Chapitre 28
« Tour de Jules César, opprobre de l’Anglais,
« Que le crime souilla de tant de noirs forfaits. »
GRAY
Telle est l’exclamation de Gray. Bandello[111], long-temps avant lui, a dit quelque chose d’à peu près semblable ; et la même pensée doit s’être souvent présentée, sous une forme ou une autre, à ceux qui, se rappelant le sort des prisonniers renfermés dans cette mémorable prison d’Etat, peuvent n’avoir eu que trop de motifs pour prévoir le leur. La voûte sombre et basse, qui semblait, comme l’entrée de l’enfer du Dante, ôter l’espoir du retour ; – la voix sourde des gardes, et les formalités minutieuses observées pour ouvrir et fermer le guichet ; le salut froid et sec du lieutenant de la forteresse, qui témoigna à son prisonnier cette politesse réservée et mesurée que l’autorité paie comme un tribut au décorum ; tout pénétra jusqu’au cœur de Nigel, et lui imprima le sentiment cruel de sa captivité.
– Je suis prisonnier, dit-il, et ces mots s’échappèrent de sa bouche presque malgré lui ; – je suis prisonnier, et dans la Tour !
Le lieutenant fit une inclination. – Mon devoir, dit-il, est de montrer à Votre Seigneurie la chambre où je suis obligé de lui dire que j’ai l’ordre de l’enfermer. Je ferai tout ce que mon devoir me permettra pour vous la rendre agréable.
Nigel se contenta de répondre à ce compliment par un salut, et il suivit le lieutenant dans les vieux bâtimens situés à l’ouest de la parade, et contigus à la chapelle ; bâtimens qui servaient alors de prison d’Etat, mais qui maintenant servent de salle à manger aux officiers de la garde de service. Les doubles portes furent ouvertes ; le prisonnier monta quelques marches, suivi du lieutenant et d’un garde de première classe. Ils entrèrent dans un appartement spacieux, mais irrégulier, bas, sombre, et garni d’un très-mince mobilier. Le garde reçut l’ordre de faire du feu, et d’obéir à lord Glenvarloch en tout ce qui pourrait se concilier avec son devoir ; et le lieutenant se retira après avoir fait sa révérence, accompagnée du compliment d’usage, – qu’il espérait que Sa Seigneurie ne resterait pas long-temps sous sa garde.
Nigel voulut faire plusieurs questions au garde qui était resté pour mettre l’appartement en ordre ; mais cet homme avait pris l’esprit de sa charge. Tantôt il paraissait ne pas comprendre les questions du prisonnier, quoiqu’elles fussent du genre le plus ordinaire, ou bien il s’abstenait d’y répondre ; et lorsqu’il parlait, c’était d’un ton boudeur et laconique, qui, sans être positivement insolent, suffisait pour ne pas encourager un plus long entretien.
Nigel le laissa donc faire son ouvrage en silence, et s’amusa tristement à déchiffrer les noms, les sentences, les vers et les hiéroglyphes dont ses prédécesseurs de captivité avaient couvert les murs de leur prison. Il y vit les noms d’un grand nombre de malheureux oubliés, associés à d’autres dont le souvenir ne pourra s’effacer qu’avec l’histoire d’Angleterre. Les pieuses effusions du zélé catholique, tracées à la veille de sceller à Tyburn sa profession de foi, étaient confondues avec celles de l’inflexible protestant, à la veille d’alimenter les bûchers de Smithfield. La main délicate de l’infortunée Jane Gray, dont la catastrophe devait arracher des larmes aux générations à venir, contrastait avec la main plus hardie qui avait gravé profondément sur les murs l’ours et le bâton brisé, emblème orgueilleux des fiers Dudleys. C’était, comme le registre du prophète, des archives de lamentation et de deuil, où quelquefois étaient consignés les courts épanchemens d’une ame résignée, et des phrases qui exprimaient la plus ferme résolution.
