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Chapitre 4

« Oui, monsieur, comme dit notre rustique adage,

« Soulier garni de clous en dure davantage ;

« Et notre citadin à modestes habits,

« Qui porte chaîne d’or et souliers bien noircis,

« Sous son bonnet peut-être a bien plus de cervelle

« Que ce fier chevalier dont le casque, étincelle,

« Ou cet homme d’Etat tout couvert de velours. »

Devinez mon énigme.

Le jeune lord écossais reçut le marchand de la Cité avec une politesse froide, indiquant cette sorte de réserve par laquelle un homme d’un rang élevé cherche quelquefois à faire sentir à un plébéien que sa visite est importune. Mais maître Georges ne parut ni mécontent ni déconcerté. Il accepta la chaise que lord Nigel, par égard pour son âge, n’avait pas cru pouvoir se dispenser de lui offrir ; et il garda le silence quelques instans, les yeux fixés sur Nigel, avec un air de respect mêlé d’émotion.

– Pardonnez-moi cette impolitesse, lui dit-il enfin ; je cherchais à reconnaître en vous les traits du digne lord votre respectable père.

Il y eut une autre pause avant que le jeune Glenvarloch lui répondît, et toujours avec un air de réserve : – On a toujours trouvé que je ressemblais à mon père, monsieur, et je suis charmé de voir quelqu’un qui respecte sa mémoire ; mais l’affaire qui m’a appelé en cette ville est de nature urgente et particulière, et je suis obligé…

– Je vous comprends, milord, et je ne voudrais pas vous interrompre long-temps dans vos affaires, ou vous priver d’une conversation plus agréable. L’objet de ma visite sera presque rempli quand je vous aurai dit que je me nomme Georges Heriot ; que la protection de votre excellent père me fit connaître de la famille royale d’Ecosse, il y a plus de vingt ans, et qu’ayant appris d’un de vos gens que Votre Seigneurie était en cette ville pour une affaire de quelque importance, j’ai regardé comme un devoir… je me suis fait un plaisir… de… me présenter devant le fils de mon protecteur ; et comme je suis assez connu à la cour et dans la Cité, de lui offrir l’aide que mon crédit et mon expérience peuvent lui procurer.

– Je ne doute ni de l’un ni de l’autre, maître Heriot, et je vous remercie de la bonne volonté que vous témoignez pour servir un étranger ; mais mon affaire à la cour est terminée, et j’ai dessein de quitter Londres et même l’Angleterre, et de passer en pays étranger pour y prendre du service. J’ajouterai que mon départ doit être si prompt, que j’ai peu de temps à ma disposition.

Maître Heriot fit la sourde oreille, et resta comme cloué sur sa chaise, mais avec l’air embarrassé d’un homme qui a quelque chose à dire, et qui ne sait trop comment l’exprimer. Enfin, secouant la tête en souriant : – Vous êtes bien heureux, milord, dit-il, d’avoir si promptement terminé votre affaire à la cour. Votre bavarde d’hôtesse m’a appris que vous n’êtes ici que depuis quinze jours, et il se passe ordinairement des mois et des années avant que la cour et un réclamant puissent se faire leurs adieux.

– Mon affaire s’est terminée très-brièvement, répondit lord Nigel avec une sécheresse laconique qui avait pour but de mettre fin à toute discussion.

Maître Heriot n’en restait pas moins sur sa chaise, et son air respectable, et la cordialité bienveillante qui se faisait remarquer en lui, empêchaient lord Nigel de lui expliquer plus clairement que son départ lui serait agréable.

– Votre Seigneurie, dit le citadin cherchant à soutenir la conversation, n’a pas encore eu le temps d’aller visiter tous les endroits publics d’amusement, les spectacles, et tous les lieux qui sont le rendez-vous de la jeunesse. Mais le papier que je vois dans la main de Votre Seigneurie est sans doute une affiche de quelque nouvelle pièce. Puis-je vous en demander le titre ?

– Oh ! elle est bien connue, répondit lord Nigel en jetant à terre avec un mouvement d’impatience la proclamation qu’il chiffonnait entre ses doigts ; c’est une pièce excellente qui a parfaitement réussi. – Nouveau moyen pour payer de vieilles dettes[24].

