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Qui, à ce qu’on espère, sera agréable au lecteur, sous plus d’un rapport.
Sir Launcelot ayant ainsi recouvré sa liberté, assuré le repos de sa bien-aimée, et acquis la certitude de la possession de son cœur, avait alors le loisir nécessaire pour remonter à la source de la conspiration tramée et exécutée contre lui. Dans ce dessein, il commença par intenter un procès au propriétaire de la maison où Aurélia et lui avaient été emprisonnés séparément. M. Shackle, malgré toutes les soumissions et les sacrifices qu’il offrit de faire soit particulièrement, soit en public, fut actionné par une plainte en enlèvement de personnes, jugé, convaincu, puni par une amende considérable, et exposé au pilori. Un mandat judiciaire de perquisition fut exécuté ; les prisons de cette nouvelle inquisition furent ouvertes, et quelques innocens captifs rendus à la liberté.
Dans le cours du procès contre M. Shackle, il fut reconnu que l’emprisonnement du chevalier était le résultat d’un plan concerté entre son rival M. Sycamore et son digne conseiller Dawdle, qui par cette invention s’était réconcilié avec son patron, qu’il avait abandonné si lâchement le jour du combat. Notre héros était si courroucé de l’ingratitude et de la trahison de Sycamore, qu’il se mit à la recherche de sa personne pour en tirer vengeance. Il fut accompagné du capitaine Crowe, qui voulait de son côté régler ses comptes avec M. Dawdle ; mais ces deux gentilshommes évitèrent prudemment la tempête qui les menaçait, en se retirant sur le continent, sous le prétexte de voyager pour leur instruction.
Sir Launcelot n’était plus un chevalier-errant à laisser Aurélia au soin de la providence, et à poursuivre les traîtres jusqu’aux extrémités de la terre. Il suivit une vengeance plus aisée, plus sûre, et qui devait avoir plus d’effet, en leur intentant un procès, qui, après que les writs nécessaires eurent été réitérés, les fit condamner par contumace. M. Sycamore et son ami, étant privés du bénéfice de la loi par leur propre faute, auraient vu leurs propriétés confisquées au profit du Roi, s’ils n’eussent fait des soumissions telles, qu’elles apaisèrent le ressentiment de sir Launcelot et du capitaine Crowe. Alors ils se hasardèrent à revenir ; et, à force de protections, ils obtinrent l’annulation de la condamnation ; mais ils ne jouirent de cette grâce que long-temps après que sir Launcelot eut vu son bonheur enfin assuré.
Cependant le chevalier attendait avec impatience l’époque où finirait la minorité d’Aurélia, et se consolait par le bonheur imparfait de jouir de sa conversation, et par les bontés qu’elle pouvait lui témoigner dans sa position. De son côté le capitaine Crowe méditait un plan de vengeance contre le magicien dont les oracles menteurs lui avaient causé des peines si cruelles. La vérité est que le capitaine commençait à se fatiguer de son oisiveté, et qu’il entreprenait cette aventure pour se tenir en haleine. Il fit part de son dessein à Crabshaw, dont l’imagination avait été bien tourmentée par les prédictions funestes de l’astrologue, et qui était on ne peut mieux disposé à l’aider à punir le faux prophète. Il regardait désormais comme certain qu’il ne serait pas pendu pour un vol de chevaux ; et il trouvait fort dur d’avoir payé si cher une prophétie qui, suivant toute apparence, ne s’accomplirait pas.