Pendant que lord Glenvarloch s’occupait tristement à réfléchir sur les malheurs de ceux qui l’avaient précédé dans cette prison, la porte s’ouvrit tout à coup. C’était le garde qui venait l’informer que, par ordre du lieutenant de la Tour, Sa Seigneurie allait avoir avec elle dans sa chambre un camarade de prison, pour lui tenir compagnie. Nigel se hâta de répondre qu’il n’avait pas besoin de société, et qu’il préférait rester seul ; mais le garde lui donna à entendre, avec une sorte de politesse brusque, que le lieutenant savait mieux que personne comment il devait avoir soin de ses prisonniers ; que du reste il n’aurait aucun embarras avec l’enfant, qui était si peu gênant qu’il valait tout au plus la peine d’être renfermé sous clef. – Allons, Giles, cria-t-il, amène l’enfant.
Un autre garde poussa devant lui l’enfant dans la chambre : ils se retirèrent sans plus tarder ; et la prison retentit du bruit des serrures et des chaînes, ces formidables barrières contre la liberté. L’enfant était vêtu d’un habillement de drap gris très-fin, orné de galons d’argent, et d’un manteau assorti couleur peau de buffle. Son chapeau, qui était un montero de velours noir, lui couvrait les sourcils, et les longues et épaisses boucles de ses cheveux lui cachaient une partie du visage. Il restait à la place où le garde l’avait laissé, à environ deux pas de la porte de l’appartement, les yeux fixés sur la terre, et tremblotant de timidité et d’effroi. Nigel se serait bien passé de société ; mais il n’était pas dans son caractère de voir souffrir quelqu’un sans chercher à le consoler.
– Prenez courage, mon gentil garçon, dit-il. Nous ne serons sans doute ensemble que pour peu de temps ; du moins j’espère que votre emprisonnement sera de courte durée, car vous êtes trop jeune pour avoir fait quelque chose qui mérite une longue détention. Allons, allons, ne vous découragez pas. Votre main est froide et tremblante ; cependant l’air est chaud, – mais c’est peut-être l’humidité de cette chambre sombre. Approchez-vous du feu. – Quoi ! vous pleurez, mon petit homme ? ne faites donc pas l’enfant ; quoique vous n’ayez pas encore de barbe à déshonorer par vos larmes, vous ne devriez cependant pas pleurer comme une fille. Figurez-vous que vous n’êtes renfermé que pour avoir fait l’école buissonnière, et vous pouvez à coup sûr bien passer un jour ici sans pleurer.
L’enfant se laissa conduire, et s’assit près du feu ; mais après avoir conservé long-temps la position qu’il avait prise en s’asseyant, il en changea tout à coup pour se tordre les mains avec l’air de la plus amère douleur ; il s’en couvrit ensuite le visage, et pleura tant, que ses larmes coulaient par torrens à travers ses jolis doigts.
Nigel oublia en quelque sorte la situation dans laquelle il se trouvait lui-même, par l’intérêt que lui inspirait le désespoir auquel un être si jeune et si beau paraissait en proie. Il s’assit à côté de l’enfant, et employa les termes les plus insinuans qu’il put trouver pour tâcher d’adoucir son chagrin ; et, par un mouvement que la différence d’âge rendait naturel, il passa avec bonté sa main sur les longs cheveux de l’enfant inconsolable. Le jeune homme parut presque embarrassé à cette légère marque de familiarité ; et cependant lord Glenvarloch s’aperçut de ce mouvement, qu’il attribua à la timidité, et s’assit de l’autre côté du foyer. L’enfant sembla alors à être plus à son aise, et écouter avec intérêt les raisonnemens que Nigel employait de temps en temps pour l’engager à modérer du moins la violence de son chagrin. Quoique ses larmes continuassent de couler avec abondance, elles paraissaient s’échapper de leur source avec plus de facilité ; ses sanglots étaient moins convulsifs, et se changeaient insensiblement en de légers soupirs, qui se succédaient l’un à l’autre sans que ce fût peut-être une preuve d’un chagrin moins vif, bien qu’ils fussent moins alarmans que ses premiers transports.
– Qui êtes-vous, mon gentil garçon ? dit Nigel. Considérez-moi, mon enfant, comme un compagnon qui a l’envie de vous obliger, pourvu que vous lui appreniez ce qu’il peut faire pour cela.
