloch ayant été dépouillé de son manteau, et ses pistolets étant découverts, un cri général d’étonnement et d’exécration contre le coupable supposé s’éleva du milieu de la foule, qui grossissait à chaque instant ; et ce célèbre pistolet, qui, quoiqu’il fût porté par un homme aussi loyal et aussi fidèle que Nigel, répandit tant de terreur parmi les dames et les cavaliers, dans une solennité récente ; – ce célèbre pistolet lui-même ne produisit pas une plus vive consternation que celle qu’excitèrent, et avec aussi peu de fondement, les armes trouvées sur la personne de lord Glenvarloch.
– La mort à ce misérable ! – à ce parricide ! – à cette bête féroce ! fut le cri général. Et le roi, qui était assez porté à estimer sa vie autant qu’elle l’était ou qu’elle paraissait l’être par ceux qui l’environnaient, criait plus fort que tous les autres : – Oui, oui, qu’on l’emmène ; je suis fatigué de lui, tout le royaume l’est aussi. Mais qu’on ne lui fasse aucun mal ; et, pour l’amour de Dieu, messieurs, si vous êtes sûrs de l’avoir entièrement désarmé, cachez vos épées, vos dagues, et toutes vos armes, car vous risquez de vous faire mal.
A l’ordre du roi, toutes les armes rentrèrent dans leurs fourreaux, car ceux qui jusqu’alors les avaient agitées dans un mouvement d’enthousiasme se rappelèrent l’espèce d’horreur qu’inspirait à Jacques une épée nue. Cette faiblesse paraissait chez ce monarque être aussi naturelle que sa timidité, et on l’attribuait généralement à la terreur qu’avait produite sur sa mère infortunée le meurtre de Rizzio, égorgé devant elle avant qu’elle eût mis son fils au jour.
Dans ce moment, le prince, qui avait chassé dans une autre partie de cet immense parc, et qui avait été informé d’abord assez inexactement de ce qui se passait, survint suivi d’un ou deux gentilshommes de sa suite, parmi lesquels se trouvait Dalgarno ; il sauta en bas de son cheval, et demanda avec empressement si son père était blessé.
– Non pas que je sache, mon fils Charles, – mais je suis exténué du combat qu’il m’a fallu soutenir corps à corps avec l’assassin. – Steenie, remplissez-nous un verre de vin ; – la gourde est suspendue au pommeau de notre selle. – Embrassez-moi, mon fils Charles, continua le monarque après qu’il se fut réconforté le cœur. L’Etat et vous, ô mon fils, vous avez bien manqué de perdre un bon père, car nous sommes pater patriæ, aussi-bien que pater familias. – Quis desiderio sit pudor aut modus tam cari capitis[103] ! – Malheur à moi ! les habits de deuil auraient été chers en Angleterre.
Et à l’idée du deuil général qui aurait suivi sa mort, ce bon roi répandit lui-même quelques larmes.
– Est-il possible ! dit Charles d’un air sévère ; car d’un côté son orgueil était blessé de la faiblesse de son père, et de l’autre il éprouvait tout le ressentiment que devait causer à un fils et à un sujet un attentat contre la vie du roi. Que quelque témoin de ce qui est arrivé prenne donc la parole – lord Buckingham ?
– Je ne veux pas dire, milord, répondit le duc, que j’aie vu aucune violence exercée contre Sa Majesté ; autrement j’en eusse tiré vengeance sur l’heure.
– Votre zèle vous eût égaré, George, répondit le prince ; c’est aux lois qu’il faut laisser le soin de venger de pareilles offenses. Mais ce misérable n’était-il pas aux prises avec Sa Majesté ?