– Je la connais dit Heriot en se baissant pour ramasser le papier ; l’auteur est mon vieil ami Philippe Massinger. Mais ayant jeté les yeux sur la proclamation, il les leva ensuite sur lord Nigel Olifaunt, et lui dit d’un ton de surprise : J’espère que votre Seigneurie ne pense pas que cette prohibition soit applicable à sa personne ou à sa réclamation ?

– J’ai eu quelque peine à le croire moi-même, et cependant le fait est certain ; et je vous dirai, pour terminer cet entretien, qu’il a plu à Sa Majesté de m’envoyer cette proclamation pour toute réponse à une pétition respectueuse par laquelle je lui demandais le remboursement de sommes considérables avancées par mon père pour le service de l’Etat, dans un temps où le roi en avait le plus grand besoin.

– Impossible ! absolument impossible ! Quand le roi aurait oublié ce qui est dû à la mémoire de votre père, il n’aurait pu…, je dirais même qu’il n’aurait osé commettre un acte d’injustice si criante envers le fils d’un homme qui, tout mort qu’il est, vivra long-temps encore dans le souvenir de tous les Ecossais.

– J’aurais été de votre opinion, mais les faits parlent.

– Et quelle était la teneur de cette supplique ? Par qui a-t-elle été présentée ? Il faut qu’il y ait eu quelque chose de bien étrange dans son contenu, ou que…

– Vous pouvez en avoir le brouillon, dit lord Nigel en lui remettant un papier qu’il prit dans un petit portefeuille. Le fonds m’en a été fourni en Ecosse par mon homme de loi, qui a autant de bon sens que d’habileté ; la rédaction est mon ouvrage ; et je me flatte qu’il n’y manque ni respect ni modestie.

Maître Heriot parcourut des yeux le projet qui venait de lui être remis. – Parfait ! dit-il, excellent ! rien ne peut être plus respectueux. Est-il possible que le roi ait traité cette pétition avec mépris ?

– Il l’a jetée par terre, et m’a envoyé pour réponse cette proclamation, qui me classe avec les pauvres et les mendians qui viennent d’Ecosse déshonorer sa cour aux yeux des orgueilleux Anglais. C’est toute la réponse que j’en ai reçue. – Si mon père ne l’avait soutenu de son courage, de son épée et de sa fortune, peut-être le roi lui-même n’aurait-il jamais vu la cour d’Angleterre.

– Mais par qui cette supplique a-t-elle été présentée, milord ? car quelquefois le mécontentement que cause le messager influe sur l’accueil qu’on fait au message.

– Par mon domestique. – Par l’homme que vous avez vu, et pour lequel je crois que vous avez eu des bontés.

– Par votre domestique, milord ? – Le drôle a l’air avisé. C’est sans doute un fidèle serviteur ; mais il me semble que…

– Vous voulez dire que ce n’était pas un messager convenable à envoyer au roi ? j’en conviens ; mais que pouvais-je faire ? j’avais échoué dans toutes mes tentatives pour faire arriver mes pétitions jusqu’au roi ; elles s’étaient toujours arrêtées entre les mains des commis et des secrétaires, et cet homme m’avait dit qu’il avait dans la maison du roi un ami qui l’introduirait en présence du monarque ; j’ai cru…

– Fort bien, milord ; mais vous à qui votre rang et votre naissance donnaient le droit de paraître à la cour, pourquoi n’avez-vous pas sollicité une audience qui n’aurait pu vous être refusée ?

Le jeune lord rougit en jetant un coup d’œil sur ses vêtemens, qui étaient fort simples, et qui, quoique encore en bon état, paraissaient avoir fait quelque service.

– Je ne sais pourquoi je rougirais de dire la vérité, répondit-il après avoir hésité un moment : je n’avais pas de costume convenable pour me présenter à la cour ; je suis déterminé à ne pas faire de dépenses que je ne pourrais payer ; et je crois, monsieur, que vous ne me conseilleriez pas d’aller me placer en personne à la porte du palais, pour présenter ma pétition, avec les mendians qui exposent leurs besoins et sollicitent une aumône.