– Monsieur, – milord, je veux dire, répondit l’enfant avec timidité, et d’une voix qui pouvait à peine franchir la courte distance qui les séparait, vous êtes bien bon, – et moi, – je suis bien malheureux…
Un nouveau déluge de larmes interrompit ce qu’il allait dire, et lord Glenvarloch eut besoin de renouveler ses reproches et ses encouragemens bienveillans pour ramener l’enfant à une tranquillité d’esprit qui le rendît capable de s’exprimer d’une manière intelligible. Enfin, cependant, il put dire : Je suis sensible à votre bonté, milord… j’en suis reconnaissant… mais je suis bien malheureux ; et, ce qu’il y a de pire, c’est que je ne puis accuser que moi de mes malheurs.
– Mon jeune ami, dit Nigel, nous sommes rarement tout-à-fait malheureux sans en être nous-mêmes plus ou moins la cause. – Je puis le dire ; autrement je ne serais pas ici aujourd’hui. Mais vous êtes très-jeune, et vous ne pouvez pas être bien coupable.
– O monsieur ! j’en voudrais pouvoir dire autant… J’ai été volontaire et entêté… imprudent et mutin… et maintenant… maintenant, combien je le paie cher !
– Bah ! mon garçon, répliqua Nigel, ce doit être quelque boutade d’enfant, quelque escapade, quelque folie de jeunesse ; mais encore, comment cela a-t-il pu vous conduire à la Tour ? – Jeune homme, il y a en vous quelque chose de mystérieux qu’il faut que je pénètre.
– Vraiment, milord, je vous assure que je n’ai rien fait de mal, dit l’enfant ému par les derniers mots, qui l’alarmèrent tellement qu’il parut être sur le point de faire un aveu que n’avaient pu arracher de lui les prières et les argumens bienveillans employés d’abord par Nigel. – Je suis innocent ; c’est-à-dire j’ai eu tort, mais je n’ai rien fait pour mériter d’être enfermé dans ce vilain endroit.
– Dites-moi la vérité alors, reprit Nigel d’un ton à la fois impérieux et encourageant : vous n’avez rien à craindre de moi, et peu de chose à espérer, peut-être ; mais dans la position où je me trouve, je voudrais savoir à qui je parle.
– Avec un être malheureux, un enfant, monsieur, – Un enfant étourdi et inconsidéré, comme le disait Votre Seigneurie, répondit-il en levant les yeux et en montrant un visage sur lequel la pâleur et la rougeur se succédaient tour à tour, selon qu’il exprimait la crainte ou la honte. J’ai quitté la maison de mon père sans permission, pour voir le roi chasser dans le parc de Greenwich ; on a crié à la trahison, et fermé toutes les grilles. La peur m’a saisi, je me suis caché dans un bosquet ; j’ai été découvert et interrogé par des officiers des chasses ; ils ont dit que je n’avais pas bien répondu, et l’on m’a envoyé ici.
– Que je suis infortuné ! s’écria lord Glenvarloch en se levant et parcourant à grands pas l’appartement ; tout ce qui m’approche partage mon malheureux destin ! La mort et l’emprisonnement s’attachent à mes pas, et enveloppent tout ce qui m’entoure. Mais l’histoire de cet enfant a quelque chose d’étrange. – Vous dites que vous avez été interrogé, mon jeune ami ; permettez-moi de vous demander si vous avez dit votre nom, et la manière dont vous vous êtes introduit dans le parc ? Si vous l’aviez fait, sûrement on ne vous aurait pas mis en prison.
– Oh ! milord, répondit l’enfant, je ne me souciais pas de leur dire le nom de l’ami qui m’a fait entrer ; et, quant à mon père, je ne voudrais pas, pour toutes les richesses de Londres, qu’il sût où je suis maintenant.
– Mais vous ne vous attendez pas, reprit Nigel, à être remis en liberté avant qu’on sache qui vous êtes ?
– Quel bien cela leur fera-t-il de retenir un être aussi inutile que moi ? dit l’enfant ; ils devraient me laisser partir, ne fût-ce que par pudeur.
– Ne vous fiez pas à cela. – Dites-moi votre nom et votre position, j’en instruirai le lieutenant ; c’est un homme de bien et d’honneur, et non-seulement il sera disposé à vous faire rendre la liberté, mais je ne doute pas qu’il n’intercède même en votre faveur auprès de votre père. C’est presque une obligation pour moi de vous aider de tout mon pouvoir à sortir de cet embarras, puisque j’ai occasioné l’alarme à laquelle vous avez dû d’être arrêté ; ainsi, dites-moi votre nom et celui de votre père.