Poussés par ces motifs, ils sortirent ensemble pour se rendre au temple de l’oracle ; mais ils le trouvèrent fermé et abandonné ; et, après quelques informations, ils apprirent que le prophète avait changé de logement le jour même où le capitaine avait eu recours à sa science. C’était effectivement un acte de prudence nécessaire. Il jugeait que le sort de sir Launcelot ne tarderait pas à être connu ; et il n’était pas convenable d’en attendre les conséquences. Il avait encore d’autres motifs de lever son camp. Il avait contracté dans une auberge une dette qu’il n’avait nulle envie de payer ; d’ailleurs, il avait besoin de se débarrasser de son associé femelle qui était trop instruite de ses affaires, pour qu’il ne fût pas nécessaire de l’éloigner. D’après toutes ces considérations, il avait fait sa retraite, très paisiblement, sans tambour ni trompette, au moment où la sibylle était en chasse, cherchant quelque proie à dévorer. Cependant il ne mit pas tant d’adresse dans ses mesures, que la vieille ne parvînt à découvrir son nouveau logement ; et, pour se venger, elle alla en instruire le maître de l’auberge. Ce créancier se procura en conséquence un mandat d’arrêt, et le sergent venait de s’assurer de la personne du débiteur, au moment même où le capitaine Crowe et Timothy Crabshaw passèrent devant la porte, en traversant une petite rue obscure, près des Seven Dials.
Le sorcier n’avait pas de moyen de s’échapper, et cependant il avait beaucoup de motifs particuliers d’éviter une explication avec la justice. De même qu’un homme placé entre le risque de se noyer au fond de la mer ou de se donner au diable, choisit le moindre des deux maux, apercevant le capitaine, il l’appela par son nom. Crowe, ainsi interpellé, répondit par un holà ! ho ! et jetant les yeux vers l’endroit d’où on l’avait hélé, il reconnut sur-le-champ le nécromancien. Sans la moindre hésitation, il traversa la rue en courant ; et, prenant Albumazor au collet, s’écria : « Ah ! ah ! vieux coquin ! le vent vous a porté dans ce parage ! Je savais bien que je pourrais vous aborder quelque jour. Maintenant je vous prendrai par l’avant, quand même tous les diables de l’enfer seraient occupés à souffler à l’arrière. »
Le sergent, voyant son prisonnier si rudement saisi par devant, pendant que Crabshaw le prenait en même temps par derrière, en criant : « Montrez-moi un menteur, et je vous ferai voir un voleur !… qui de nous doit être pendu à présent ? » Le sergent, dis-je, craignant de perdre le fruit de sa capture, commença à prendre un air d’importance ; et, déclarant que le docteur était son prisonnier, il jura qu’il ne le rendrait que sur un ordre du Lord Chancelier. Tout le groupe étant réuni dans le parloir, le magicien demanda à Crabshaw si sir Launcelot était retrouvé ? « Oui, oui, lui répondit celui-ci ; et il est assez bien portant pour vous voir figurer sous le fouet, frère ! » Alors le docteur dit au capitaine qu’il avait quelque chose de la plus grande conséquence à lui communiquer pour son bien, et lui proposa de se rendre caution avec Crabshaw pour sa dette, qui ne s’élevait qu’à trois livres sterling. Crowe tempêta, et Crabshaw fit la grimace en entendant cette modeste proposition ; mais ayant compris qu’ils ne prenaient d’autre engagement que celui de le représenter, et réfléchissant qu’ils pouvaient ne pas le perdre de vue jusqu’à ce qu’il fût remis entre les mains du juge, ils consentirent à donner caution ; et, après que la formalité eut été remplie, ils le conduisirent à la maison de sir Launcelot.
L’impétueux Crowe l’introduisit brusquement chez notre héros, à qui il fit un détail si inintelligible de ses plaintes, que le chevalier n’aurait pu y rien comprendre sans les notes explicatives de Crabshaw. Quelques questions furent faites au magicien, qui, se débarrassant de sa robe noire, et arrachant sa barbe blanche, fit voir aux yeux des spectateurs étonnés, le personnage du politique et empirique Ferret, qui avait joué à notre héros un tour si sanglant après l’aventure des élections.