– Cela aurait été fort inconvenant, dit le citadin ; mais je ne puis m’ôter de l’idée, milord, qu’il y a eu ici quelque méprise. – Me permettriez-vous de parler à votre domestique ?

– Je ne vois pas à quoi cela pourra servir, répondit le jeune lord, mais l’intérêt que vous prenez à mes malheurs paraît si sincère, que… Il frappa du pied, et presque au même instant Moniplies arriva, essuyant sa barbe et ses moustaches couvertes de mousse de bière et de quelques miettes de pain, qui indiquaient à quoi il était occupé.

– Votre Seigneurie me permet-elle de faire quelques questions à son valet ? demanda Heriot.

– Dites au page de Sa Seigneurie, maître Georges, si vous voulez vous exprimer convenablement, répliqua Moniplies en lui témoignant par un signe de tête qu’il le reconnaissait.

– Point d’observations impertinentes, lui dit son maître, et contentez-vous de répondre distinctement aux questions qui vous seront adressées.

– Et avec vérité, ne vous déplaise, monsieur le page, ajouta le marchand de la Cité, car vous devez vous souvenir que j’ai le don de découvrir les mensonges.

– Hé bien ! hé bien ! à la bonne heure, répondit Richie un peu embarrassé, en dépit de son effronterie ; mais il me semble que la vérité qui suffit à mon maître doit suffire à tout le monde.

– Les pages mentent à leur maître par droit de coutume, dit maître Georges Heriot, et vous vous attribuez ce privilège, quoiqu’il me semble que vous n’êtes pas un des plus jeunes de la confrérie ; mais, quant à moi, si vous ne dites pas la vérité, je vous préviens que cela finira au poteau où l’on attache les pages.

– Et c’est un lieu de repos qui ne me plairait guère : ainsi voyons, maître Georges, quelles sont vos questions ?

– Il paraît que vous avez remis hier entre les mains de Sa Majesté une supplique ou pétition de la part de cet honorable lord, votre maître ?

– A quoi servirait-il de le nier ? il y avait assez de témoins.

– Et vous prétendez que Sa Majesté a jeté ce papier à terre avec mépris ? prenez-y garde, j’ai les moyens de savoir la vérité. Il vaudrait mieux pour vous d’être plongé jusqu’au cou dans ce North-Loch dont vous parliez hier avec tant d’éloges, que de compromettre le nom du roi dans vos mensonges…

– Il n’y a pas besoin de mentir à ce sujet, répondit Richie avec fermeté ; le roi a jeté la surplique comme si elle lui avait sali les doigts.

– Vous l’entendez, monsieur, dit Olifaunt au citadin.

– Pardon, milord ; le drôle est retors, il n’est pas mal nommé, il est riche en expédiens. – Un instant, drôle, dit-il à Moniplies, qui, murmurant entre ses dents qu’il n’avait pas fini de déjeuner, commençait à gagner la porte ; un instant, mes questions ne sont pas finies. En présentant à Sa Majesté la pétition de votre maître, ne lui auriez-vous pas remis autre chose ?

– Et qu’est-ce que je lui aurais remis, maître Georges ?

– C’est ce qu’il faut que j’apprenne de vous. Allons, parlez !

– Hé bien ! maître Georges, à cet égard… je ne dirai pas que… que je n’aie pas remis dans la main du roi… un petit bout de surpliquede ma part, avec celle de milord…… pour épargner le temps de Sa Majesté… afin que le roi pût lire les deux en même temps.

– Une supplique de votre part, misérable ! s’écria son maître.

– Mais, milord, les petits peuvent avoir leurs surpliquesà faire aussi-bien que les grands.

– Et quel était le but de cette importante pétition ? demanda Heriot. – Je vous en supplie, milord, ayez de la patience, ou nous ne saurons jamais à quoi nous en tenir sur cette étrange affaire. – Allons, répondez-moi, drôle, et j’interviendrai en votre faveur auprès de votre maître.