– Mon nom ! à vous ! oh ! jamais, jamais, répondit l’enfant d’une voix qui exprimait une profonde émotion, dont Nigel ne put pénétrer la cause.
– Avez-vous donc si peur de moi, jeune homme, parce que je suis ici accusé et prisonnier ? Songez qu’un homme peut être l’un et l’autre sans mériter ni le soupçon ni les fers. Pourquoi vous défier de moi ? vous paraissez être sans amis, et ma situation ressemble tant à la vôtre que je ne puis m’empêcher de compatir à votre sort quand je considère le mien. Réfléchissez ; je vous ai parlé avec bienveillance ; mon cœur est d’accord avec mes paroles.
– Oh ! je n’en doute pas, milord, dit l’enfant ; je n’en doute pas, et je veux vous dire tout… c’est-à-dire presque tout.
– Ne me dites, mon jeune ami, que ce qui peut m’aider à vous être utile.
– Vous êtes généreux, milord, et je suis certain… oh ! bien certain que je pourrais en toute sûreté me fier à votre honneur ; – mais cependant, ma position est si cruelle et si critique, – j’ai été si imprudent, si téméraire, – que je ne pourrai jamais vous raconter ma folie. Du reste, j’en ai déjà trop dit à quelqu’un dont je croyais avoir touché le cœur… et pourtant je me trouve ici.
– A qui avez-vous fait cette confidence.
– Je n’ose le dire, milord.
– Il y a quelque chose d’extraordinaire en vous, mon jeune ami, dit lord Glenvarloch en retirant avec une sorte de demi-violence la main dont l’enfant s’était de nouveau couvert les yeux. Ne vous attristez pas en vous appesantissant sur votre situation ; votre pouls est agité, et votre main brûlante ; étendez-vous sur ce grabat, et tâchez de dormir. C’est le remède le plus prompt et le plus efficace pour bannir les idées qui vous tourmentent.
– Je vous remercie de vos bons conseils, milord ; mais avec votre permission, je me reposerai quelque temps dans ce fauteuil, je suis mieux là que je ne serais sur le lit : je réfléchirai tranquillement à ce que j’ai fait et à ce qui me reste à faire ; et si Dieu m’envoie le sommeil dont j’ai si grand besoin, ce sera pour moi un doux bienfait.
A ces mots l’enfant retira sa main de celle de lord Nigel, et, s’entourant le corps et une partie du visage des larges plis de son manteau, il s’abandonna au sommeil et à ses réflexions, tandis que son compagnon, malgré les scènes fatigantes de la journée et de la veille, continuait à se promener en long et en large dans l’appartement, absorbé dans ses rêveries.
Tout lecteur a éprouvé par lui-même qu’il est des momens où, loin d’être maître de ce qui se passe hors de soi, l’homme est trop faible pour imposer un joug même à ses pensées. Nigel avait naturellement le désir de réfléchir avec calme sur sa situation, et d’adopter le plan qu’il lui convenait de suivre, comme homme de sens et de courage : cependant, en dépit de lui-même, et malgré l’état critique dans lequel il se trouvait, il arriva que la situation de son compagnon de prison l’occupa plus que la sienne. Il ne pouvait se rendre compte de cet écart de l’imagination, mais il lui était impossible de s’en défendre. Les accens touchans d’une des voix les plus douces qu’il eût jamais entendues retentissaient à son oreille, quoique le sommeil parût alors avoir enchaîné la langue qui produisait cette mélodie. Il s’approcha sur le bout des pieds pour s’en assurer : les plis du manteau cachaient entièrement la partie inférieure de la figure de l’enfant ; mais le bonnet, qui était tombé un peu de côté, lui permit de voir son front sillonné de veines bleues, ses yeux garnis de longs cils et qui semblaient fermés par le sommeil.
– Pauvre enfant, se dit Nigel, tes yeux sont encore humides des larmes que tu as versées avant de t’endormir. Le chagrin est un cruel compagnon pour un être aussi jeune et aussi délicat que toi. Goûte un paisible repos ; je n’en troublerai pas la douceur : mes propres infortunes réclament mon attention, et c’est d’elles que je dois m’occuper.
