‹ Les Aventures de NigelChapitre 6 sur 38 · Chapitre 5

Chapitre 5

« Pourquoi donc tardez-vous à venir à la cour ?

« Savez-vous qu’il n’est pas de plus brillant séjour ?

« C’est là que l’opulence à plaisir se déploie,

« Et qu’on voit briller l’or sur des habits de soie.

« Le fou parle, et le sage écoule son jargon ;

« Le brave est coudoyé par plus d’un fanfaron :

« Plus d’un complot en silence s’y forge,

« Et c’est en chuchotant qu’on y coupe la gorge.

« Pourquoi donc tant tarder à venir à la cour ?

« Il n’est pas, dit Skelton, un plus brillant séjour. »

Skelton qui skeltonise.

Ce n’était pas tout-à-fait par vaine parade que notre bienveillant citadin avait fait venir sa mule et donné ordre à deux domestiques de le suivre ; ce qui, comme le lecteur l’a vu, avait un peu remué la bile de dame Christie, dont, pour lui rendre justice, tout le dépit s’exhala dans le petit soliloque que nous avons rapporté. Le brave homme, outre le désir naturel de maintenir l’extérieur convenable à un riche marchand, se rendait à Whitehall pour montrer au roi Jacques une pièce d’argenterie d’un travail précieux, qu’il croyait que Sa Majesté serait charmée de voir et pourrait peut-être même acheter. Il avait pris sa mule caparaçonnée, pour parcourir plus aisément des rues étroites, malpropres, et remplies d’une foule toujours renaissante. Tandis qu’un domestique portait sous son bras la pièce d’argenterie enveloppée dans un morceau de serge rouge, deux autres veillaient à sa sûreté ; car tel était l’état de la police de la capitale, qu’on y était souvent publiquement attaqué dans les rues par esprit de vengeance ou de cupidité ; et ceux qui avaient quelque chose à craindre sous l’un ou l’autre de ces deux rapports avaient toujours soin, si leur fortune le leur permettait, de se faire accompagner par quelques gens armés. Cette coutume, adoptée d’abord seulement par les grands et les gentilshommes, s’était étendue peu à peu à tous les citoyens qui étant connus pour porter avec eux quelques objets précieux auraient pu devenir un objet de spéculation pour les voleurs des rues.

En se rendant à Whitehall avec ce cortège, maître Georges Heriot s’arrêta à la porte de la boutique de son compatriote le vieil horloger ; et, ayant chargé Tunstall, qui était à son poste, de remettre sa montre à l’heure juste, il demanda à parler à son maître. Le vieux mesureur du temps, ayant été averti, sortit de sa caverne, le visage semblable à un buste de bronze noir de poussière, et brillant çà et là de quelques paillettes de cuivre. Son esprit était tellement occupé des calculs auxquels il venait de se livrer, qu’il regarda son ami l’orfèvre pendant une minute avant de paraître savoir qui se présentait devant lui, et comprenant à peine l’invitation que lui faisait Heriot de venir dîner chez lui le lendemain, à midi, avec la jolie mistress Marguerite sa fille, en lui annonçant qu’il y trouverait un jeune lord leur concitoyen.

– Je trouverai bien le moyen de te faire parler, pensa Heriot en voyant que son ami ne lui répondait pas : Voisin David, ajouta-t-il en changeant tout à coup de ton et en élevant la voix, dites-moi quand nous ferons le règlement du lingot d’argent que je vous ai fourni pour monter l’horloge du château de Théobalds, et pour la pendule que vous avez faite au duc de Buckingham. J’ai eu à satisfaire la maison de commerce espagnole, et ai-je besoin de vous rappeler que vous êtes en arrière de huit mois ?

Il y a quelque chose de si aigre et de si désagréable dans le son de la voix d’un créancier qui demande positivement ce qui lui est dû, qu’aucune oreille, quoique inaccessible à tout autre bruit, n’a le tympan assez dur pour y résister. David Ramsay tressaillit, sortit de sa rêverie, et répondit avec un ton d’humeur : – En vérité, Georges, voilà bien du bruit pour environ cent vingt livres ; tout le monde sait que je suis bon pour payer ce que je dois, et vous-même vous m’avez dit que vous attendriez jusqu’à ce que Sa très-gracieuse Majesté et le noble duc eussent réglé leur compte avec moi. Vous devez savoir, par votre propre expérience, que je ne puis aller hurler à leur porte comme un grossier montagnard, ainsi que vous venez le faire à la mienne.

Heriot se mit à rire, et lui répliqua : – Fort bien, David : je vois qu’une demande d’argent produit sur vous le même effet que si l’on vous jetait un seau d’eau sur les oreilles ; cela fait de vous un homme comme les autres. Et maintenant voulez-vous me répondre comme un chrétien, et me dire si vous consentez à venir demain dîner chez moi, à midi, avec ma jolie filleule, mistress Marguerite, pour vous trouver avec notre noble compatriote, le jeune lord de Glenvarloch ?

– Le jeune lord de Glenvarloch ! de tout mon cœur. J’aurai bien du plaisir à le revoir. Il y a quarante ans que nous ne nous sommes vus. Il était plus avancé que moi de deux ans dans ses humanités. C’est un charmant jeune homme.

– Vous parlez du père… du père… du père… m’entendez-vous, vieux fou d’arithméticien ? Ce serait, ma foi, un joli jeune homme, s’il vivait encore, le digne seigneur. C’est de son fils que je parle, le lord Nigel.