– Ce serait une longue histoire à raconter ; mais, au total, c’est un vieux compte de marchandises fournies par mon père pour la très-gracieuse mère de Sa Majesté, quand elle demeurait au château. Mon père s’était fait un honneur de les lui fournir, comme je ne doute pas que le roi ne s’en fasse un de les payer ; de même qu’il me sera fort agréable d’en toucher le montant.

– Que signifient ces impertinences ? s’écria lord Nigel.

– Ce sont toutes paroles de vérité, répondit Richie, comme celles qui sortaient de la bouche de John Knox[25]. Voici la copie de ma surplique.

Et il tira de sa poche un papier sale et chiffonné que maître Heriot lui arracha des mains, et dont il lut quelques fragmens. – Représente humblement… que la très-gracieuse mère de Sa Majesté… redevable de la somme de quinze marcs, dont le compte suit : – Douze pieds de veau pour faire de la gelée. – Un agneau aux fêtes de Noël. – Un cochon de lait bien gras pour la chambre privée, le jour où lord Bothwell soupa avec Sa Grâce.

– Je crois, milord, que vous ne devez pas être très surpris que le roi ait accueilli un peu brusquement une pareille pétition ; – et j’en conclus, monsieur le page, que vous avez eu soin de présenter votre supplique avant celle de votre maître.

– Non, en vérité, répondit Moniplies, j’avais bien dessein de présenter celle de milord la première, comme c’était juste ; d’ailleurs elle aurait préparé le chemin pour la mienne. Mais au milieu du tumulte,… de la confusion,… du tapage que faisaient toutes ces brutes de chevaux, il est bien possible,… car je les tenais toutes les deux bien serrées dans ma main… et je ne dis pas que la mienne n’a pas pu se trouver par-dessus. Au surplus, s’il y a eu quelque chose qui a été de travers, c’est moi qui en ai souffert toute la crainte et tout le risque ; ainsi…

– Comme vous en aurez seul tous les coups qui s’ensuivront, s’écria Nigel. Misérable ! croyez-vous que je me laisse insulter et déshonorer de cette manière ? Comment avez-vous osé mêler vos sales affaires avec les miennes ?

– Allons, allons, milord, dit le bon citadin, c’est moi qui ai réussi à tirer sa balourdise au grand jour ; accordez-moi assez de crédit auprès de vous pour servir de caution à ses épaules. Vous avez sujet d’être irrité, mais je crois que la tête de ce drôle est plus coupable que son cœur, et je réponds qu’une autre fois il vous servira mieux si vous lui pardonnez cette faute. – Retirez-vous, drôle, je ferai votre paix avec votre maître.

– Non, non, dit Moniplies conservant son terrain fermement ; s’il lui plaît de battre un serviteur qui l’a suivi par pure amitié, car, depuis que nous sommes partis d’Ecosse, je crois qu’il n’a guère été question de gages entre nous… – Hé bien ! que milord en passe son envie, et qu’il voie ce qu’il y gagnera. Je ne vous en remercie pas moins, maître Georges ; mais j’aime mieux tâter du bâton de mon maître que de voir un étranger se mettre entre nous deux.

– Allez-vous-en donc, lui dit son maître, et ôtez-vous de mes yeux.

– Cela sera bientôt fait, répondit Moniplies en se retirant à pas lents ; je ne suis venu que parce que vous m’avez appelé, et il y a une demi-heure que je serais parti bien volontiers, sans les questions de maître Georges, qui ont causé tout ce tapage.

Il sortit en murmurant ainsi, du ton boudeur d’un homme surpris de recevoir des reproches quand il aurait le droit d’en faire.

– Personne a-t-il jamais eu un valet si impudent ? s’écria lord Nigel. Le drôle ne manque pas d’adresse, et je l’ai trouvé fidèle. Je crois qu’il m’est attaché, car il m’en a donné des preuves ; mais il a une si bonne opinion de lui-même, il est si opiniâtre, et tient si fortement à ses idées, qu’il semble quelquefois qu’il soit le maître et que je sois le serviteur. Quelque sottise qu’il fasse, il ne manque jamais de se plaindre comme si toute la faute était à moi et non à lui.