Malgré tous ses efforts, il était distrait, à chaque tour qu’il faisait dans sa chambre, par des conjectures qui toutes avaient rapport au jeune homme endormi plutôt qu’à lui-même. Il se tourmentait et s’irritait, se reprochait l’intérêt opiniâtre qu’il prenait aux affaires d’une personne dont il n’avait jamais entendu parler avant ce moment, et qui peut-être servait d’espion à ceux qui étaient chargés de sa garde ; mais le charme ne pouvait être détruit, et les pensées qu’il cherchait à éloigner continuaient à le poursuivre.
Après qu’une demi-heure au moins se fût écoulée de cette manière, le bruit discordant des serrures se fit entendre de nouveau, et le garde annonça qu’un homme désirait parler à lord Glenvarloch. – Un homme me parler, dans la situation où je me trouve ! qui peut-il être ? Et John Christie, son hôte du quai Saint-Paul, termina ses doutes en entrant dans son appartement. – Soyez le bien-venu, mon digne hôte, dit lord Glenvarloch. Comment pouvais-je m’attendre à vous voir dans le logement resserré qu’on m’a donné ? Et en même temps, avec la franchise d’une vieille amitié, il s’avança vers Christie ; mais John se retira en arrière comme à la vue d’un serpent.
– Gardez vos politesses pour vous, milord, dit-il brusquement ; j’en ai déjà eu tant, que cela me suffit pour toute ma vie.
– Hé bien ! maître Christie, qu’est-ce que cela veut dire ? J’espère que je ne vous ai pas offensé ?
– Ne m’interrogez pas, milord, dit Christie avec la même brusquerie. Je suis un homme pacifique, je ne suis pas venu ici pour disputer avec vous dans un tel lieu et dans un pareil moment. Apprenez que je connais à fond tout ce que je dois à la noblesse de Votre Honneur ; ainsi dites-moi en aussi peu de mots que vous le pourrez où est la malheureuse femme ; qu’en avez-vous fait ?
– Ce que j’en ai fait ? reprit lord Glenvarloch. Et de qui ? je ne sais ce que vous voulez dire.
– Oh ! oui, milord, répliqua Christie, jouez la surprise tant qu’il vous plaira : vous devez deviner que je parle de la pauvre folle qui était ma femme avant de devenir la maîtresse de Votre Seigneurie.
– Votre femme ! – est-ce que votre femme vous a quitté ? et dans ce cas venez-vous la réclamer de moi ?
– Oui, milord ; quelque singulier que cela paraisse, répondit Christie avec une ironie amère et une sorte de sourire qui formait un contraste sauvage avec la décomposition de ses traits, ses yeux étincelans, et l’écume qui sortait de sa bouche ; je viens présenter cette demande à Votre Seigneurie. Vous êtes étonné, sans doute, que je me donne cette peine ; mais tout ce que je puis vous dire, c’est que les grands et les petits pensent différemment. Elle a reposé sur mon sein et bu dans ma coupe, et, quels que soient ses torts, je ne puis l’oublier. Si je ne veux plus la revoir, il ne faut pas pour cela qu’elle meure de faim, milord, ou qu’elle fasse pire encore pour gagner son pain, quoique Votre Seigneurie puisse penser que je prive le public en tâchant de corriger ses dispositions.
– Par ma foi de chrétien et mon honneur de gentilhomme ! dit lord Glenvarloch, s’il est arrivé quelque malheur à votre femme, j’y suis entièrement étranger. Dieu veuille que vous soyez également dans l’erreur en l’accusant, comme en me supposant son complice.
– Fi donc ! milord, reprit Christie ; fi donc ! Pourquoi vous donner tant de peine ? ce n’est que la femme d’un vieux lourdaud de gargotier, qui a été assez sot pour épouser une fille plus jeune que lui de vingt ans. Votre Seigneurie n’en retirera pas plus de gloire qu’elle n’en a déjà acquis ; et, quant au soin de vos plaisirs, je pense que dame Nelly ne vous est plus nécessaire. Je serais fâché d’interrompre le cours de vos jouissances ; un vieux sot devrait avoir davantage le sentiment de son humble état, mais Votre gracieuse Seigneurie étant renfermée ici avec tout ce qu’il y a de bijoux choisis dans le royaume, dame Nelly ne peut, je pense, être admise à partager les heures de volupté que… Ici l’époux irrité commença à balbutier ; il quitta le ton de l’ironie, et, frappant de son bâton contre terre, il poursuivit : – O traître ! comme je voudrais que ces membres, que je désirerais avoir vus se briser la première fois qu’ils ont passé le seuil de mon honnête maison, fussent débarrassés des fers qu’ils ont si bien mérités ! je te laisserais l’avantage de ta jeunesse et de tes armes, et je donnerais mon ame au diable si, avec ce bois de chêne, je ne faisais pas de toi, pour les ingrats et les enjôleurs, un exemple tel, qu’on citerait en proverbe jusqu’à la fin des siècles la manière dont John Christie assomma l’amant doucereux de sa femme.
