‹ Les Aventures de Sir Launcelot GreavesChapitre 24 sur 25 · 24

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La main de la Fortune dénoue quelquefois aisément le nœud qui embarrassait la sagesse humaine.

Lorsque le docteur fit sa nouvelle apparition dans la chambre de sir Launcelot, ce chevalier lui adressa la parole en ces termes : « Monsieur, la pratique de la médecine est une des plus honorables professions en usage parmi les hommes ; elle a été révérée à toutes les époques et chez toutes les nations ; et même elle fut considérée comme sacrée dans les siècles les plus civilisés de l’antiquité. Son but est de préserver notre existence et de conserver la santé à nos semblables ; et, en se rendant ainsi utile à la société, elle en recueille les bénédictions. On doit donc supposer que celui qui s’est dévoué à cet art, possède non-seulement la pénétration et la science nécessaires, mais même qu’il est doué d’une certaine délicatesse de sentimens, d’une sensibilité naturelle et de toutes les vertus humaines. Je veux bien croire, docteur, que toutes ces qualités existent en vous ; mais pour ce qui m’intéresse particulièrement, il me suffit que vous possédiez une probité ordinaire. Vous savez fort bien jusqu’à quel point je dois être reconnaissant de vos visites ; et si vous connaissez l’art de la médecine, vous pouvez très-bien juger que, quant à présent, vos ordonnances me sont tout-à-fait inutiles… Allons, monsieur, vous ne pouvez,… vous ne pouvez croire que mon cerveau soit malade ; et, même en voulant bien vous accorder que je suis sous l’influence de cette cruelle maladie, personne n’a le droit de me traiter comme un insensé, ou de provoquer une commission, que mon plus proche parent… Afin que vous ne puissiez prétendre cause d’ignorance sur mon nom et ma famille, je vous ferai savoir que je suis sir Launcelot Greaves, du comté d’York, baronnet, et que mon parent le plus proche est sir Reginald Meadows de Cheshire, fils aîné de la sœur de ma mère… que ce gentilhomme, j’en suis certain, n’a aucune part à la violence qu’on m’a faite, sous de faux prétextes, dans l’obscurité de la nuit et au milieu des champs, où j’ai été surpris, accablé par la force et levé par des scélérats armés. S’il avait cru réellement que j’eusse perdu la raison, il aurait agi conformément à ce que prescrivent l’honneur, l’humanité et les lois de ce pays. Dans la position où je me trouve, j’ai le droit de m’adresser au lord chancelier pour obtenir d’être jugé par un jury d’honnêtes gens ; mais je ne puis me prévaloir de ce droit, tant que je serai à la merci de l’homme brutal et sans foi dans la maison duquel je suis renfermé, à moins que vous ne m’accordiez votre assistance. Je la réclame donc de vous, persuadé que vous êtes un honnête homme, un chrétien, un compatriote, qui, malgré tout autre motif qui pourrait vous arrêter, devez vous intéresser à ma situation comme à une affaire d’un intérêt général, et concourir de tout votre pouvoir à attirer le châtiment de la loi sur ceux qui ont osé faire un pareil outrage à la liberté de votre patrie. »

Le docteur parut d’abord un peu déconcerté ; mais, après s’être rassuré, il reprit son importance et sa suffisance habituelles, et assura notre héros qu’il lui rendrait tous les services qui dépendraient de lui ; mais, en même temps, il l’engagea à prendre la potion qu’il avait ordonnée.

Le chevalier, les yeux étincelans de fureur, s’écria : « Je suis convaincu maintenant que vous êtes le complice du complot infâme dirigé contre moi ; vous êtes un vil misérable, sans aucun principe d’humanité, le déshonneur de votre profession, et la honte de la nature humaine. Oui, monstre ! tu es le plus perfide de tous les assassins ; tu es l’instrument salarié du crime et de la trahison, qui, par des motifs plus méprisables encore que la méchanceté, l’envie, et la vengeance, enlèves à l’innocent toutes les consolations de la vie, le diffames par une supposition de démence, la plus cruelle sorte de calomnie, qui tend à le plonger dans le malheur, en le reléguant dans la plus horrible prison, en proie à des réflexions plus amères encore que la mort même… Mais je veux te parler avec calme. Rends-moi justice, ou crains les conséquences de ton refus. Je réclame la protection de la loi… Si je suis refusé, souviens-toi que tu en rendras compte un jour… Si tu veux que ta trahison reste inconnue, il faut que toi, ainsi que tous les autres scélérats qui avez comploté contre moi, vous ayez recours à l’assassinat, ressource que je vous crois très-capables d’employer ; le sort d’un homme de mon rang et de mon caractère ne peut rester plus long-temps ignoré. Tremble, scélérat, de l’idée de me voir recouvrer ma liberté. Cependant, va-t’en, de peur que ma juste colère ne me force à faire voler ta cervelle sur ce mur… Sors d’ici… »