– N’importe, milord, gardez-le précieusement à votre service. Croyez-en mes cheveux gris, l’affection et la fidélité sont des qualités plus rares aujourd’hui dans un serviteur que lorsque le monde était moins vieux. – Et cependant ne lui confiez pas de missions au-dessus de sa naissance et de son éducation, car vous voyez vous-même ce qui peut en résulter.

– Cela n’est que trop évident, maître Heriot, et je suis fâché d’avoir été injuste à l’égard de mon souverain, de votre maître. Mais, en véritable Ecossais, je suis sage quand il est trop tard. La bévue a été commise. Ma supplique a été refusée. Il ne me reste qu’à me servir de mes dernières ressources pour me transporter avec Moniplies en pays étranger, chercher quelque brèche, et mourir les armes à la main comme l’ont fait mes ancêtres.

– Il vaudrait mieux vivre pour servir votre patrie, comme votre noble père, milord ! Ne baissez pas les yeux, ne secouez point ainsi la tête : le roi n’a pas rejeté votre supplique, car il ne l’a pas vue. Vous ne demandez que justice, et il la doit à tous ses sujets. Oui, milord, et j’ajoute même que ses désirs sont d’accord à cet égard avec son devoir.

– Je serais charmé de pouvoir le croire, et cependant… je ne parle pas des injustices que j’ai éprouvées, mais mon pays a souffert plus d’un tort qu’on n’a pas encore redressé.

– Milord, je parle du roi mon maître, non-seulement avec le respect que lui doit un sujet, et avec la reconnaissance d’un serviteur qu’il a favorisé, mais avec la franchise d’un Ecossais libre et loyal. Le roi est disposé par lui-même à maintenir dans un parfait équilibre la balance de la justice ; mais il a autour de lui des gens qui savent jeter en secret leurs désirs et leur intérêt dans un des bassins. Vous en avez déjà été victime, et sans vous en douter.

– Après une si courte connaissance, maître Heriot, je suis surpris de vous entendre parler comme si vous étiez parfaitement au courant de toutes mes affaires.

– Milord, répondit l’orfèvre, la nature de mon commerce me donne un accès libre dans l’intérieur du palais. On sait que je ne me mêle en rien des intrigues et des menées d’aucun parti, et, par conséquent, aucun favori n’a encore cherché à me fermer la porte du cabinet du roi : au contraire, j’ai été bien avec chacun d’eux tant qu’il a été en place, et aucun d’eux ne m’a entraîné dans sa chute. Mais je ne puis avoir des relations si fréquentes avec la cour sans apprendre, que je le veuille ou non, quels rouages on y fait mouvoir, et comment on s’y prend pour en accélérer ou en retarder le mouvement. Il est tout simple que, lorsque je veux savoir quelque chose, je connaisse les sources auxquelles je dois m’adresser. Je vous ai dit pourquoi je prends intérêt aux affaires de Votre Seigneurie. Ce n’est qu’hier soir que j’ai appris que vous étiez en cette ville, et, avant de venir ici ce matin, j’ai déjà obtenu quelques renseignemens sur les obstacles qui s’opposent à la réussite de votre demande.

– Je vous remercie d’un zèle que je n’ai guère mérité, monsieur, dit Nigel avec un reste de réserve : je ne sais pas comment j’ai pu obtenir de vous tant d’intérêt.

– Permettez-moi d’abord, milord, de vous prouver qu’il est véritable. Je ne vous blâme pas de ne pas ajouter foi sur-le-champ aux belles protestations d’un étranger, quand vous avez trouvé si peu d’amitié dans des parens, dans des hommes de votre rang, qui vous étaient attachés par tant de liens. Mais écoutez-moi bien : il existe sur les grands biens de votre père une hypothèque de quarante mille marcs, dus ostensiblement à Peregrin Peterson, conservateur des privilèges d’Ecosse à Compvere.

– Je ne sais ce que c’est qu’une hypothèque, répondit le jeune lord ; mais il est vrai qu’il existe un gage, et, faute de le racheter, j’encours la perte de tous les biens de mon père, pour une somme qui ne forme pas le quart de leur valeur. C’est pour cette raison que je presse le gouvernement de Sa Majesté de me payer les sommes dues à mon père, afin de pouvoir retirer mes biens des mains d’un avide créancier.