– De son fils ! Il a peut-être besoin d’un chronomètre ou d’une montre. Il y a peu de jeunes seigneurs qui s’en passent aujourd’hui.

– Il pourrait même, qui sait ? acheter la moitié de votre fonds, s’il rentre jamais dans le sien. Mais, David, n’oubliez pas votre promesse, et ne faites pas comme le jour où ma ménagère a été obligée de laisser bouillir une tête de mouton jusqu’à deux heures en vous attendant.

– Sa cuisine ne lui en fit que plus d’honneur, puisqu’elle fut trouvée bonne ; car, comme on dit dans notre pays, – tête de mouton trop cuite est un vrai poison.

– Fort bien, David ; mais, comme nous n’aurons pas demain de tête de mouton, vous pourriez faire gâter un bon dîner ; et je ne sais quel proverbe pourrait y remédier. Vous vous trouverez peut-être avec votre ami sir Mungo Malagrowther, car j’ai dessein de l’inviter ; ainsi ne manquez pas à l’heure.

– Oui, j’irai, je serai aussi exact qu’un chronomètre.

– Je ne me fierai point à vous, cependant. – Jenkin, écoutez-moi, jeune homme. Allez charger Jeannette de dire à ma jolie filleule, mistress Marguerite, qu’elle songe à faire souvenir son père qu’il doit mettre demain son plus beau pourpoint, et se trouver chez moi avec elle, à midi précis. Dites-lui aussi que j’y attends un lord écossais, un beau jeune homme.

Jenkin fit entendre cette sorte de toux sèche à laquelle sont sujets ceux qu’on charge d’une commission qui ne leur plaît pas, ou qui entendent énoncer des opinions qui ne sont pas les leurs, mais qu’ils n’osent contredire.

– Que signifie cette toux ? demanda maître Georges, qui, comme nous l’avons déjà fait remarquer, était scrupuleux sur l’article de la discipline domestique : vous chargerez-vous de ma commission, oui ou non, jeune drôle ?

– Bien certainement, maître Georges Heriot, répondit l’apprenti en touchant à son bonnet ; je voulais seulement dire qu’il n’était pas probable que mistress Marguerite oubliât une telle invitation.

– Je le crois aussi ; c’est une bonne fille, et qui a de l’affection pour son parrain, quoique je l’appelle quelquefois une évaporée. Ecoutez-moi, Jenkin : vous et votre camarade vous feriez bien de venir avec vos bâtons pour les reconduire ici. Mais ayez soin de fermer la boutique, et auparavant de dire à Sam Porter d’y veiller et de lâcher le chien. Je vous ferai escorter par deux de mes domestiques, car on dit que ces jeunes gens du Temple deviennent plus étourdis et plus tapageurs que jamais.

– Nous saurons parer leur fer avec de bons bâtons, répondit Jenkin ; vous n’avez pas besoin de nous envoyer vos domestiques.

– Ou si cela est nécessaire, ajouta Tunstall, nous avons des épées aussi-bien que les étudians du Temple.

– Fi donc ! jeune homme ! fi donc, dit le vieil orfèvre : – un apprenti porter l’épée ! Oh ! Dieu nous préserve ! J’aimerais autant lui voir un chapeau à plumet.

– Hé bien, monsieur, répliqua Jenkin, nous trouverons des armes convenables à notre condition, et nous saurons défendre notre maître et sa fille, quand nous devrions arracher les pierres qui pavent les rues.

– C’est parler en brave apprenti de Londres, dit maître Georges ; et pour récompense, jeunes gens, vous boirez un verre de vin à la santé des pères de la Cité. J’ai l’œil ouvert sur vous : vous êtes de braves garçons, et vous promettez chacun à votre manière. Adieu, David ; à demain, à midi, ne l’oubliez pas.

A ces mots il remonta sur sa mule, la mit à l’amble, et traversa Temple-Bar de ce pas lent et décent qui convenait à son importance dans la Cité, et qui permettait à son cortège de le suivre facilement à pied.

A la porte du Temple il fit une autre halte, descendit de sa mule, et entra dans une des petites boutiques qu’occupaient dans ce voisinage les écrivains publics. Un jeune homme, portant des cheveux plats qui étaient coupés ras juste au-dessus de l’oreille, s’avança vers lui en le saluant de l’air le plus humble, et en ôtant un chapeau rabattu qu’aucun signe du vieux marchand ne put le déterminer à remettre sur sa tête.

– Comment vont les affaires, André ? lui demanda le citadin.

– Assez bien, monsieur, répondit le jeune écrivain d’un air respectueux, grâce à votre protection.

– Préparez une grande feuille de papier, mon garçon ; prenez une plume neuve, et taillez-la avec soin. – Ne faites donc pas la fente si longue, André, c’est une pure perte dans votre état. Ceux qui ne font pas attention à un grain de blé n’en auront jamais un boisseau. J’ai connu un savant qui écrivait mille pages avec une même plume.

Le jeune homme écoutait les avis que lui donnait l’orfèvre sur son propre métier, d’un air de vénération et de docilité profonde.

– Avec les instructions d’un homme comme vous, monsieur, répondit-il, un pauvre homme comme moi peut espérer de faire son chemin dans le monde.