– Je ne saurais comprendre votre insolence, dit Nigel ; mais je l’excuse, parce que vous êtes abusé par quelque erreur. Autant que je puis m’expliquer votre violente accusation, elle n’est nullement méritée de ma part. Vous paraissez me reprocher d’avoir séduit votre femme ; j’espère qu’elle est innocente ; quant à ce qui me regarde, du moins, elle est aussi pure qu’un ange dans le ciel. Je n’ai jamais pensé à elle, jamais je ne lui ai touché la main ni la joue que par un motif de politesse honorable.
– Oh ! oui, – de politesse !… c’est le mot propre. Elle vantait la politesse honorable de Votre Seigneurie. Vous m’attrapiez ensemble, avec votre politesse. Milord, milord, vous n’êtes pas arrivé bien riche, vous le savez ; ce n’est pas l’appât du gain qui m’a décidé à vous recevoir sous mon toit, vous et votre spadassin, votre don Diego. Je ne me suis jamais inquiété que la petite chambre fût louée ou non ; je n’avais pas besoin de cela pour vivre ; si vous n’aviez pas pu payer, on ne vous aurait jamais rien demandé. Tout le quai peut dire que John Christie a le moyen de faire une bonne action, et que ce n’est pas le cœur qui lui manque. Avant le jour où vous êtes venu dans mon honnête maison, j’étais aussi heureux qu’un homme peut l’être quand il n’est plus jeune, et qu’il a des rhumatismes ; Nelly était la femme la plus attentive et la plus douce ; nous pouvions bien nous quereller de temps en temps à propos d’une robe ou d’un ruban ; mais après tout, il n’y avait pas de meilleure ame, pas de ménagère plus diligente, eu égard à son âge, avant votre arrivée. Et qu’est-elle maintenant ? – Mais je ne serai pas assez fou pour pleurer, si je puis m’en empêcher. Ce qu’elle est n’est pas la question ; mais où est-elle ? c’est à vous, monsieur, de me l’apprendre.
– Comment le pourrais-je, répondit Nigel, quand je vous dis que je l’ignore aussi-bien que vous, ou même plus encore ? Jusqu’à ce moment, je n’ai entendu parler d’aucune division entre votre femme et vous.
– C’est un mensonge, dit brusquement John Christie.
– Eh quoi ! vil coquin, s’écria Glenvarloch, voudrais-tu abuser de ma situation ? Si je ne te regardais pas comme un fou, dont la démence est peut-être l’effet de quelque outrage, tu ne serais pas à l’abri de toute ma fureur, quoique je sois sans armes : je te briserais la tête contre la muraille.
– Oui, oui, répondit Christie : faites le fanfaron tant qu’il vous plaira ; vous avez fréquenté les Ordinaires, vous avez été dans l’Alsace, et vous êtes instruit dans le langage des ruffians, je n’en doute pas. Mais, je le répète, vous en avez menti en disant que vous ne connaissez pas la perfidie de ma femme ; car, lorsque vous étiez en gaieté avec vos camarades, c’était l’objet ordinaire de vos plaisanteries ; et Votre Seigneurie ne refusait aucun des hommages qu’on voulait bien lui décerner en l’honneur de sa galanterie et de sa reconnaissance.