– Un gage de cette sorte en Ecosse, dit Heriot, est la même chose qu’une hypothèque de ce côté de la Tweed. Mais vous ne connaissez point encore votre véritable créancier. Le conservateur Peterson ne fait que prêter son nom à un autre, qui n’est rien moins que le lord chancelier d’Ecosse ; et celui-ci espère, par le moyen de cette dette, s’approprier lui-même vos biens, ou peut-être satisfaire un tiers encore plus puissant. Il permettra probablement à sa créature Peterson de s’en mettre en possession ; et quand on aura oublié l’odieux de cette affaire, vos domaines seront transmis au grand personnage par l’officieux entremetteur, au moyen d’une vente ou de quelque autre arrangement.

– Cela est-il possible ? s’écria lord Nigel : le chancelier pleura quand je pris congé de lui, m’appela son cousin, son fils même, et me donna des lettres de recommandation. Sans que je lui eusse demandé aucune assistance pécuniaire, il me témoigna son regret de ne pouvoir m’en offrir, attendu les dépenses qu’exigeaient de lui son rang et sa nombreuse famille. – Non, je ne puis croire qu’un homme noble ait porté si loin la bassesse et la duplicité.

– Il est bien vrai que je ne suis pas noble, répondit le citadin, mais je vous dis encore une fois de regarder mes cheveux gris. Pourquoi voudrais-je les déshonorer en m’abaissant au mensonge dans une affaire qui ne peut m’intéresser que parce qu’elle concerne le fils de mon bienfaiteur ? Réfléchissez : quel avantage avez-vous retiré des lettres du chancelier ?

– Pas le moindre. – De belles paroles, des politesses froides, et voilà tout. – J’ai pensé que ceux à qui elles étaient adressées ne désiraient que de se débarrasser de moi. Cependant l’un d’eux, à qui je parlais hier de mon projet de m’expatrier, m’offrit de l’argent pour faciliter mon départ.

– Je n’en suis pas surpris : ils vous fourniraient des ailes pour fuir, plutôt que de vous voir rester.

– Je vais le trouver à l’instant, s’écria lord Nigel, et lui dire ce que je pense d’une conduite si lâche.

– J’espère que vous n’en ferez rien, dit Heriot en le retenant ; voudriez-vous, par une querelle, occasioner la ruine de celui de qui vous tenez ces détails ? Je risquerais volontiers la moitié de tout ce que contient ma boutique pour vous rendre service ; mais je crois que vous seriez fâché de me nuire sans utilité pour vous.

Le mot boutique sonna désagréablement aux oreilles du jeune lord, qui répliqua avec vivacité : – Vous nuire, monsieur ! je suis si loin de vouloir vous nuire, que je vous supplie de cesser de faire d’inutiles offres de service à un homme qu’il est impossible de servir.

– Laissez-moi faire. Vous ayez jusqu’ici pris la mauvaise route. Permettez-moi d’emporter le brouillon de cette supplique, j’en ferai faire une copie, et je me flatte que je saurai choisir avec plus de prudence que votre page le moment de la remettre entre les mains du roi. J’espère que l’occasion s’en offrira bientôt, et je garantirais presque qu’il y répondra comme vous le désirez ; mais ne le fît-il pas sur-le-champ, je n’abandonnerais pas pour cela une bonne cause.

– Monsieur, dit lord Nigel, vos paroles sont si amicales, et je me trouve tellement au dépourvu, que je ne sais comment refuser vos offres de service, tout en rougissant de les accepter d’un étranger.

– J’espère que nous ne sommes plus étrangers l’un pour l’autre, répondit l’orfèvre, et pour me récompenser, quand ma médiation aura réussi et que votre fortune sera rétablie, vous achèterez votre premier service d’argenterie chez Georges Heriot.

– Vous aurez affaire à mauvaise paie, maître Heriot.