– Je ne puis l’assurer, milord, dit le duc, qui, malgré tous ses vices, aurait dédaigné de s’avilir par un mensonge ; il semblait vouloir retenir Sa Majesté, qui, de son côté, paraissait vouloir monter à cheval ; mais on a trouvé des pistolets sur sa personne, en contravention aux lois établies ; et comme ce malheureux est Nigel Olifaunt, dont les mauvaises dispositions sont connues de Votre Altesse par plusieurs preuves qu’il en a données, nous croyons avoir quelques motifs de mettre tout au pire.
– Nigel Olifaunt ! dit le prince. Comment ce malheureux a-t-il pu déjà oser un nouveau crime ? Faites-moi voir les pistolets.
– Ne soyez pas assez imprudent pour toucher de pareilles armes, mon fils Charles, dit Jacques. – Ne les lui donnez pas, Steenie, – je vous le défends par l’obéissance que vous me devez. Ils peuvent partir spontanément, ce qui s’est vu souvent. – Quoi ! vous persistez ! A-t-on jamais eu des fils entêtés comme de notre temps ? N’avons-nous pas assez de gardes et de soldats, sans que vous vous mêliez de décharger vous-même ces armes, – vous, l’héritier de notre sang et de notre dignité, tandis qu’il y a autour de nous tant de personnes payées pour exposer leur vie à notre service !
Mais, sans avoir égard aux injonctions de son père, le prince Charles, avec cette obstination qui le caractérisait dans les bagatelles aussi-bien que dans les objets plus importans, persista à décharger lui-même les pistolets de la double balle dont ils étaient chargés. Tous ceux qui étaient présens levèrent les mains d’étonnement et d’horreur à la pensée du crime qu’on supposait avoir été médité, et auquel on croyait que le roi venait d’échapper.
Nigel n’avait pas encore prononcé un seul mot ; il demanda alors d’un air calme à être entendu.
– Eh pourquoi ? répondit froidement le prince : vous savez qu’une accusation grave pèse sur vous, et au lieu de vous constituer prisonnier conformément aux lois, on vous trouve ici, vous introduisant auprès de Sa Majesté, et muni d’armes défendues.
– Ne vous en déplaise, mon prince, je portais ces malheureuses armes pour ma défense, et il y a peu de temps encore elles m’ont été nécessaires pour protéger la vie des autres.
– Sans doute, milord, répondit le prince avec le même sang-froid, – votre dernier genre de vie et vos associés vous ont rendu familier avec les scènes de violence ; mais ce n’est pas devant moi que vous devez plaider votre cause.
– Ecoutez-moi, – écoutez-moi, noble prince, dit Nigel avec vivacité, écoutez-moi ! Vous, – oui, vous-même, – vous demanderez peut-être un jour qu’on vous écoute, et le demanderez en vain.
– Comment, monsieur ? dit le prince avec fierté ; comment dois-je interpréter ce que vous dites ?
– Si ce n’est point sur cette terre, monseigneur, répondit le prisonnier, ce sera du moins dans le ciel, où nous demanderons tous la grâce d’être écoutés favorablement.
– C’est la vérité, milord, dit le prince en inclinant fièrement la tête en signe d’acquiescement, et je ne refuserais pas de vous entendre si cela pouvait vous être utile ; mais il ne vous sera fait aucune injustice, j’y veillerai moi-même.
– Oui, oui, répondit le roi, il a fait appellatio ad Cæsarem[104].– Nous voulons interroger Glenvarlochides nous-même, en temps et lieu ; cependant, qu’on l’éloigne lui et ses armes, car j’en ai les yeux fatigués.
En conséquence de cet ordre, Nigel fut conduit hors de la présence du roi. Cependant ses paroles n’étaient pas tout-à-fait tombées par terre.
– C’est quelque chose de très-étrange, George, dit le prince à son favori, cet homme-là a un extérieur séduisant, une figure heureuse, et beaucoup d’assurance dans le regard et dans les paroles. Je ne puis penser qu’il eut l’intention de commettre un crime si odieux, et si inutile pour lui.