Il y avait dans cette partie de l’accusation un certain fonds de vérité qui déconcerta extrêmement Glenvarloch ; car il ne pouvait pas, comme homme d’honneur, nier que lord Dalgarno et quelques autres ne l’eussent quelquefois plaisanté sur le compte de dame Nelly ; et, quoiqu’il ne fît pas tout-à-fait le fanfaron des vices qu’il n’avait pas, il ne s’était pas montré du moins assez jaloux de se disculper du soupçon d’un tel crime devant des hommes près de qui c’était un titre d’estime. Ce fut donc avec une sorte d’hésitation et d’un ton adouci qu’il convint que cette supposition avait été l’objet de quelques vagues plaisanteries, mais sans la moindre apparence de vérité, John Christie ne put écouter plus long-temps sa défense.
– D’après ce que vous venez de me dire vous-même, s’écria-t-il, vous avez permis qu’on fît en plaisantant des mensonges sur votre compte ; comment puis-je savoir si vous dites la vérité, maintenant que vous parlez sérieusement ? Vous trouviez, sans doute, beaucoup d’honneur à passer pour avoir déshonoré une famille honnête ! Qui ne croira pas que vous aviez des raisons positives pour appuyer votre lâche bravade ? Je ne penserais pas différemment en pareille occasion. Ainsi donc, milord, écoutez ce que je vais vous dire : vous êtes vous-même maintenant dans une fâcheuse affaire ; hé bien ! au nom de toutes les espérances que vous pouvez avoir d’en sortir heureusement, et sans perte de la vie et de vos biens, avouez où est cette malheureuse femme. Dites-le-moi, si vous tenez à votre salut… ou si vous craignez l’enfer… Parlez, à moins que vous ne vouliez que la malédiction d’une femme tout-à-fait perdue, et celle d’un homme dont vous avez brisé le cœur, vous poursuivent pendant votre vie, et portent témoignage contre vous dans ce grand jour qui viendra après la mort. Vous êtes ému, milord, je le vois ; je ne puis oublier le mal que vous m’avez fait ; je ne puis même promettre de le pardonner : mais, parlez, et vous ne me reverrez jamais ; jamais vous n’entendrez mes reproches.
– Homme infortuné, répondit lord Glenvarloch, vous en avez dit plus, bien plus qu’il ne le fallait pour m’émouvoir profondément. Si j’étais libre, je vous aiderais de tout mon pouvoir à découvrir celui qui vous a outragé, d’autant plus que je me reproche en quelque sorte, par mon séjour dans votre maison, d’être la cause innocente qui aura attiré le séducteur.
– Je suis charmé que Votre Seigneurie me fasse tant de grâce, dit John Christie en reprenant le ton d’ironie amère avec lequel il avait ouvert cette étrange conversation ; je vous épargnerai tout autre reproche, toute nouvelle remontrance : votre résolution est prise, et la mienne aussi. – Or donc : holà, garde !
Le garde entra, et John poursuivit : – J’ai besoin de m’en aller, frère ; veillez bien sur votre prisonnier ; il vaudrait mieux que la moitié des bêtes féroces qui sont renfermées ici dans leurs loges retrouvassent leur liberté que de rendre encore à la société des honnêtes gens ce damoiseau à figure douce et à langue dorée.
A ces mots il se hâta de sortir de l’appartement ; et Nigel eut tout le loisir de gémir sur la bizarrerie de sa destinée, qui semblait ne jamais se lasser de le persécuter pour des crimes dont il était innocent, et de l’entourer de fatales et fausses apparences. Il ne put cependant s’empêcher de reconnaître intérieurement qu’il avait bien mérité tout ce qui pourrait lui arriver de fâcheux au sujet de cette accusation de John Christie, pour avoir souffert par vanité, ou plutôt dans la crainte du ridicule, qu’on le soupçonnât capable d’un crime infâme contre les lois de l’hospitalité, uniquement parce que des sots le regardaient comme une affaire de galanterie. Et le souvenir de ce que lui avait dit Richie, d’avoir été ridiculisé en son absence par les petits-maîtres de l’Ordinaire, parce qu’il affectait de passer pour avoir eu une bonne fortune qu’il n’avait réellement pas eu l’esprit de se procurer, ne fut pas un baume pour sa blessure : sa dissimulation l’avait, en un mot, placé dans la triste position d’être raillé comme un avantageux parmi les jeunes gens dissipés près de qui une semblable intrigue, si elle eût été réelle, lui aurait donné de la considération, tandis que d’une autre part il était flétri du titre de séducteur coupable envers les lois de l’hospitalité par l’époux outragé, qui s’obstinait dans la persuasion de son crime.
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