– Je n’en crois rien. Mais je suis charmé de vous voir sourire ; il me semble que vous en ressemblez davantage au bon vieux lord votre père, et cela m’enhardit à vous présenter une petite requête : c’est de consentir à accepter demain chez moi un dîner sans cérémonie. Je demeure ici près, dans Lombard-Street. – L’ordinaire consistera en une jatte de bon bouillon, un chapon gras bien lardé, un ragoût de tranche de bœuf à l’écossaise, en l’honneur du pays, et peut-être y ajouterons-nous un verre de bon vin vieux, mis en tonneau avant que l’Ecosse et l’Angleterre ne formassent qu’une nation. Quant à la compagnie, elle se composera d’un ou deux de nos braves compatriotes, et peut-être ma bonne tante trouvera-t-elle moyen d’y joindre une ou deux de nos jolies concitoyennes.

– J’accepterais votre invitation, maître Heriot, mais on dit que les dames de la Cité de Londres aiment à voir aux hommes une mise élégante ; je ne voudrais pas rabaisser l’idée qu’elles ont pu se former d’un noble écossais, car sans doute vous leur vantez notre pauvre patrie, et… dans ce moment… mon costume n’est pas brillant.

– Votre franchise me fera faire un pas de plus, milord. Je… je dois de l’argent à votre père ; mais si Votre Seigneurie me regarde en face de cette manière, je ne pourrai arriver au bout de mon histoire ; et, pour parler franchement, je n’ai jamais su mentir. Je vous dirai donc, milord, que pour conduire votre affaire à bonne fin, il faut que vous vous présentiez à la cour d’une manière convenable à votre rang. Je suis orfèvre, et mon métier est de prêter de l’argent comme de vendre de l’argenterie. Je voudrais donc placer à intérêt entre vos mains une centaine de livres, jusqu’à ce que vos affaires soient arrangées.

– Et si elles ne s’arrangent pas ?

– En ce cas, milord, la perte d’une pareille somme sera pour moi de peu d’importance, comparée à mes autres sujets de regret.

– Maître Heriot, dit lord Nigel, vous m’offrez ce service avec générosité, et je l’accepterai avec franchise. Je dois présumer que vous voyez le moyen de réussir dans cette affaire, quoique je l’aperçoive à peine ; car je crois que vous seriez fâché de me charger d’un nouveau fardeau en me persuadant de contracter une dette qu’il me serait impossible de payer. J’accepterai donc l’argent que vous m’offrez, dans l’espoir et la confiance que vous me mettrez à même de vous le rendre.

– Je vous convaincrai, milord, répondit l’orfèvre, que j’ai dessein de traiter avec vous comme avec un débiteur dont je m’attends à être payé ; et par conséquent vous allez, si vous voulez bien, me signer une reconnaissance de cette somme, avec l’obligation de me la rembourser.

Il détacha de sa ceinture l’étui qui contenait tout ce qu’il fallait pour écrire, et rédigea lui-même la reconnaissance qu’il demandait. Tirant alors de sa poche un petit sac de cuir, il dit qu’il devait s’y trouver cent livres, et se mit à compter les cent livres. Nigel lui observa qu’il prenait une peine inutile, et que pour lui il recevrait l’argent sur la parole d’un créancier si obligeant ; mais cela répugnait aux idées habituelles du vieillard et à sa manière de traiter les affaires.

– Il faut que vous ayez la bonté de me permettre de suivre ma routine, milord, lui dit-il ; nous autres marchands de la Cité, nous sommes des gens prudens et circonspects, et je me perdrais de réputation partout où l’on peut entendre le son des cloches de Saint-Paul, si je recevais une obligation et si je signais ensuite une quittance pour une somme qui n’aurait pas été bien et réellement comptée, nombrée et délivrée. – Voyez, je crois qu’il n’y manque rien. – Mais, ajouta-t-il en regardant par la fenêtre, je vois qu’on m’amène ma mule, car il faut que j’aille à Westward-Hoe. Serrez votre argent, milord : il n’est pas prudent de laisser gazouiller de ces chardonnerets-là autour de soi dans un appartement garni, à Londres. Votre coffre-fort n’a peut-être pas une serrure de sûreté ; si cela est, je puis vous en fournir à bon marché un qui a contenu bien des mille livres. Il appartenait au bon vieux sir Faithful Frugal : son dissipateur de fils a vendu la coquille après avoir mangé la noix, et telle est la fin des fortunes de la Cité.