L’honnête docteur n’était pas tellement persuadé de la démence de son malade, qu’il ne crût prudent de suivre son conseil ; ce qu’il fit aussi promptement qu’il lui fut possible, au moment même où éclatait un événement tout-à-fait inattendu.

Pour en rendre un compte exact, il est nécessaire que nous retournions auprès des véritables amis du chevalier, le capitaine Crowe et le procureur Clarke, que nous avons laissés pleins d’inquiétudes, délibérant sur le sort de leur patron. L’esprit de Clarke était beaucoup plus fécond en ressources que celui du marin, et il imagina de faire insérer dans tous les papiers publics un avertissement conçu en ces termes : « Un gentilhomme distingué par son rang et sa fortune, a disparu dans la soirée d’hier de sa maison près de Golden-Square, d’après une lettre qui lui a été remise par un porteur. On a de grands motifs de croire que sa vie a été exposée à quelque violence ; toute personne qui pourra donner des renseignemens propres à éclaircir cette ténébreuse affaire, est priée de s’adresser à M. Thomas Clarke, procureur, dans sa maison, Upper-Brook-Street ; elle peut compter sur une récompense de cent guinées, qui lui seront payées, si elle fait les déclarations demandées. »

Le porteur, qui avait remis la lettre, se présenta en conséquence ; mais il ne put donner d’autres renseignemens, sinon que la lettre lui avait été remise avec un schelling, par un homme enveloppé d’un grand manteau qui l’avait arrêté pour lui donner cette commission comme il passait dans Queen-Street. Nécessairement, l’avertissement devait faire effet sur quelque autre personne, et le cocher de fiacre, qui avait conduit notre héros au lieu de son emprisonnement, se présenta à son tour. Le drôle avait bien reçu l’ordre de garder le secret, et on l’avait généreusement rétribué pour tenir sa langue ; on pouvait supposer qu’il tiendrait parole, parce que cet homme était à son aise, propriétaire de sa voiture, et bien connu du directeur de la maison des fous, qui l’avait employé souvent dans de précédentes occasions de même nature. Peut-être sa fidélité envers ses commettans, fortifiée par l’espérance d’être employé à l’avenir dans d’autres expéditions du même genre, aurait été à l’épreuve d’une offre de cinquante guinées ; mais une somme de double valeur fut une tentation à laquelle il ne put résister. Aussitôt qu’il eut lu l’avis dans les affiches du jour, en buvant le matin sa pinte de bière au cabaret, il entra en lui-même en consultation sur le parti qu’il devait prendre ; et, n’ayant aucun motif de douter qu’il ne s’agît du même individu qu’il avait voituré, il résolut de gagner la récompense promise, et de s’abstenir désormais de pareilles aventures. Il prit la précaution cependant de se faire accompagner chez M. Clarke par un procureur. Un engagement conditionnel fut dressé, et Clarke, avec l’aide de son oncle, déposa l’argent, qui ne devait être retiré qu’après que toutes les conditions auraient été remplies. Ces mesures préalables étant prises, le cocher déclara qu’il connaissait et indiqua la maison où sir Launcelot était renfermé. De plus, il accompagna Clarke et Crowe à la chambre des juges, et affirma sous serment sa déclaration. Un mandat fut délivré pour faire une perquisition dans la maison de Bernard Shackle, et faire mettre en liberté sir Launcelot Greaves, s’il s’y trouvait.