– Je n’ai aucune amitié pour ce jeune homme, répondit Buckingham, dont l’orgueilleuse ambition portait toujours un caractère de franchise, mais je ne puis m’empêcher de partager le sentiment de Votre Altesse ; et je pense que notre cher maître s’est peut-être trop hâté de craindre pour ses jours.
– Sur ma vie ! Steenie, vous avez tort de parler ainsi, dit le roi ; n’ai-je pas senti l’odeur de la poudre ? qu’en pensez-vous ? Quel autre la sentit, le 5 novembre, si ce n’est Notre Majesté elle-même ? Cécil et Suffolk étaient en défaut, ainsi que tant d’autres, lorsque j’éventai la mine ; et croyez-vous que je ne sais pas sentir la poudre[105] ? Aussi Johannes Barclaius a-t-il pensé qu’il y avait quelque chose d’inspiré dans cette sensation, et a-t-il intitulé son histoire de ce complot : Series patefacti divinitùs parricidii[106] ;et Spondanus pareillement, dit et en parlant de nous : Divinitùs evasit.
– Le royaume fut heureux du salut de Votre Majesté, dit Buckingham, et de cette finesse d’instinct qui sut se tirer du labyrinthe de la trahison par un fil si délié.
– Sur ma vie, Steenie, vous avez raison ; il y a peu de jeunes gens qui jugent comme vous de la sagesse de leurs anciens. Et quant à ce traître – je pense que c’est un épervier du même nid, – n’avez-vous rien trouvé de papiste sur lui ? Voyez s’il ne porte pas quelque crucifix ou quelque autre colifichet de l’église romaine.
– Il serait peu convenable de ma part de chercher à excuser ce malheureux, dit lord Dalgarno ; car si l’on considère la noirceur de son attentat, cette pensée suffit pour glacer le sang de tout fidèle sujet. Cependant je ne puis m’empêcher de faire remarquer, avec tout le respect que je dois à l’infaillible jugement de Sa Majesté, et pour rendre justice à quelqu’un qui s’est montré jadis mon ennemi, et qui maintenant s’offre sous de plus noires couleurs ; je dois déclarer, dis-je, que cet Olifaunt se montra toujours plutôt puritain que papiste.
– Ah ! Dalgarno, vous voilà, dit le roi ; et vous aussi, vous nous avez laissé seul, abandonné à nos propres forces et aux soins de la Providence, lorsque nous luttions contre ce coquin.
– La Providence, sous le bon plaisir de Votre Majesté, ne pouvait manquer de secourir, dans cette extrémité, l’objet de la sollicitude de trois royaumes que votre mort eût plongés dans la douleur, dit lord Dalgarno.
– Sans doute, milord, – sans doute, répondit le roi ; mais la présence de votre père avec son grand couteau de chasse – m’aurait été d’un grand secours il y a quelques instans ; et à l’avenir, pour seconder les bonnes intentions de la Providence en notre faveur, nous voulons que deux soldats de nos gardes se tiennent toujours près de nous. – Ainsi donc cet Olifaunt est un puritain ? – mais pour cela il ne diffère pas beaucoup d’un papiste ; car, après tout, les extrêmes se touchent, comme dit le proverbe ; il y a, comme je l’ai prouvé dans mon livre, des puritains qui ont des principes papistes : – c’est une nouvelle branche sur un vieux tronc.
Ici le roi fut averti par le prince, qui craignait peut-être qu’il ne se mît à réciter le Basilicon Doron[107] tout entier, qu’il vaudrait mieux rentrer au palais, et considérer ce qu’il fallait faire pour tranquilliser le peuple, qui ne manquerait pas d’élever de sinistres conjectures sur l’aventure de ce matin.