– Mes instructions sont courtes, André, et faciles à mettre en pratique ; soyez honnête, industrieux et économe, et vous acquerrez bientôt des richesses et de la considération. Copiez-moi cette supplique, copiez-la de votre plus belle main ; j’attendrai jusqu’à ce que vous ayez fini.

Le jeune homme se mit à écrire, et sa main ne quitta pas sa plume, ses yeux ne s’éloignèrent pas un instant de son papier, avant qu’il eût achevé sa tâche, à la satisfaction de celui qui l’employait. Maître Georges lui donna alors un angelot ; et lui recommandant d’avoir toujours la plus grande discrétion sur toutes les affaires qui lui étaient confiées, il remonta sur sa mule et continua son chemin le long du Strand.

Il est peut-être à propos de rappeler à nos lecteurs qu’à cette époque Temple-Bar, où passait Heriot, n’était pas fermé par cette porte cintrée qu’on y voit aujourd’hui, mais par une grille ou barrière qu’en cas d’alarme on fermait la nuit avec des chaînes. Le Strand n’était pas une rue complètement bordée de maisons des deux côtés, quoique il commençât déjà à le devenir. On pouvait encore le regarder comme une sorte de grande route qui, du côté du sud, était couverte de maisons et d’hôtels appartenant à la noblesse, dont les jardins s’étendaient jusqu’à la Tamise, avec des escaliers conduisant à la rivière pour pouvoir plus facilement entrer dans une barque ; ces édifices ont légué le nom de leurs nobles propriétaires à la plupart des rues qui conduisent maintenant du Strand à la Tamise. Le côté du nord offrait aussi un très-grand nombre de maisons, et par-derrière, comme dans Saint-Martin’s-Lane et dans d’autres endroits, des bâtimens s’élevaient rapidement ; mais Covent-Garden était encore un véritable jardin, ou du moins on commençait à peine à y voir quelques édifices sans régularité. Tous les environs annonçaient pourtant l’accroissement rapide d’une capitale qui avait long-temps joui des bienfaits de la paix et de l’opulence, sous un gouvernement bien ordonné. De tous côtés s’élevaient des maisons ; et l’œil clairvoyant de notre citadin se figurait déjà l’époque peu éloignée où l’espèce de chemin qu’il suivait deviendrait une rue régulière, unissant la ville et la cour à la Cité de Londres.

Il passa ensuite à Charing-Cross, qui n’était plus ce joli village solitaire où les juges avaient coutume de déjeuner en se rendant à Westminster-Hall, et qui commençait, pour nous servir d’une expression de Johnson, à devenir l’artère par laquelle coule tout le sang de la population de Londres. Mais, malgré le nombre toujours croissant des maisons qu’on y bâtissait, elles ne pouvaient donner qu’une faible idée de ce que cette place est aujourd’hui.

Enfin Whitehall vit arriver notre voyageur, qui passa sous une des belles portes dont le dessin était dû à Holbein, et construites en une espèce de marqueterie de briques ; porte que Moniplies avait été assez profane pour comparer au West-Port d’Edimbourg. Il entra dans le vaste palais de Whitehall, où tout se ressentait de la confusion qui suit les travaux d’une construction nouvelle. Jacques soupçonnait peu qu’il élevait un palais dont une des fenêtres devait un jour servir de passage à son fils pour aller à l’échafaud ; il s’occupait à faire démolir les anciens bâtimens tombant en ruines de De Burg, d’Henry VIII et d’Elisabeth, pour faire place à l’architecture superbe pour laquelle Inigo Jones déployait tout son génie. Le roi, ignorant l’avenir, et voulant accélérer les travaux par sa présence, faisait encore sa résidence à Whitehall, au milieu des débris des vieux bâtimens, et de la confusion occasionée par l’érection du nouvel édifice, qui formait alors un labyrinthe peu facile à traverser.

L’orfèvre de la maison du roi, et qui, si la renommée n’est pas menteuse, en était aussi quelquefois le banquier, car ces deux professions n’étaient pas encore séparées l’une de l’autre, était un personnage trop important pour qu’un portier ou une sentinelle l’arrêtât un seul instant. Laissant sa mule et deux de ses domestiques dans la première cour, il frappa modestement à une porte de derrière du palais, et y fut admis sur-le-champ, son troisième domestique le suivant avec la pièce d’argenterie sous le bras. Il le laissa dans une antichambre où trois ou quatre pages, portant la livrée royale, mais déboutonnés, débraillés, en un mot n’offrant pas cette tenue que semblait exiger le lieu où ils se trouvaient et la proximité de la personne d’un monarque, jouaient aux dés, aux dames, ou, étendus sur des bancs, sommeillaient les yeux à demi fermés. Une galerie donnant dans l’antichambre était gardée par deux huissiers qui accordèrent un sourire au riche orfèvre en le voyant entrer. Pas un mot ne fut prononcé de part ni d’autre, mais l’un d’eux jeta un coup d’œil d’abord sur Heriot, et ensuite sur une petite porte à demi couverte par la tapisserie, semblant lui dire aussi clairement qu’un regard pouvait le faire : – Est-ce là que vous avez besoin d’aller ? Le citadin répondit par un signe de tête affirmatif ; et le courtisan, marchant sur la pointe des pieds avec autant de précaution que si la chambre eût été pavée avec des œufs, s’avança vers la porte, l’ouvrit bien doucement, et prononça quelques mots à voix basse. L’orfèvre reconnut sur-le champ la voix du roi Jacques, qui répondit avec un accent écossais fortement prononcé :

– Faites-le entrer sur-le-champ, Maxwell. Avez-vous vécu si long-temps à la cour sans savoir que l’or et l’argent sont toujours bien reçus ?