En vertu de cet acte de l’autorité, ils se firent accompagner d’un constable, avec une escorte formidable d’agens de police. Ils les embarquèrent dans plusieurs voitures, et se rendirent, le plus promptement possible, à la maison de M. Shackle, qui ne jugea pas à propos de s’opposer à leur mission, mais au contraire les admit immédiatement, quoique, cependant, des symptômes certains manifestassent ses inquiétudes. Un domestique, d’après les ordres de son maître, les conduisit à l’appartement de sir Launcelot en se précipitant tous ensemble dans les escaliers, ils occasionnèrent un tel bruit, qu’ils alarmèrent le médecin, qui avait ouvert la porte pour se retirer, et qui fut témoin de leur irruption. Le capitaine Crowe, conjecturant, d’après l’embarras de sa contenance, qu’il était coupable dans cette affaire, ne se fit aucun scrupule de le saisir au collet, dans le moment où il cherchait à s’enfuir. Pendant ce temps, le bon et tendre Clarke accourait au-devant du chevalier, les yeux mouillés par l’excès de sa joie ; et, mettant de côté le respect et les formes cérémonieuses, il jetait les bras autour de son cou et le pressait contre son sein.

Notre héros fut vivement touché en recevant cette preuve d’attachement. Il serra à son tour Clarke dans ses bras ; il l’honora du titre de son libérateur, et lui demanda par quel miracle il avait pu découvrir le lieu de sa retraite ? L’honnête procureur entreprenait de lui faire un détail, très-minutieux et très-circonstancié, des diverses démarches qu’il avait faites, lorsque Crowe, tirant le médecin par le collet, entra, et serra la main de son ancien ami, protestant qu’il n’avait pas ressenti de joie égale à celle-ci depuis le jour où il échappa à un corsaire de Salé, sur la côte de Barbarie, et que, depuis deux jours, il aurait volontiers donné tout l’argent qu’il possédait dans le monde, à celui qui lui aurait fait voir sir Launcelot dégagé de ses amarres. Le chevalier, après lui avoir témoigné combien il était sensible à ses bons sentimens, lui dit qu’il désirait qu’il rendît la liberté à ce misérable, en indiquant le médecin, qui, se voyant relâché contre toute espérance, se retira avec la plus grande précipitation.

Sir Launcelot, accompagné de ses amis, se dirigea vers la grille de clôture, qu’il trouva ouverte, et monta dans une des voitures ; et, pendant le trajet jusque chez lui, on lui fit connaître les moyens qui avaient été employés pour lui rendre la liberté.

En arrivant, il trouva dans son parloir miss Dolly Cowslip, qui attendait, avec une impatience mêlée de crainte, le résultat des démarches de M. Clarke. En voyant le chevalier, elle tomba à ses genoux, et lui baigna les mains de ses larmes. La présence de cette jeune fille, lui rappelant l’idée de sa maîtresse, remplit son cœur d’émotions violentes, et le décida à exécuter le plan qu’il avait déjà formé. Quant à Crabshaw, il ne fut pas le dernier à témoigner sa joie du retour de son maître. Après avoir baisé respectueusement le pan de son habit, il se rendit à l’écurie pour communiquer ces heureuses nouvelles à son ami Gilbert qu’il sella et brida. Il rendit les mêmes soins à Bronzomarte ; puis, après s’être revêtu de son accoutrement d’écuyer, il monta l’un, et laissa l’autre à la porte de la maison. Il se mit à parader et à caracoler en poussant de temps en temps des acclamations qui amusèrent beaucoup la populace ; enfin, son maître lui envoya l’ordre de rentrer avec les chevaux. Il fallut obéir et remener les chevaux à l’écurie ; ensuite il quitta son costume, et rejoignit les autres domestiques, qui résolurent de célébrer cet heureux jour par un banquet et des réjouissances.

Leur maître avait encore trop d’inquiétude dans le fond de son cœur pour pouvoir partager leur joie. Il réunit ses amis dans le parloir, et eut une conférence avec eux pour les informer qu’il avait de fortes raisons de croire que miss Darnel était enfermée dans la même maison où il avait été retenu prisonnier, circonstance qui les comblait à la fois de plaisir et d’étonnement. Dolly, surtout, versa des larmes en abondance, et le conjura de délivrer sa chère lady sans. plus attendre. Il ne restait plus qu’à concerter un plan convenable pour opérer sa délivrance. Comme Aurélia avait informé Dolly de sa parenté avec mistress Kawdle, chez laquelle elle se proposait de loger avant qu’elle eût été atteinte et arrêtée par son oncle dans sa course, cette particularité fut un trait de lumière pour ce conseil, qui crut voir l’indication. de la direction à suivre pour obtenir la libération de miss Darnel.