« Je vois, dit-il, que vous vous disposez à me questionner, et à m’adresser vos reproches, pour avoir porté contre vous une fausse accusation, devant le juge de paix de campagne. Je considère le genre humain comme étant dans l’état de nature, vérité que Hobbes a effleurée par hasard : je pense que tout homme a le droit de se prévaloir de ses talens à son plus grand avantage, même aux dépens de son prochain ; de même que nous voyons les poissons et les autres animaux de la création, se dévorer les uns les autres. Je vis que le juge était une espèce d’imbécile ; et, prévoyant bien qu’il commettrait dans l’exercice de ses fonctions quelque prévarication qui le livrerait à votre discrétion, je résolus d’employer sa sottise comme l’instrument de ma délivrance. Je fus mis en liberté sans qu’on pensât à exiger ma signature au bas de mon accusation ; et vous avez tiré une vengeance complète de sa tyrannie et de son impertinence. Je me rendis à Londres, où les embarras dans lesquels je me trouvais me forcèrent à adopter un déguisement. Sous celui de magicien, je fus consulté par vos amis Crowe et Crabshaw. Je ne leur dis presque autre chose que ce qu’ils m’avaient appris eux-mêmes, excepté de pronostiquer à Crabshaw qu’il serait pendu ; je fus porté par une impulsion si irrésistible à lui faire cette prédiction, que je suis persuadé que c’était une véritable inspiration. Je suis arrêté en ce moment pour une misérable dette, et, de plus, je puis être renfermé à Bridewell comme un imposteur. Ceux-là doivent répondre de ma conduite, dont la cruauté et l’insolence m’ont mis dans la nécessité de recourir à de pareils expédiens. Le gouvernement m’a opprimé et persécuté pour avoir dit la vérité. La toute-puissance de vos lois concilie les contradictions : ce qui est reconnu en fait comme une vérité, est regardé comme un mensonge par la loi ; et nous avons beaucoup de raisons de vanter une constitution qui n’est fondée que sur l’absurdité !… Mais laissons-là ces observations ; j’avoue que je n’ai nulle envie d’être emprisonné soit comme débiteur soit comme imposteur…… Je sais combien on peut compter sur votre générosité et ce qu’on appelle bienveillance, mots faits pour amuser les esprits faibles… Je bâtis sur un fond plus solide… Je veux acheter votre protection. Il est en mon pouvoir de mettre douze mille livres sterling dans la poche de Samuel Crowe, ce coquin de marin, qui aurait bonne envie de me pendre à l’extrémité d’une vergne. »
Ici, il fut interrompu par le marin… « Damnés soient tes yeux de taupe ! aucun des tiens… Te pendre !..raccommode mon mât de perroquet ! si la corde y était bien passée, et si le palan était en bon état, voyez-vous ! » Tom Clarke, qui était présent, se mit à considérer Ferret avec attention, et le chevalier lui donna l’assurance que s’il avait réellement le pouvoir et la volonté d’être utile au capitaine Crowe dans quelque affaire essentielle, non-seulement il serait généreusement récompensé, mais encore qu’il paierait sa dette et lui donnerait un logement dans sa propre maison. Ce jour-là même, d’après les conseils de sir Launcelot et de son neveu, Crowe fit un arrangement conditionnel avec le cynique, par lequel il lui assurait la rente du capital de quinze cents livres sterling, sa vie durant, si par ses soins le capitaine pouvait rentrer en possession de la terre de Hobby Hole dans le Yorskire, qui provenait de son grand-père, et dont il était l’héritier légitime.
Après que cet engagement eut été signé, Ferret apprit au capitaine Crowe qu’il était l’époux légitime de Bridget Maple, tante du capitaine, par un mariage secret, il est vrai, mais dont il pouvait fournir la preuve par des témoignages sans reproche : qu’ainsi ladite Bridget Maple, autrement dite femme Ferret, étant en pouvoir de mari, n’avait pu par conséquent passer aucun acte, ni consentir aucune aliénation sans son consentement : donc la cession du bien de Hobby Hole était illégale et de nul effet. Cette déclaration fut reçue avec plaisir par toute la compagnie, qui s’empressa de complimenter Samuel Crowe sur la perspective qu’il avait de recouvrer son héritage. Tom Clarke, particulièrement, protesta, les larmes aux yeux, que cette nouvelle lui causait une joie inexprimable ; ses larmes coulèrent avec plus d’abondance, quand le capitaine déclara que, puisqu’il se trouvait alors avec une existence assurée pour le reste de ses jours, il avait quelque idée de s’embarquer pour courir la bordée du mariage.