L’huissier fit signe à Heriot d’avancer, et l’honnête citadin fut introduit dans le cabinet du souverain.

La scène de confusion au milieu de laquelle il trouva le roi assis était une image assez fidèle de l’esprit de ce prince. On y voyait de superbes tableaux et de riches ornemens ; mais ils étaient mal placés, couverts de poussière, et ils perdaient la moitié de leur mérite, ou du moins de l’effet qu’ils devaient produire, par la manière dont ils étaient présentés à la vue. A côté d’énormes in-folio étaient de petits recueils de facéties et d’anecdotes licencieuses. La table était couverte de notes, de discours d’une longueur impitoyable, d’essais sur l’art de régner, de misérables rondeaux et ballades par l’apprenti royal dans l’art de la poésie, comme le roi se nommait lui-même ; de projets sur la pacification générale de l’Europe ; et il s’y trouvait aussi une liste contenant les noms de ses chiens, et un recueil de recettes contre la rage.

Jacques portait un pourpoint de velours vert, ouaté de manière à être à l’épreuve du poignard, ce qui lui donnait un air de corpulence qui lui allait fort mal ; et comme il était boutonné de travers, sa taille semblait contrefaite. Par-dessus ce pourpoint il avait une robe de chambre de couleur brune, de la poche de laquelle sortait son cor de chasse. Son chapeau gris à haute forme, entouré d’une chaîne de rubis-balais, était par terre, roulant dans la poussière ; et il portait un bonnet de nuit de velours bleu, surmonté de la plume d’un héron que, quelque faucon favori avait saisi dans ses serres dans un moment critique, et que le roi gardait comme un souvenir honorable.

Ces ridicules contrastes dans son costume et dans ses occupations n’étaient que le symbole de ceux de son caractère, que ses contemporains ne pouvaient définir, et qui devait être un problème pour les historiens futurs. Il était profondément instruit, sans avoir une seule connaissance utile ; il montrait de la sagacité en bien des cas, sans posséder un jugement sain. Tenant fortement à son autorité, et cherchant tous les moyens de la maintenir et de l’augmenter, il se laissait pourtant conduire par les plus indignes favoris. Faisant valoir bien haut par ses discours le moindre de ses droits, il les voyait tranquillement fouler aux pieds. Le roi Jacques aimait les négociations, et jamais il n’y était le plus adroit ; et il craignait la guerre, quand il aurait pu faire des conquêtes. Il voulait soutenir sa dignité, et il se dégradait sans cesse par des familiarités assez inconvenantes. Capable de se livrer au travail des affaires publiques, il les négligeait pour le moindre amusement particulier qui s’offrait à lui ; il était bel-esprit, mais pédant ; savant, mais aimant la conversation des ignorans et des gens sans éducation. Sa timidité naturelle n’était même pas uniforme, et il y eut des instans dans sa vie, et des instans critiques, où il déploya l’énergie de ses ancêtres. Il était laborieux dans les bagatelles, et frivole quand il fallait se livrer à un travail sérieux. Il avait des sentimens religieux, mais ses discours étaient trop souvent profanes. Naturellement juste et bienfaisant, il ne savait pas réprimer les injustices et l’oppression que se permettaient ceux qui l’entouraient. Avare quand il s’agissait de donner l’argent de sa propre main, il le prodiguait inconsidérément quand il n’était question que de signer un mandat sur son trésorier. En un mot, les bonnes qualités qu’il montrait dans les occasions particulières n’étaient pas assez solides et assez constantes pour régler sa conduite générale ; et, ne se montrant que par intervalle, elles ne lui donnaient droit qu’à la réputation que lui a faite Sully en disant que c’était le fou le plus sage de toute la chrétienté.

Par une destinée aussi bizarre que son caractère, ce monarque, celui des Stuarts qui eut certes le moins de talens, s’assit tranquillement sur un trône contre lequel ses prédécesseurs avaient eu tant de peine à défendre le leur. Et enfin, quoique son règne parût fait pour assurer à la Grande-Bretagne cette tranquillité durable et cette paix intérieure qui convenait si bien à ses dispositions, ce fut néanmoins pendant qu’il porta la couronne que se répandirent ces germes de dissension qui, comme les dents du dragon de la fable, produisirent pour moisson une guerre civile sanglante et universelle.

Tel était le monarque qui, saluant familièrement Heriot par le nom de Geordie Tintin, car c’était sa coutume bien connue de donner des sobriquets à tous ceux qu’il traitait avec familiarité, lui demanda quel nouveau tour de son métier il venait jouer pour lui soutirer de l’argent.

– A Dieu ne plaise, sire, répondit le citadin, que j’aie un projet si déloyal ; mais je viens pour montrer à Votre Majesté une pièce d’argenterie que, d’après la beauté du travail et le sujet qu’elle représente, je n’ai pu me résoudre à proposer à aucun de vos sujets avant de l’avoir mise à votre disposition.

– Sur mon ame ! je veux la voir, Heriot ; et cependant le service d’argenterie pour Steenie m’a paru si cher, que je m’étais presque donné ma parole royale de ne plus changer mon or ni mon argent contre le vôtre.