Notre héros, accompagné de Dolly et de Tom Clarke, se rendit immédiatement chez le docteur Kawdle, qui était sorti ; mais ils furent admis auprès de mistress Kawdle, qui les reçut avec la plus grande politesse. Elle était tout-à-fait affable, sensible, aimable et fortement attachée à Aurélia, autant par les liens de l’amitié, que par ceux de la parenté. Aussitôt qu’elle eut appris la situation pénible de sa cousine, elle manifesta le plus vif intérêt pour concourir à lui rendre la liberté, et elle assura sir Launcelot qu’il pouvait compter qu’elle seconderait de tout son pouvoir les plans qu’il proposerait pour atteindre ce but. Il n’y avait lieu ni à hésiter, ni à choisir ; elle l’accompagna sur-le-champ chez le juge qui, d’après la plainte, rendit un nouveau mandat de recherche pour miss Darnel. Le constable et son escouade furent de nouveau employés, et sir Launcelot reprit le chemin du repaire de M. Bernard Shackle. Le mandat de perquisition n’était pas le seul but de la visite qu’ils faisaient par ordre du juge. Chemin faisant, ils se concertèrent sur la manière dont ils devraient s’introduire successivement auprès de miss Darnel, afin que sa sensibilité ne fût pas trop vivement mise à l’épreuve par leur soudaine apparition.

Lorsqu’ils furent arrivés à la maison, ils produisirent leurs titres en vertu desquels une femme de service fut chargée de les conduire à l’appartement d’Aurélia. Dolly entra la première dans la chambre de cette charmante personne, qui, levant les yeux, jeta un grand cri, et se précipita dans les bras de sa fidèle Cowslip. Quelques instans s’écoulèrent avant que Dolly pût s’écrier, « Je suis venue pour vivre et mourir avec ma chère maîtresse. » « Bonne Dolly, répondit miss Darnel, je ne puis exprimer combien j’éprouve de plaisir à vous revoir… Juste ciel ! combien ai-je passé d’heures solitaires dans la plus cruelle affliction, depuis que j’ai été séparée de vous ! mais dites-moi comment vous avez pu découvrir le lieu de ma retraite ? Mon oncle s’est-il radouci ? Est-ce à son indulgence que je suis redevable de votre arrivée dans ce séjour ? »

Dolly lui répondit que non ; et lui apprit peu à peu que sa cousine mistress Kawdle était dans la chambre voisine. Celle-ci entra aussitôt ; et une scène touchante de reconnaissance eut lieu entre ces deux parentes. Ce fut mistress Kawdle, qui, dans le cours de la conversation, remarquant qu’Aurélia était parfaitement tranquille, commença à lui annoncer sa prochaine délivrance. Alors Aurélia la pria instamment de lui faire connaître quel était celui dont l’humanité et l’habileté avaient pu produire un si avantageux changement dans son sort ; sa cousine lui avoua que c’était un jeune gentilhomme du Yorkshire, appelé sir. Launcelot Greaves. En entendant prononcer ce nom, sa physionomie se couvrit d’une vive rougeur, et ses yeux brillèrent d’un nouvel éclat. « Ma cousine, dit-elle en soupirant, je ne sais que vous dire… Ce gentilhomme, sir Launcelot Greaves, était sûrement né… Je vous le dis, ma chère cousine, sir Greaves a toujours été mon ange tutélaire. »