Mais le but heureux vers lequel, comme vers le pôle nord, le cours de ces aventures a été constamment dirigé, n’était pas encore atteint. Nous voulons parler de l’union indissoluble du noble chevalier sir Launcelot Greaves avec la charmante miss Darnel. Notre héros découvrait chaque jour dans sa maîtresse mille charmes qui jusqu’alors avaient échappé à ses observations. Il remarquait que le mérité de sa beauté incomparable était égalé par la justesse de ses idées, et que sa vertu était encore supérieure à tous ces avantages. Il voyait qu’elle avait su rester étrangère à cette légèreté, cette vanité, cette affectation qui distinguent si particulièrement les dames à la mode du temps présent. Il trouvait qu’elle ne partageait pas la passion de son sexe pour la dissipation, les plaisirs, le bruit, le tumulte, les bagatelles, l’éclat et les extravagances. Il reconnaissait qu’elle avait su s’élever, par son goût et son instruction, au-dessus des amusemens vulgaires des petits esprits, et que, par la supériorité de sa raison et la finesse de ses observations, elle savait apprécier les jouissances les plus sublimes de l’esprit et du raisonnement. Il la trouvait douée de cette force d’âme qui constitue la véritable dignité, et fortifie l’empire de la raison. Il s’était assuré que son cœur, incapable de la moindre dissimulation, était franc, ouvert et généreux, susceptible des plus tendres impressions, embrasé d’un vif sentiment de l’honneur, et animé des touchantes émotions de l’humanité. Un jeune homme aussi sensible ne pouvait se défendre de sentir bien profondément le mérite de pareils avantages ; plus il voyait approcher l’époque de sa félicité, et plus l’ardeur de sa passion prenait d’accroissement. L’oncle d’Aurélia était toujours dans les bras de la mort, et dans le même état d’insensibilité. Le temps semblait ralentir sa marche, et l’impatience du chevalier était arrivée à un degré insupportable. Il fit connaître à Aurélia sa pénible situation, et la supplia, en employant les expressions les plus touchantes, d’abréger pour lui le tourment de l’attente. Il intéressa en sa faveur mistress Kawdle ; et ses instances furent enfin couronnées du succès. Les bans de mariage furent publiés régulièrement, et la cérémonie fut célébrée dans l’église de la paroisse, en présence du docteur Kawdle et de sa femme, du capitaine Crowe, de Tom Clarke et de miss Dolly Cowslip.
La mariée, au lieu d’être accablée sous le poids des diamans et des étoffes d’or et d’argent, suivant l’élégance et le goût recherché du jour, se montra dans un négligé de satin bleu uni ; elle n’avait d’autre parure que la beauté de ses yeux, qui brillaient d’un plus vif éclat que les riches produits des mines de Golconde. Ses cheveux n’avaient d’autre ornement étranger qu’un petit bouquet de roses ; mais son air noble, l’élégance de sa taille, la douceur de son regard, unis à un teint d’une telle fraîcheur et à une telle régularité de traits, que la nature humaine ne pourrait les surpasser, attiraient les regards et excitaient l’admiration de tous les assistans. Ils produisirent un tel ravissement sur le cœur de sir Launcelot, qu’il nous serait impossible de le dépeindre. Son costume, pour cette grande circonstance, était un habit de satin blanc et une veste bleue de même étoffe, le tout brodé d’argent ; et tous ceux qui le virent furent obligés de convenir que lui seul paraissait digne de devenir possesseur de la beauté que le ciel lui avait destinée pour son bonheur. Le capitaine Crowe avait un costume tout-à-fait bleu, avec une grande quantité de galons d’or, pour faire honneur aux noces de son ami ; il portait une perruque à ailes de pigeon, faite par un de ses anciens amis dans Wapping ; et il avait à son côté une énorme épée à poignée d’argent, qu’il avait achetée d’un sergent recruteur. M. Clarke avait un habit élégant avec des boutons d’or ; et sa chère Dolly était vêtue d’une jolie robe de taffetas à carreau, présent de sa maîtresse.