– Relativement à l’argenterie du duc de Buckingham, sire, Votre Majesté avait donné ordre que rien ne fût épargné pour que…

– Qu’importe ce que j’avais ordonné ? Quand un homme sage est avec des fous et des enfans, il faut qu’il joue, même à la fossette ; mais vous auriez dû avoir assez de bon sens et de réflexion pour ne pas vous prêter à toutes les fantaisies de Bambin Charles et de Steenie. Ils auraient voulu paver les chambres en argent, et je suis surpris qu’ils ne l’aient pas fait.

Heriot inclina la tête, et garda le silence. Il connaissait trop bien son maître pour chercher à se justifier autrement que par une allusion éloignée à ses ordres ; et Jacques, à qui ses idées d’économie ne causaient qu’une impression passagère et fugitive, conçut, le moment d’après, le désir de voir la pièce d’argenterie que l’orfèvre lui proposait de lui montrer. Il donna ordre à Maxwell d’aller la chercher, et en attendant il demanda à Heriot d’où elle venait.

– D’Italie, sire, répondit le citadin.

– Il ne s’y trouve rien qui sente le papisme, j’espère ? dit le roi d’un air plus grave que de coutume.

– Non certainement, sire : il ne serait pas sage d’apporter en votre présence quelque chose qui aurait la marque de la bête.

– Vous n’en seriez que plus bête vous-même de le faire. Personne n’ignore que, dans ma jeunesse j’ai combattu Dagon, et que je l’ai renversé sur le seuil même de son temple ; preuve évidente qu’avec le temps je porterais, quoique indigne, le titre de Défenseur de la Foi[28]. Mais voici Maxwell qui arrive, courbé sous son fardeau, comme l’âne d’or d’Apulée.

Heriot se hâta de soulager l’huissier en lui enlevant la salière, qui était une pièce d’argenterie d’une dimension extraordinaire[29], et il la plaça sous un jour favorable pour que le roi en vît les sculptures.

– Sur mon ame, dit le roi, c’est une pièce très-curieuse, et qui semble digne d’un roi. Comme vous le dites, Geordie, le sujet est convenable à une tête couronnée, car c’est, comme je le vois, le jugement de Salomon, prince sur les pas duquel tous les monarques vivans doivent marcher avec émulation.

– Mais sur les pas duquel, dit Maxwell, si un sujet ose parler ainsi, il n’en est qu’un seul qui ait pu jamais marcher.

– Taisez-vous, misérable flatteur que vous êtes, dit le roi, mais avec un sourire qui prouvait que la flatterie ne lui avait pas été désagréable ; regardez ce chef-d’œuvre, et ne donnez pas l’essor à votre langue. Et qui a fait ce bel ouvrage, Geordie ?

– Sire, il est sorti des mains du fameux Florentin Benvenuto Cellini ; et il avait été fait pour François Ier, roi de France ; mais j’espère qu’il trouvera un plus digne maître.

– François de France ! Envoyer Salomon, roi des Juifs, à François, roi de France ! Sur mon ame, il y aurait eu de quoi déclarer Cellini fou, quand il n’aurait jamais donné d’autres preuves de folie. François ! c’était un extravagant qui ne songeait qu’à se battre. – Pas autre chose. – Il se fit faire prisonnier à Pavie, comme notre David d’Ecosse à Durham. Si l’on avait pu lui envoyer la sagesse de Salomon, on lui aurait rendu un plus grand service. Mais Salomon doit être dans une autre compagnie que celle de François de France.

– J’espère que Salomon aura ce bonheur, dit Heriot.

– La sculpture est curieuse et fort bien exécutée, continua le roi, mais il me semble que l’exécuteur brandit son sabre trop près du roi, car il pourrait le toucher. Il ne fallait pas toute la sagesse de Salomon pour lui apprendre qu’une lame bien affilée est toujours dangereuse, et il aurait dû ordonner à ce gaillard de rengainer son sabre ou de se tenir plus loin.

Georges Heriot chercha à répondre à cette critique en assurant le roi que l’exécuteur était en réalité plus loin de Salomon qu’il ne le paraissait, et qu’il fallait avoir égard aux lois de la perspective.

– Allez-vous-en au diable avec votre perspective, s’écria Jacques. Il ne peut y avoir de perspective plus désagréable pour un roi légitime qui désire vivre en paix et mourir tranquillement et honorablement, que celle d’un sabre hors du fourreau devant ses yeux. Je suis aussi brave qu’un autre, on le sait ; hé bien ! je déclare que je ne puis jamais regarder une lame nue sans cligner les yeux. Mais, en somme, c’est un beau morceau. – Et quel en est le prix ?

L’orfèvre commença par faire observer que cette salière n’était pas à lui, et qu’elle appartenait à un de ses compatriotes dans la détresse.

– Ce que vous dites pour avoir un prétexte d’en demander le double de sa valeur, dit le roi ; je connais tous les tours des marchands de la Cité.

– Je ne puis espérer, dit Heriot, d’en imposer à la sagacité de Votre Majesté. Je ne vous ai dit que la vérité, et le prix de ce chef-d’œuvre est de cent cinquante livres sterling, s’il plaît à Votre Majesté de le payer comptant.

– Cent cinquante livres ! s’écria le monarque d’un ton irrité, – et autant de sorciers et de sorcières qui les lèvent pour vous ! – Sur mon ame ! Geordie Tintin, vous vous êtes mis en tête de faire tinter votre bourse sur un joli air. Comment vous ferais-je compter cent cinquante livres pour ce qui ne pèse pas autant de marcs ? Et ne savez-vous pas que les serviteurs de ma maison et les officiers de ma bouche sont en arrière de six mois ?