Mistress Kawdle, qui avait entretenu avec elle une correspondance, n’était pas étrangère à la liaison qui existait entre ces deux amans, et avait toujours favorisé les prétentions de notre héros, sans le connaître personnellement ; elle fit alors, en souriant, l’observation que, puisque Aurélia regardait le chevalier comme son ange tutélaire, et que le chevalier, de son côté, l’adorait comme une divinité, la nature paraissait les avoir formés l’un pour l’autre ; car des idées aussi sublimes les élevaient au-dessus de la sphère des simples mortels. Alors elle se hasarda à lui annoncer qu’il était en ce moment dans la maison, brûlant d’impatience de lui présenter son respect. Cette nouvelle fit d’abord disparaître de ses joues leur incarnat naturel, qui bientôt y revint avec plus de force ; son cœur palpita, son sein se souleva, et tout son être fut agité de transports plus violens que désagréables. Cependant elle reprit bientôt du calme et sa sérénité naturelle ; et, se levant de son siège, elle dit quelle voulait le voir dans l’appartement voisin, où il était dans une pénible anxiété, attendant qu’elle lui permît d’approcher de sa personne. Elle s’avança vers lui, vêtue d’un élégant négligé blanc, emblème de la pureté de son cœur ; il relevait l’éclat de cette beauté brillante, ranimée par le sentiment de la reconnaissance et d’une touchante affection ; son cœur était trop plein pour pouvoir s’épancher. Sir Launcelot, dans son ravissement, accourut vers elle ; et, se jetant à ses pieds, il imprima un baiser respectueux sur sa main de lis. « Ô divine Aurélia, s’écria-t-il, c’est un présage de ce bonheur ineffable que vous étiez destinée à me procurer. Puis-je donc vivre pour vous voir rendue au bonheur, à la liberté, à la tranquillité, à la santé ! » « Vous avez vécu, dit-elle, pour voir mes obligations envers sir Launcelot tellement multipliées, que ce ne sera pas assez de toute ma vie pour lui témoigner la reconnaissance que je dois à ses bontés… » « Vous exagérez mes services, qui ont été plutôt l’accomplissement d’un devoir que commandait la simple humanité, que les effets d’une passion généreuse. Mais il ne faut pas que l’expression inopportune de mes sentimens vous retienne plus long-temps dans cet odieux séjour. Permettez que je vous accompagne jusqu’à la voiture, et que je vous confie aux soins de cette bonne Dolly, et à la protection de cet honnête jeune homme qui est mon ami particulier. En disant cela, il lui présenta M. Tom Clarke, qui salua respectueusement l’aimable Aurélia.

Les dames étant établies dans la voiture, sous l’escorte du jeune procureur, sir Launcelot leur promit que le soir même il se rendrait à la maison du docteur Kawdle où elles allaient directement. Notre héros, qui était resté avec le constable et sa troupe, demanda M. Bernard Shackle, sur la personne duquel il y avait une plainte pour conspiration, et, en outre, une autre pour vol, en raison de ce qu’il avait enlevé au chevalier son argent et d’autres effets, la première nuit de son emprisonnement.

M. Shackle eut assez de prudence pour éviter ce conflit, et même pour prévenir l’accusation de félonie, en envoyant un de ses domestiques rétablir dans la chambre l’argent et les papiers, que le chevalier recouvra effectivement avant de quitter la maison.

Dans le cours de ses recherches pour trouver Shackle, il entra par hasard dans la chambre du poëte, qu’il trouva en négligé, écrivant sur une table ; il avait un bandeau sur un œil, et sa tête couverte d’un bonnet de nuit de flanelle. Le chevalier, après s’être excusé de s’être introduit si librement, demanda à M. Distich si ses services pouvaient lui être de quelque utilité, attendu qu’il était en position de faire servir sa petite influence à l’avantage de ses compagnons de malheur ? Le poëte, l’ayant, quelques instans, regardé obliquement, s’exprima en ces termes : « Je vous ai bien dit que votre résidence dans cette maison serait de courte durée. J’ai éprouvé un petit accident à mon œil gauche, de la part d’un coquin de cordonnier, qui veut qu’on le prenne pour le roi de Prusse ; et je suis occupé en ce moment à écorcher sa majesté, dans une satire bien mordante en vers iambiques. Si vous pouvez me donner une carotte de tabac et une bouteille de genièvre, vous me ferez plaisir… Si vous ne voulez, je suis votre serviteur, et je me réjouirai de votre délivrance. »

Le chevalier refusa de lui donner les objets qu’il demandait, craignant qu’ils ne fussent préjudiciables à sa santé ; mais il lui offrit son appui pour empêcher qu’il ne supportât aucun mauvais traitement. « Je comprends à présent, dit le satirique, toute l’étendue de votre générosité. Vous voulez me procurer tout, excepté ce que je demande… Que Dieu vous bénisse !… Si vous voyez Ben Bullock, dites-lui que je désire qu’il ne me dédie pas davantage aucun de ses ouvrages. Que le diable confonde le drôle ! il a changé de gamme, et il commence à avoir peur…… Quant à moi, je persiste dans mes premiers principes, je brave tout le monde, et je mourrai à la peine, quand même la mort devrait être précédée par la damnation. »

Le chevalier, le voyant incorrigible, l’abandonna à la chance incertaine d’être consolé quelque jour par une petite ration de liqueur ; mais il résolut, si cela était possible, de faire une information exacte sur l’économie intérieure et les affaires de cette maison particulière d’inquisition, afin qu’une complète justice pût être rendue à chacun des individus qui y avaient été injustement renfermés.

