Chapitre 3 Un coup de poignard dans le cœur
Aux premiers rayons du matin, sous les écharpes légères de la brume, le paysage apparaissait, dans toute la grâce sauvage d’une nature vierge encore des outrages de la civilisation… Des troupes d’outardes, d’oies sauvages et de canards quittaient avec des cris joyeux les immenses champs de roseaux desséchés qui bruissaient au vent du matin. De gros caïmans au dos couvert de mousses verdoyantes se laissaient voluptueusement aller au fil de l’eau, en humant la première caresse du soleil. D’autres, tout petits, frétillants comme des lézards, se jouaient par myriades dans les étangs marécageux qui bordent les rives du Mississippi.
Le feuillage des grands peupliers blancs frissonnant sous la brise faisait entendre sa mélancolique chanson. Tout un monde de libellules et de coléoptères, aux corselets étincelants, s’échappait du tronc pourri des vieux saules, et des milliers de petits oiseaux secouaient leurs ailes humides de rosée et répondaient par leurs pépiements joyeux au coassement mélancolique des grenouilles géantes.
Une presqu’île formée par un rio, affluent du Mississippi, était couverte d’un bois touffu de hêtres, d’érables, de chênes et de lauriers au-delà desquels s’étendait un autre marécage. À trente milles à la ronde, la région entièrement déserte présentait le même caractère. Les fièvres mortelles qui montent de la boue putride, chauffée par le soleil, en avaient toujours chassé les squatters et les colons.
C’est au centre du bois qui couvrait la presqu’île que s’élevaient les ruines de la ferme abandonnée où le docteur Klaus Kristian et sa bande s’étaient réfugiés, à peu près certains que personne – même si leur retraite venait à être connue – ne viendrait les y déranger.
Depuis de longues années, le bâtiment qui remontait au temps de l’occupation de la Louisiane par la France, n’avait tenté aucun de ces voleurs de terrains si nombreux en Amérique. Tous ceux qui avaient tenté de s’établir dans cet endroit maudit avaient péri misérablement. Le voisinage des marais en rendait en certaines saisons l’atmosphère mortelle. Le dernier propriétaire, sa femme et ses quatre enfants avaient succombé aux fièvres, la même semaine, et un chasseur avait retrouvé leurs squelettes nettoyés par les fauves et les insectes.
Le docteur Klaus Kristian connaissait parfaitement cette sinistre légende, mais il s’était promis de quitter cette demeure inhospitalière sitôt que viendrait la saison des fièvres. En attendant, lui et ses hommes avaient là une retraite à peu près sûre, et située à proximité d’Isis-Lodge dont le bandit avait certaines raisons de ne pas s’éloigner.
Cette nuit-là, Klaus Kristian était revenu très tard d’un voyage à la ville de Monroë où il s’était rendu à cheval.
En entrant dans le vieux bâtiment, il avait été surpris de ne voir personne, la ferme semblait avoir été abandonnée précipitamment. Les caisses déclouées, les vêtements et les ustensiles jetés pêle-mêle sur le sol, décelaient une fuite soudaine.
— Est-ce que ces coquins m’auraient abandonné, songea-t-il, en montant à la chambre qu’il occupait au premier étage. Mais non, il y a autre chose… Je n’ai même pas trouvé Betty. Pour qu’ils l’aient emmenée, il faut qu’il se soit passé quelqu’événement grave.
La chambre présentait les mêmes traces de désordre que les pièces du rez-de-chaussée. Le docteur constata avec colère qu’une petite valise où il renfermait des papiers importants avait disparu.
Il ne savait que penser, lorsqu’à la clarté de sa lampe électrique de poche, il aperçut bien en vue, au milieu de la table placée au centre de la pièce, une feuille de papier sur laquelle on avait griffonné les lignes suivantes :
Peter David a trahi. Pedrillo est en prison. John Jarvis est en route pour cerner la ferme au lever du jour. Venez nous rejoindre sans retard au refuge.