L’orfèvre, accoutumé à de pareilles objections, soutint le choc avec fermeté, et se contenta de répondre que si la pièce d’argenterie plaisait à Sa Majesté, et qu’elle désirât l’acheter, il était facile de s’arranger pour le paiement. Il était vrai que le propriétaire avait besoin d’argent comptant ; mais il pouvait, lui Georges Heriot, avancer cette somme pour le compte de Sa Majesté, si tel était son bon plaisir ; et il attendrait la convenance du roi pour le remboursement de cet objet comme de plusieurs autres ; l’argent, en attendant, rapporterait l’intérêt ordinaire.

– Sur mon ame ! dit Jacques, voilà ce qui s’appelle parler en marchand honnête et raisonnable. Il faut que nous obtenions un autre subside des communes, et une partie sera employée à payer cette somme. – Emportez la salière, Maxwell ; emportez-la, et placez-la dans un endroit où Steenie et Bambin Charles puissent la voir quand ils reviendront de Richemont. – A présent que nous sommes seuls, mon vieil ami Geordie, je vous dirai que je crois véritablement, en parlant de vous et de Salomon, que toute la sagesse du pays a abandonné l’Ecosse quand nous en sommes partis pour venir vers le sud.

Georges Heriot fut assez courtisan pour répondre que les sages suivent naturellement le sage, comme les daims suivent celui qui leur sert de chef.

– Il y a quelque chose de vrai, sur mon ame ! dans ce que vous dites, répliqua le roi ; car nous-même, avec les gens de notre cour et ceux de notre maison, comme vous par exemple, les Anglais, quelque bonne opinion qu’ils aient d’eux-mêmes, conviennent que nous ne manquons pas d’esprit ; mais pour tous ceux que nous avons laissés derrière nous, la cervelle leur a tourné ; ils ne savent pas plus ce qu’ils font qu’autant de sorciers et de sorcières, la veille du sabbat du diable.

– Je suis fâché de vous entendre tenir ce langage, sire. – Oserais-je demander à Votre Majesté ce qu’ont fait nos compatriotes pour mériter un tel reproche ?

– Ils sont devenus fous, fous à lier. Nos hérauts ont beau s’enrouer à force de publier nos proclamations, nous ne pouvons les écarter de notre cour. Pas plus tard qu’hier, comme nous venions de monter à cheval, et que nous allions partir, arrive un vrai matou de gouttières d’Edimbourg, un drôle dont les haillons qui le couvraient semblaient se dire adieu les uns aux autres, dont le chapeau et l’habit auraient pu servir d’épouvantail pour les oiseaux, et qui, sans crainte et sans respect, nous jette brusquement dans la main une supplique où il était question de je ne sais quelle dette de notre gracieuse mère, et d’autres sottises semblables. Sur cela, notre cheval prend l’épouvante et se cabre ; et, si nous n’avions été assez habile dans l’art de l’équitation, art dans lequel on convient que nous l’emportons sur la plupart des princes souverains de l’Europe et de leurs sujets, je vous réponds que nous étions renversé sur le pavé.

– Vous êtes leur père commun, sire, et c’est ce qui leur donne la hardiesse de se montrer en votre gracieuse présence.

– Je sais que je suis assez pater patriæ, mais on croirait qu’ils veulent m’arracher les entrailles pour se partager l’héritage. Par la mort ! Geordie, il n’y a pas un de ces manans qui sache seulement comment on doit présenter une supplique à son souverain.

– Je voudrais en connaître la manière la plus convenable et la plus respectueuse, sire, ne fût-ce que pour apprendre à nos pauvres compatriotes à se mieux comporter.

– Sur mon ame ! vous êtes un homme civilisé, Geordie, et je veux bien perdre quelques instans à vous instruire. D’abord, voyez-vous, il faut vous approcher de nous de cette manière, en vous couvrant les yeux de la main, pour montrer que vous savez que vous êtes en présence du vice-roi du ciel. – Bien, Geordie, voilà qui est fait avec grâce. – Ensuite vous vous agenouillez, et vous faites comme si vous vouliez baiser le pan de notre habit, la boucle de nos souliers, ou quelque chose de semblable. – Très-bien exécuté. – Tandis que nous, en prince débonnaire et ami de nos sujets, nous vous en empêchons, en vous faisant signe de vous relever. – Non, non. Vous n’obéissez pas, et comme vous avez une grâce à demander, vous restez dans la même situation, vous fouillez dans votre poche, vous en tirez votre supplique, et vous nous la mettez respectueusement dans la main.

L’orfèvre s’était conformé avec la plus grande exactitude à tous les points de ce cérémonial, et il accomplit le dernier, au grand étonnement de Jacques, en lui mettant en main la pétition de lord Glenvarloch.

– Que veut dire ceci, traître ? s’écria le roi en rougissant et bégayant de colère ; vous ai-je appris le maniement des armes pour que vous vous en serviez contre nous ? Autant vaudrait que vous eussiez dirigé contre nous un véritable pistolet. Et cela jusque dans notre cabinet, où nul ne doit entrer que d’après notre bon plaisir !

– J’espère, dit Heriot toujours à genoux, que Votre Majesté daignera me pardonner d’avoir mis en pratique, en faveur d’un ami, la leçon qu’elle avait la bonté de me donner.