– J’espère que la vôtre en fera une meilleure, maître Heriot, dit le jeune lord.

– Je l’espère aussi, milord, répondit le vieillard en souriant ; mais, pour me servir d’une phrase de l’honnête John Bunyan[26], ajouta-t-il les larmes aux yeux, il a plu à Dieu de m’éprouver par la perte de deux enfans, il ne m’en reste qu’un adoptif. Hélas ! le bonheur est bien voisin du malheur ! Mais je suis résigné, et reconnaissant des faveurs que le ciel a bien voulu m’accorder. Je ne manquerai pas d’héritiers tant qu’il se trouvera des orphelins dans Auld-Reekie[27]. – Je vous souhaite le bonjour, milord.

– Il en existe déjà un qui vous doit des remerciemens, dit lord Nigel en le reconduisant jusqu’à la porte de sa chambre ; et ce ne fut pas sans quelque difficulté que le vieillard l’empêcha de le suivre jusqu’à celle de la rue.

Au bas de l’escalier, il passa par la boutique où dame Nelly le salua de la tête, et il lui demanda des nouvelles de son mari. Elle regretta qu’il fût absent : mais il était allé à Deptford, dit-elle, pour régler un compte avec le maître d’un bâtiment hollandais.

– Le genre de nos affaires, monsieur, ajouta-t-elle, l’oblige à s’absenter souvent. Il faut qu’il soit aux ordres du premier matelot qui a seulement besoin d’une livre d’étoupes.

– Il ne faut rien négliger en affaires, bonne dame, dit l’orfèvre. Faites mes complimens, – les complimens de Georges Heriot, de Lombard-Street, à votre mari. – J’ai fait des affaires avec lui : il est juste et ponctuel, exact à remplir ses engagemens. Ayez des égards pour votre noble hôte, et veillez à ce que rien ne lui manque. Quoiqu’il lui plaise de vivre en ce moment retiré et solitaire, il ne manque pas de gens qui s’intéressent à lui, et je suis chargé de veiller à ce que rien ne lui manque. Ainsi vous pouvez me faire donner par votre mari des nouvelles de milord, et m’informer s’il a besoin de quelque chose.

– Et c’est donc véritablement un lord, après tout ? Je m’en étais toujours douté à sa mine. Mais pourquoi ne va-t-il pas au parlement ?

– Il ira au parlement d’Ecosse, au parlement de son pays.

– Oh ! ce n’est donc qu’un lord écossais ! et c’est pourquoi il est honteux d’en prendre le titre, comme on dit.

– Qu’il n’aille pas vous entendre parler ainsi ?

– Qui ? moi ! une telle pensée ne me vient guère. Anglais ou Ecossais, c’est un homme civil et avenant, et plutôt que de le laisser manquer de rien, je le servirais moi-même, et j’irais jusque dans Lombard-Street pour vous en donner avis.

– Que ce soit votre mari qui vienne me trouver, répondit l’orfèvre, qui, avec toute son expérience et la bonté de son cœur, était un peu formaliste, et tenait aux vieux usages : le proverbe dit que la maison s’en va quand les femmes courent ; et laissez servir milord dans sa chambre par son valet, cela sera plus convenable. Adieu, bonne dame.

– Adieu, monsieur, répondit dame Nelly d’un air assez froid. Et dès qu’il fut assez éloigné pour ne plus l’entendre : – Qui vous demande des avis, s’écria-t-elle d’un ton un peu aigre, vieux chaudronnier écossais que vous êtes ? Mon mari est aussi avisé et presque aussi vieux que vous, et s’il est content, c’est ce qu’il me faut ! Quoiqu’il ne soit pas tout-à-fait aussi riche que certaines gens, j’espère le voir un jour tout comme eux monter sur une mule bien harnachée, et se faire suivre par deux habits bleus.

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