Dadd.
Avec un grand sang-froid le bandit examina la situation. Il n’y avait évidemment qu’une chose à faire, suivre le conseil de Dadd. Le refuge auquel ce dernier faisait allusion était une cabane de branchages et de roseaux, bâtie dans la partie la plus inaccessible du marécage, et où les bandits pouvaient à la rigueur se cacher pendant quelques jours.
Après s’être assuré du bon fonctionnement de son browning, le bandit se mit en route, mais il n’avait pas fait trente pas qu’un grondement retentit à ses côtés. Il faisait déjà assez clair pour que Klaus Kristian pût reconnaître un redoutable dogue, de la race de ceux que les planteurs employaient autrefois à la chasse des esclaves marrons.
Le claquement sec d’une détonation se fit entendre ; le dogue avait roulé sur le sol, dans un hurlement d’agonie.
Klaus Kristian s’enfuit à toutes jambes sous une grêle de balles. Les coups de feu illuminaient toute la lisière du bois où John Jarvis avait embusqué ses hommes.
Pliant le dos, se faufilant entre les arbres, le fugitif contourna la ferme et s’engagea dans un autre sentier. Là aussi le passage lui était fermé et des aboiements furieux éclataient de toutes parts dans les fourrés.
Blessé d’une balle à la jambe, les vêtements déchirés aux épines des buissons, il parvint à grand-peine à rentrer dans la ferme, dont il barricada toutes les issues avec des caisses, des tonneaux, des pièces de bois, tout ce qui lui tomba sous la main.
Il était momentanément en sûreté, mais, il le comprenait, sa capture n’était qu’une affaire de temps ; de tous côtés la retraite lui était coupée.
Il se rendait aussi parfaitement compte que, cette fois, on ne cherchait nullement à le prendre vivant. On voulait simplement se débarrasser de lui, comme d’une bête malfaisante ; les coups de feu qu’il venait d’essuyer le prouvaient surabondamment.
Il remonta dans la chambre dont la fenêtre était munie d’épais volets de bois percés d’une meurtrière. Il avait une carabine, un browning et une certaine quantité de cartouches, il pouvait tenir encore longtemps, et d’ici là on viendrait peut-être à son secours.
Le bâtiment très ancien avait d’épaisses murailles ; il datait des anciennes luttes des Peaux-Rouges contre les Blancs, et les fenêtres très étroites étaient grillées de solides barreaux. Enfin de la chambre, on commandait l’unique porte qui donnât accès dans l’intérieur de la ferme.
Tout en réfléchissant, Klaus Kristian ne perdait pas de vue la lisière du bois où s’abritaient ses ennemis.
— S’ils savaient que je suis tout seul, songea-t-il, ils n’y mettraient pas tant de façons.
À ce moment un Noir sortit d’un buisson et se mit à ramper dans la direction de la porte. Le docteur le visa longuement, et tira. Atteint à l’épaule, le Noir eut un soubresaut convulsif et demeura immobile.
— Et d’un ! ricana le bandit, à un autre ! Mais…
Il s’était retourné brusquement, il venait d’entendre derrière lui, un bruit singulier, qui semblait partir de la cheminée de la chambre.
Il s’approcha, deux jambes maigres et couvertes de suie se trémoussaient au-dessus de l’âtre. Il empoigna une des jambes et la tira de toutes ses forces. Dans l’intérieur du tuyau, il y eut une explosion de jurons et d’imprécations.
— Laissez-moi donc tranquille, docteur, criait-on, vous me faites mal. C’est moi Dadd, le petit Dadd !
De surprise, le docteur lâcha la jambe qu’il tenait.
La minute d’après, il courait à la meurtrière qu’il avait un instant quittée. Il lui semblait avoir entendu du bruit au rez-de-chaussée.
Il ne s’était pas trompé, un Noir avait mis à profit sa courte absence pour s’approcher de la porte, et il en entamait le bois avec un solide bowie-knife.