Les noces furent célébrées chez le docteur Kawdle, et on y vit régner la joie et le bonheur qui devaient présider à une aussi belle union.
Cependant les ordres avaient déjà été donnés à Greaves Bury Hall pour la réception de sa nouvelle maîtresse. Le jeune couple partit le lendemain matin pour cette destination, conformément au plan qui avait été concerté. Sir Launcelot et lady Greaves voyagèrent avec mistress Kawdle et Dolly dans leur voiture attelée de six chevaux gris pommelé. Le docteur Kawdle et le capitaine Crowe occupèrent le cabriolet de poste du docteur, traîné par quatre chevaux bai. M. Clarke eut l’honneur de presser les flancs de Bronzomarte ; M. Ferret monta un vieux cheval de chasse ; Crabshaw enfourcha son ami Gilbert ; et deux domestiques complétèrent le cortége. Parmi tous ceux qui faisaient partie de cette cavalcade, il n’y avait pas un seul cœur mécontent, excepté celui du jeune procureur, qui était envahi tour à tour par les désirs les plus ardens et par de froids scrupules. Quoiqu’il fût amoureux de Dolly jusqu’à l’extravagance, son respect pour l’opinion publique, et son amour pour la fortune, étaient des obstacles à l’accomplissement légitime de ses vœux ; sa vanité était un peu offusquée par l’idée d’épouser la fille d’une pauvre aubergiste de campagne ; et, de plus, il craignait le ressentiment de son oncle Crowe, s’il hasardait une démarche de cette nature sans son consentement. Plus d’une fois il porta sur Dolly des regards pleins de désirs, ayant les yeux remplis de larmes ; et plus d’une fois il laissa échapper de profonds soupirs.
Lady Greaves s’aperçut bientôt de la situation de son cœur ; et, en interrogeant miss Cowslip, elle découvrit la passion mutuelle de ces deux amans. Elle se concerta à ce sujet avec son cher chevalier ; il catéchisa le procureur, qui s’avoua coupable. On voulut connaître l’opinion du capitaine, et il déclara qu’en cela il gouvernerait, comme dans toute autre circonstance de sa vie, d’après les conseils du chevalier et de la jeune lady, parce qu’il les respectait comme des êtres d’un ordre supérieur à tout le reste du genre humain. D’après cette réponse favorable du marin, notre héros profita de la première occasion. Un jour, après le dîner, il adressa la parole en ces termes au jeune légiste, en présence de toute la compagnie : « Mon cher ami Clarke, j’ai à cœur de vous voir heureux… Votre père était un honnête homme auquel ma famille a eu de grandes obligations. Votre intégrité et vos honorables dispositions m’ont inspiré pour vous une véritable estime depuis bien des années… Je vois que vous avez du chagrin, et je veux qu’il soit de courte durée. En outre de ces motifs, c’est à votre amitié que je suis redevable de ma liberté… Que dis-je ! ne vous dois-je pas en même temps le bonheur dont je jouis par la possession de la plus excellente… Mais je comprends ce coup d’œil de mon Aurélia, et je ne dois pas offenser sa modestie. En un mot, mes obligations envers vous sont bien grandes, et le moment est venu de vous témoigner ma reconnaissance. Si la place de régisseur de mes biens vous paraît digne de vous, vous l’aurez immédiatement, et en outre la maison et la ferme de Cockerton dans mon voisinage. Je connais l’amour que vous portez à miss Dolly ; et, si j’en crois ses regards, elle ne vous porte pas moins d’intérêt… Il ne faut pas rougir, Dolly ! Outre vos agrémens extérieurs, auxquels tout le monde rend justice, vous pouvez encore avec raison vanter votre vertu, votre fidélité et votre amitié. Lady Greaves et moi, nous n’oublierons jamais les témoignages de votre attachement. Si vous êtes dans l’intention d’unir votre destinée à celle de M. Clarke, votre maîtresse me permet de vous donner l’assurance qu’elle fournira à ses frais. tout le mobilier nécessaire à la ferme ; et nous célébrerons les noces à Greaves Bury Hall. »