A la porte du palais, une femme s’inclina devant le roi, et lui présenta un papier que le monarque reçut, et qu’il mit dans sa poche. Le jeune prince témoigna quelque envie d’en connaître le contenu. – Le valet de service vous le dira, répondit le roi, lorsque j’aurai ôté mon habit de chasse. Croyez-vous, Charles, que je puisse lire tout ce qu’on m’a remis ? voyez. – (Et il lui montra les poches de son habit toutes remplies de papiers.) – Nous sommes chargé comme un âne, – si nous pouvons ainsi parler ; – comme un âne qui succombe sous une double charge. Oui, oui, asinus fortis accumbans inter terminos[108], comme dit la Vulgate ; – oui, oui, Vidi terram quòd esset optima, et supposui humerum ad portandum, et factus sum tributis serviens[109]. J’ai vu cette terre d’Angleterre, et je suis devenu un roi accablé sous le poids de mille fardeaux.
– Vous êtes, il est vrai, bien chargé, mon cher maître, dit le duc de Buckingham en recevant les papiers dont le roi Jacques vidait ses poches.
– Oui, oui, continua le monarque ; prenez ces choses-là pour vous, per aversionem, mes enfans ! Une poche est pleine de pétitions, l’autre de pasquinades : nous avons bien le temps de les lire ! Sur mon honneur je crois que la fable de Cadmus est allégorique, et que les dents du dragon qu’il semait ne sont autre chose que les lettres qu’il inventa. Vous riez, petit Charles ; – pensez à ce que je dis, – Lorsque je vins pour la première fois de notre pays, dont les hommes sont aussi rudes que le climat, par ma foi, l’Angleterre était une terre promise ; on aurait cru qu’on n’avait rien à faire qu’à se promener sur une eau tranquille, per aquam refectionis[110] ; mais je ne sais ni comment ni pourquoi tout a changé de face. – Lisez ce libelle sur nous et notre gouvernement. Les dents du dragon sont semées, mon fils Charles ; je prie le ciel qu’elles ne portent pas de vos jours leur moisson armée, si toutefois je ne la vois pas de mon vivant. Que Dieu nous préserve de ce malheur, car ce sera un jour bien terrible que celui où on la recueillera.
– Je saurai bien détruire cette moisson en herbe ; – qu’en dites-vous, Georges ? répondit le prince en se tournant vers son favori avec un regard où se peignaient son mépris pour les craintes de son père et sa confiance dans sa résolution et sa fermeté.
Pendant ce discours, Nigel, conduit par un homme d’armes, traversait Greenwich, dont tous les habitans, alarmés par la nouvelle d’une tentative faite contre la vie de leur roi, se pressaient autour du traître supposé. Au milieu de la confusion générale, il crut discerner la figure du cuisinier, immobile d’étonnement et de stupeur, et celle du barbier, où se peignaient à la fois l’horreur et la curiosité ; il crut aussi apercevoir son batelier à jaquette verte.
Il n’eut guère le temps de faire des remarques, car on le fit entrer sans délai avec l’homme d’armes et deux soldats des gardes dans une barque qui remonta la rivière aussi rapidement que pouvaient la conduire six vigoureux bateliers ramant contre le courant. Ils traversèrent cette forêt de mâts qui, même alors, donnait déjà à l’étranger une idée étonnante de l’étendue du commerce de Londres, et bientôt ils arrivèrent près de ces remparts et de ces bastions noirs et peu élevés qui offrent çà et là une pièce d’artillerie ou une sentinelle solitaire sous les armes, mais qui n’ont rien autre chose de l’aspect effrayant d’une citadelle. Une voûte basse se projetant sur l’onde, qui a reçu plus d’un innocent et plus d’un coupable, couvrait déjà Nigel de son ombre épaisse ; le bateau s’approcha d’un large escalier que la rivière mouille de son onde paisible. Le concierge regarda du haut du guichet, et parla à voix basse à l’homme d’armes ; quelques minutes après parut le lieutenant de la Tour, qui reçut le prisonnier, et donna une reconnaissance constatant qu’on lui avait remis la personne de Nigel, lord Glenvarloch.
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