– D’un ami ? tant pis ! tant pis ! vous dis-je. Si c’eût été pour vous, il y aurait eu plus de bon sens ; on aurait pu espérer que vous n’y reviendriez pas ; mais vous pouvez avoir une centaine d’amis, et vouloir me présenter des pétitions pour chacun d’eux, les unes après les autres.

– Je me flatte que Votre Majesté daignera me juger d’après l’expérience, et qu’elle ne me soupçonnera pas de vouloir me rendre coupable d’une telle présomption.

– Je n’en sais rien, répondit le monarque facile à s’apaiser, car je crois que tout le monde devient fou ; mais semel insanivimus omnes. Tu es mon vieux et fidèle serviteur, c’est une vérité ; et s’il s’agissait de quelque chose qui te concernât personnellement, tu ne me le demanderais pas deux fois. Mais Steenie m’aime tellement, qu’il trouve mauvais que tout autre que lui me demande une grâce.

L’huissier venait de rentrer après avoir emporté la salière. – Maxwell, lui dit le roi, retirez-vous dans l’antichambre, vous et vos longues oreilles. – En conscience, Geordie, je n’ai pas oublié qu’il y a bien long-temps que tu as ma confiance, et que tu étais mon orfèvre quand je pouvais dire avec le poète moraliste :

Non ebur neque aureum

Meâ renidet in domo lacunar[30]

Car, sur mon ame ! la vieille maison de ma mère avait été si bien pillée, que ce qui nous restait de mieux dans le buffet, c’étaient des gobelets d’étain, des plats de terre et des assiettes de bois, et nous étions assez contens d’avoir quelque chose à y mettre, sans nous fâcher contre le métal dont étaient faits ces précieux ustensiles. Te rappelles-tu, car tu étais de la plupart de toutes nos bonnes parties, comme nous envoyâmes six de nos bandouliers bleus mettre à contribution le colombier et le poulailler de lady de Loganhouse, et combien de plaintes la pauvre dame fit contre Jock de Milch et les voleurs d’Annandale, qui étaient aussi innocens du fait que je le suis du crime de meurtre ?

– Jock ne s’en est pas mal trouvé, dit Heriot, car, si je m’en souviens bien, cela l’a sauvé, à Dumfries, d’un licou qu’il avait mérité pour d’autres méfaits.

– Ah, oui ! vous en souvenez-vous ? Mais ce Jock de Milch avait d’autres talens. Il était excellent chasseur ; et, quand il appelait un chien, sa voix retentissait dans toute une forêt. Cela n’empêcha pas qu’il ne finît en vrai chasseur d’Annandale, car lord Torthorwald lui passa sa lance au travers du corps. Morbleu ! Geordie, quand je pense à ces temps-là, je ne sais si nous ne vivions pas plus gaiement dans notre vieux palais d’Holyrood, en faisant ressource de tout, qu’aujourd’hui que nous avons le foin et la mangeoire. Cantabit vacuus. Nous n’avions pas beaucoup d’inquiétude.

– Et Votre Majesté se rappelle-t-elle combien nous eûmes de peine à rassembler assez de vaisselle d’or et d’argent pour jeter de la poudre aux yeux de l’ambassadeur d’Espagne ?

– Sans doute, répondit le roi qui était en train de se livrer au commérage ; mais j’ai oublié le nom du brave lord qui nous en prêta jusqu’à sa dernière once, afin que son roi pût se faire quelque honneur aux yeux de ceux qui avaient les Indes à leurs ordres.

– Je crois que Votre Majesté s’en souviendrait si elle voulait jeter les yeux sur le papier qu’elle tient en main.

– Oui-dà ! lord Glenvarloch. Oui vraiment, c’était lui. Justum et tenacem propositi virum ; un homme juste, mais entêté comme un taureau qu’on poursuit. Il fut un temps où il s’était déclaré contre nous ce lord Randal Olifaunt de Glenvarloch ; mais au fond c’était un sujet loyal et qui nous était attaché. Celui dont il est question doit être son fils, car Randal est depuis long-temps où tous les rois et les lords doivent aller, quò pius Æneas, où vous irez aussi, Geordie. Et qu’est-ce que son fils nous demande ?

– Le paiement d’une somme considérable qui lui est due par le trésor public, et que son père a avancée à Votre Majesté dans un moment fort critique, au temps de l’affaire de Ruthven.

– Je m’en souviens fort bien. Sur mon ame ! Geordie, je venais d’échapper aux griffes du Maître de Glamis et de ses complices, et jamais argent n’est venu plus à propos à un prince. N’est-ce pas une honte qu’une tête couronnée puisse avoir besoin d’une somme si modique ? Mais qu’a-t-il besoin de nous tourmenter et de nous donner la chasse comme à un blaireau ? Nous reconnaissons la dette, et nous la paierons à notre convenance, ou nous nous acquitterons de quelque autre manière : c’est tout ce qu’un sujet peut demander de son prince. Nous ne sommes pas in meditatione fuga, Geordie ; nous ne songeons pas à nous enfuir, pour qu’il soit besoin de nous arrêter d’une manière si pressante.

– Hélas ! sire, répondit l’orfèvre en secouant la tête, c’est bien malgré lui, ce n’est que parce qu’il y est forcé par la nécessité la plus urgente, que ce pauvre jeune lord vous importune ainsi. Mais il lui faut de l’argent, il lui en faut sans délai pour rembourser une somme due par son père à Peregrin Peterson, conservateur des privilèges à Compvere, qui, à défaut de paiement, est sur le point de l’évincer de sa baronnie et de tous ses domaines de Glenvarloch.