Dans l’après-dîner, il ne manqua pas de faire sa visite à miss Aurélia, et ils se firent de nouvelles protestations de leur tendresse. Ensuite, il lui fit voir la lettre qui avait porté tant de trouble dans son cœur. À peine miss Aurélia eut-elle jeté les yeux sur ce papier, qu’elle le reconnut pour le congé formel qu’elle avait entendu signifier à M. Sycamore ; il avait été intercepté par son oncle, qui l’avait adroitement renfermé sous une autre enveloppe à l’adresse de sir Launcelot Greaves, qui était étrangement surpris de voir ce mystère éclairci avec autant de facilité. Il est plus aisé de concevoir que d’exprimer l’excès de la joie qui pénétra les cœurs de ces deux amans ; mais, pour mettre leur bonheur à l’abri de toute atteinte, il fallait que miss Aurélia fût garantie contre la tyrannie de son oncle, dont les droits de tuteur expiraient seulement dans quelques mois.

Le docteur Kawdle et sa femme, ayant été admis à leur délibération, il fut convenu que miss Darnel aurait recours à la protection du Lord Chancelier ; mais cette mesure devint inutile par l’arrivée imprévue de John Clump, porteur de la lettre suivante pour mistress Kawdle, de la part de l’homme d’affaires d’Anthony Darnel, et datée de la maison de campagne d’Aurélia :

« Il a plu à Dieu d’affliger M. Darnel par une violente attaque d’une paralysie mortelle. Il en a été atteint hier, et, depuis ce temps, il est dans un état d’insensibilité qui ressemble à la mort. Au nombre des papiers qui étaient dans ses poches, j’ai trouvé la pièce suivante qui semble indiquer que mon honorable jeune maîtresse, miss Darnel, est retenue dans une maison particulière destinée aux aliénés. Je crains que M. Darnel ne soit jugé bien sévèrement devant Dieu, à cause de sa cruauté envers cette jeune et excellente personne. Je crois inutile de vous presser de prendre, dès la réception de cette lettre, les mesures nécessaires pour rendre la liberté à ma pauvre maîtresse. En attendant, je prendrai tous les soins convenables pour la conservation de ses propriétés, et je vous rendrai compte de tous les événemens qui pourront avoir lieu. Je suis avec respect, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Ralph Mattocks. »

John Clump, avec cette lettre, s’était mis en route pour Londres, porté sur les ailes de l’amour ; quand il arriva à la porte de M. Kawdle, il était tellement couvert de boue de la tête aux pieds, que les domestiques lui refusèrent l’entrée. Cependant il força la porte, et franchit, en courant, l’escalier, jusqu’à la salle à manger, où la compagnie ne fut pas médiocrement surprise d’une pareille apparition. Clump ne fut pas moins étonné de voir Aurélia, et l’objet de ses amours miss Dolly Cowslip. Il se mit à genoux devant sa maîtresse, et lui présenta la lettre, qui fut prise par le docteur et remise à sa femme, à qui elle était adressée ; celle-ci en lut tout haut le contenu, qui ne fut pas mal accueilli, comme on le présume bien, par les diverses personnes qui composaient cette petite société. John Clump fut honoré de l’approbation de sa jeune maîtresse qui le loua de son zèle et de sa diligence ; elle le récompensa par une bonne gratification, et l’invita à venir la revoir lorsqu’il se serait rafraîchi et reposé de ses fatigues.

M. Thomas Clarke fut consulté sur la conduite à tenir dans cette circonstance, et il fut d’avis que miss Darnel fît choix sans délai d’un autre tuteur, pour le peu de temps que devait durer encore sa minorité. Cette opinion fut adoptée par les jurisconsultes les plus célèbres, dont on demanda les conseils. M. Kawdle fut désigné pour être chargé de cette fonction, et les formalités nécessaires furent remplies dans le moins de temps possible.

Le premier usage que le docteur fit de son autorité, fut de donner des pouvoirs temporaires à M. Ralph Mattocks pour administrer les biens de miss Aurélia Darnel ; et la lettre lui fut envoyée par John Clump, qui partit sans délai pour le château de sa maîtresse ; mais ce ne fut pas sans un serrement de cœur, occasionné par certains avis qu’il avait reçus concernant la liaison de sa chère Dolly avec M. Tom Clarke, le procureur.

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