Les cœurs de ces amans reconnaissans furent comblés de joie par cet acte de générosité. Dolly, à genoux devant sa maîtresse, lui baignait les mains de ses larmes ; et M. Clarke était dans la même attitude auprès de sir Launcelot. L’oncle, au moins aussi touché que son neveu de la générosité de notre héros, s’écria : « Je prie Dieu que vous et votre excellente épouse vous ayez des mers tranquilles et des vents toujours favorables dans quelques parages que vous vous trouviez ! Quant à mon neveu Tom, , je lui donne mille livres sterling, pour le mettre tout-à-fait à flot ; mais, s’il manquait à la fidélité qu’il doit à son bienfaiteur, j’espère qu’il coulera bas dans ce monde et qu’il sera damné dans l’autre. » Il ne manquait plus maintenant pour assurer le bonheur des deux amans, que le consentement de la mère de Dolly, qui tenait le Lion-Noir ; mais on ne pouvait supposer qu’elle eût aucune objection contre un mariage aussi avantageux pour sa fille. Cependant on était dans l’erreur à cet égard.
Les voyageurs arrivèrent au village où le chevalier avait rempli si noblement les devoirs de la chevalerie. Il y reçut les félicitations de M. Fillet, et du procureur qui s’était rendu caution pour lui devant le juge Gobble. Après les complimens d’usage, ils lui apprirent que Gobble et sa femme étaient devenus méthodistes. Tous les prisonniers auxquels sir Launcelot avait fait rendre la liberté, vinrent lui témoigner leur reconnaissance, et ils furent accueillis avec bonté. Le lendemain, les voyageurs s’arrêtèrent au Lion-Noir, où la bonne femme manifesta la plus grande joie de voir Dolly dans une aussi heureuse position ; mais lorsque sir Launcelot lui fit part du projet de mariage, elle l’interrompit en s’écriant : « Jésus ! mon Dieu ! Ah ! vraiment ! ainsi soit-il ! la marier avec son frère ! »
Àcette exclamation, Dolly s’évanouit, et son amant resta immobile et dans un saisissement inexprimable. Crowe était tout effaré, et Aurélia et son époux éprouvaient une surprise mêlée d’inquiétude. Sir Launcelot pressa mistress Cowslip de lui expliquer ce mystère, et elle lui dit : « Il a environ seize ans que M. Clarke le père apporta dans ma maison Dolly, alors enfant. Mon époux et moi nous demeurions à cette époque dans une autre partie de cette province. J’étais accouchée depuis peu d’un enfant qui ne vécut pas, et il me loua pour nourrir Dolly. Il me confia qu’elle était une enfant de l’amour ; et, de temps en temps, il me payait généreusement pour son entretien, voulant que je la fisse passer pour ma fille. Dans sa dernière maladie, il m’assura qu’il avait pris des mesures pour assurer un sort à l’enfant ; mais depuis sa mort je n’ai reçu ni argent ni secours d’aucune espèce. » Elle ajouta : « M. Clarke avait déposé dans mes mains une bague en diamans, et un papier cacheté, que je ne devais point ouvrir sans son ordre, ou que quand Dolly serait demandée en mariage par un homme qu’elle aimerait ; et, dans ce cas, l’ouverture devait se faire en présence du curé de la paroisse. » « Envoyez chercher le curé à l’instant », s’écria le chevalier, tout rouge d’émotion ; et, fixant ses regards sur Dolly, il lui dit : « J’espère encore que tout ira bien. »
Le curé arriva, et après qu’on lui eut donné connaissance de l’affaire qui nécessitait sa présence, l’hôtesse présenta le papier ; on l’ouvrit à l’instant même, et on vit que c’était une attestation authentique, que la personne connue sous le nom de Dorothée Cowslip, était en effet Dorothée Greaves, fille de sir Jonathan Greaves, écuyer, et d’une jeune dame, morte depuis quelques années.