– Que me dites-vous là ? – que me dite-vous là ? s’écria le roi d’un ton d’impatience : la noble et ancienne famille d’Olifaunt se trouverait évincée par ce rustre de conservateur, par le fils d’un vil matelot hollandais ! De par Dieu ! il n’en sera rien. Nous suspendrons les poursuites par des lettres de débit et de surséance.

– Je doute que cela soit possible, sire, car vos gens de lois en Ecosse prétendent que, suivant les lois du pays, il n’y a d’autre remède que le paiement.

– Hé bien ! qu’il se maintienne de vive force contre le rustre jusqu’à ce que nous puissions mettre ordre à ses affaires.

– Le gouvernement pacifique de Votre Majesté, sire, la volonté que vous avez montrée de rendre à tous vos sujets une justice impartiale, le bon ordre que vous avez établi dans vos Etats, tout cela fait que la force est un mauvais moyen à employer : ce n’est plus que dans quelques coins des montagnes d’Ecosse qu’on ose encore y avoir recours.

– Diable, diable ! Geordie, dit le monarque embarrassé, dont toutes les idées de justice, de convenances et d’expédiens se trouvaient fort embrouillées en pareille occasion, il est juste que nous payions nos dettes, comme ce jeune homme doit payer les siennes ; il faut qu’il soit payé, et il le sera, inverbo regis ; j’en donne ma parole royale. Mais comment nous procurer de l’argent, Geordie ? c’est là le nœud gordien. Il faut que vous tâtiez la Cité.

– Pour vous dire la vérité, sire, à force d’emprunts, de dons gratuits et de subsides, la Cité est en ce moment…

– Je n’ai que faire de savoir ce qu’est la Cité. Notre trésorerie est aussi sèche que le sont les homélies du doyen Giles sur les psaumes de la pénitence. Ex nihilo nihil. – Il n’est pas facile d’ôter les culottes à un montagnard écossais. – Ceux qui viennent me demander de l’argent devraient me dire en même temps comment m’en procurer. – Je vous dis qu’il faut tâter la Cité, Heriot ; croyez-vous que ce soit pour rien qu’on vous appelle Geordie Tintin ? In verbo regis, j’acquitterai ma dette envers le jeune homme, si vous me procurez un emprunt, et je ne serai pas difficile sur les conditions. – De vous à moi, Geordie, je verrais avec peine que l’ancien domaine de Glenvarloch changeât de maître. – Et pourquoi ce jeune lord ne vient-il pas à la cour ? A-t-il bonne mine, Geordie ? est-il présentable ?

– On ne peut l’être davantage, sire ; mais…

– Je vous comprends, je vous comprends. – Res angusta domi. – Pauvre garçon ! Son père avait le cœur d’un véritable Ecossais, quoiqu’il fût un peu entêté à certains égards. – Heriot, il faut lui remettre deux cents livres pour qu’il puisse s’équiper. – Tenez, tenez, ajouta le roi en prenant la chaîne de rubis qui entourait son chapeau, vous avez déjà eu cela en gage pour une somme plus considérable, vieux lévite que vous êtes, demeurez-en nanti jusqu’à ce que je vous rende cette somme sur le premier subside que j’obtiendrai.

– S’il plaisait à Votre Majesté de me donner cet ordre par écrit, dit le prudent citadin.

– Va-t’en au diable, Geordie, tu es aussi formaliste qu’un puritain, – tu es un nullifidien[31] jusqu’à la moelle des os. – Est-ce que la parole d’un roi ne vous suffit pas pour une misérable somme de deux cents livres ?

– Pardonnez-moi, sire, mais non pas pour retenir les joyaux de la couronne.

Le roi, à qui une longue expérience avait appris à traiter avec des créanciers soupçonneux, écrivit à George Heriot, son bien aimé orfèvre et joaillier, l’ordre de payer à Nigel Olifaunt, lord de Glenvarloch, deux cents livres sterling, à valoir sur ce qui lui était dû par la couronne, et l’autorisant à garder en sa possession une chaîne de rubis-balais et un gros brillant, ainsi que le tout était décrit dans l’inventaire des joyaux de Sa Majesté, jusqu’au remboursement effectif de cette somme. Par un autre écrit, Sa Majesté chargea George Heriot de traiter avec quelques capitalistes pour en obtenir un emprunt de telle somme qu’il pourrait trouver, mais qui devait être au moins de cinquante mille marcs.

– Et ce lord Nigel a-t-il quelque instruction ? demanda ensuite le roi.

George Heriot ne pouvait répondre très-précisément à cette question ; mais il dit qu’il croyait que le jeune lord avait étudié en pays étranger.

– Nous lui donnerons nos avis sur la manière de continuer ses études avec fruit ; il est possible que nous le fassions venir à notre cour pour étudier avec Steenie et Charles. – Mais à présent que j’y pense, Geordie, allez-vous-en ; les enfans vont arriver, et je ne veux pas qu’ils sachent rien de l’affaire que nous venons de traiter. Ainsi, propera pedem, Geordie ; serrez votre mule entre vos jambes, et bon voyage.

Ainsi se termina la conférence entre le roi Jacques et son bon orfèvre joaillier.

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