Le chevalier courut embrasser comme sa parente, Dolly tout étonnée, et s’écria : « C’est moi qui puis maintenant éclaircir le reste de ce mystère. Jonathan Greaves était mon oncle ; il mourut jeune encore et avant qu’il eût pu assurer le sort de son enfant, fruit d’une union fondée sur une promesse de mariage dont cet anneau était le gage. M. Clarke fut mis dans sa confidence et disposa de l’enfant. Enfin, voyant sa santé s’affaiblir, il révéla le secret à mon père, qui, dans son testament, laissa une rente annuelle de cent livres sterling à cette aimable enfant. Mais comme ils moururent tous deux pendant mon absence, il paraît que les pièces relatives à cette affaire ont été égarées, et je n’ai jamais pu jusqu’à présent découvrir la position et le domicile de ma petite cousine. Je récompenserai la bonne femme pour ses soins et sa fidélité, et je prendrai beaucoup de plaisir à conduire cette affaire à une heureuse conclusion.
La joie et la reconnaissance des deux amans étaient alors au comble, et leur satisfaction éclatait dans tout leur maintien. Depuis cet endroit jusqu’à la résidence de sir Launcelot, les cloches furent mises en branle dans toutes les paroisses ; et toutes les corporations, dans leurs costumes de cérémonie, vinrent le complimenter dans chacune des villes où il passa. À cinq milles de Greaves Bury Hall, il vit venir à sa rencontre environ cinq mille personnes de tout sexe et de tout âge, vêtues de leurs habits de fête, ayant à leur tête M. Ralph Mattocks de Darnel-Hill, et le recteur de la paroisse du chevalier. Ils étaient précédés par des musiciens de toute espèce, marchant en ordre sous toutes sortes de bannières ; les hommes et les femmes portaient des nœuds de rubans d’une grande variété de couleurs. Au bout de l’avenue, de jeunes filles, choisies, belles, et vêtues de blanc, et une troupe séparée de jeunes gens d’élite distingués par des guirlandes de lauriers et de houx entrelacés, marchaient processionnellement, et chantaient en chœur un épithalame villageois composé par le curé. Ils furent reçus à la porte par la respectable concierge mistress Oakley, dont la physionomie brillait de tant d’éclat dans cette circonstance, que, du premier coup d’œil, elle fit la conquête du cœur du capitaine Crowe, et plus tard cette passion fut consacrée par un mariage.
Les maisons de Greaves Bury Hall et de Darnel-Hill furent ouvertes pour faire accueil à tous les habitans des environs, et retentirent des expressions de la joie après que les visites de cérémonie eurent été reçues et rendues par sir Launcelot et sa charmante épouse, M. Clarke reçut la main de l’aimable miss Dolly Greaves ; et le capitaine Crowe fut remis en possession de son héritage paternel. Le bonheur parfait et non interrompu du chevalier et de sa chère Aurélia se répandit dans tout le pays. Ils furent admirés, estimés et approuvés par tous ceux qui avaient de l’honneur, du goût, et de la bonté. Ils furent chéris, respectés et presque adorés de tout le peuple, parmi lequel ils ne souffrirent point que l’impitoyable main de l’indigence ou de l’infortune se fît jamais sentir.
Ferret sembla d’abord jouir de son heureuse position ; mais bientôt il s’en fatigua, et sa misanthropie reprit le dessus. Il ne pouvait supporter de voir ses semblables heureux autour de lui. Il fit connaître à sir Launcelot le dégoût qu’il éprouvait ; il demanda à retourner dans la capitale, où il jugea qu’il trouverait toujours les alimens nécessaires pour entretenir son spleen. Avant son départ le chevalier le fit participer à sa générosité, quoiqu’il ne pût lui faire partager son bonheur, qui reçut bientôt un nouvel accroissement par la naissance d’un fils, destiné à être l’héritier et le représentant de deux familles respectables dont la haine mutuelle avait été si heureusement éteinte par l’union de ceux à qui il devait le jour.