Klaus Kristian mit l’homme en fuite à coups de browning et retourna à la cheminée.
Un personnage mince et fluet achevait d’en sortir, le visage, les mains et les cheveux si complètement barbouillés de suie qu’on eût pu le prendre pour un nègre.
Le nouveau venu, un étique adolescent dont le visage osseux, au nez crochu, au menton en galoche, aux petits yeux verdâtres, offrait un comique irrésistible, n’était autre que celui qui avait joué le rôle de la vieille miss évanouie, lors de l’évasion. En l’apercevant, ainsi barbouillé, Klaus Kristian ne put s’empêcher de rire.
— D’où viens-tu, mauvais drôle ? lui dit-il paternellement. Et par où diable as-tu passé ?
— Parbleu vous le voyez bien, grommela Dadd en s’essuyant le visage avec un vieux journal ; tout à l’heure, j’ai cru que vous alliez m’arracher la jambe !…
Dadd était ce qu’on appelle à San Francisco un « hoodlum », un jeune rôdeur ; le docteur l’avait cueilli un beau matin sur le pavé de la grande ville de l’Ouest et, amusé de sa face simiesque et de ses espiègleries, l’avait enrôlé dans sa bande. Dadd avait pour le docteur un dévouement et une admiration sans bornes.
— Tout cela ne m’explique pas, méchant babouin, reprit Kristian, comment tu as pu traverser la ligne des policemen.
— Ah ! voilà ! fit le jeune voyou, avec un facétieux clignement d’œil. Ça n’est pas à la portée de tout le monde. J’ai grimpé dans un arbre et j’ai sauté de branche en branche, comme un écureuil, jusqu’à ce que j’aie atteint le grand platane qui s’étend au-dessus de la ferme. J’ai pris pied sur le toit. Je me suis étendu à plat ventre dans les herbes qui le couvrent et j’ai pu entrer dans la cheminée sans être vu.
— Ça ne m’avance pas à grand-chose que tu sois là, reprit durement le docteur ramené au sentiment de la situation. Que font Jonathan et les autres ?
— Désarroi complet. Ils ne savent que faire. Il y en a qui croient que vous êtes pris. Ils sont découragés. Ils n’ignorent pas que s’ils sortent de leur refuge, ils tomberont sous les balles des policemen.
— Ce sont des poltrons, de vraies brutes. Il n’y a nulle initiative, nulle intelligence à attendre d’eux quand je ne suis pas là !… Enfin, tu as bien fait de venir. Tu vas peut-être m’être utile.
Kristian s’était assis à la table, sur laquelle se trouvaient du papier et de l’encre.
Cinq longues minutes, le docteur demeura plongé dans ses réflexions, puis il se mit à écrire fiévreusement :
— Oui, grommela-t-il, il n’y a que ce moyen, si hasardeux soit-il.
Dadd en faction à la meurtrière venait de tirer un coup de feu sur les assaillants. Ceux-ci y répondirent par une fusillade nourrie. Une balle fit sauter dans l’intérieur de la pièce un large éclat de bois.
— Du train dont ils y vont, dit froidement le docteur, ils seront ici avant une demi-heure. Écoute ici, Dadd.
— Que faut-il faire ?
— Tu peux retourner par le même chemin que tu as pris pour venir ?
— Parbleu !
— Tu vas porter ce billet à Jonathan, il faut qu’il suive exactement les instructions que je lui donne. Tu lui remettras aussi ces deux flacons que j’enveloppe soigneusement, prends garde de les casser ou de les perdre, ma vie en dépend. Tu as compris ? Maintenant, il commence à faire jour, fiche-moi le camp et ne te fais pas prendre.
Klaus Kristian avait habitué tous ceux qui l’approchaient à l’obéissance la plus passive. Sans se permettre la moindre réflexion, Dadd glissa le billet et les flacons dans la poche intérieure de sa veste de toile et disparut dans le tuyau de la cheminée.
Pour distraire l’attention des assaillants pendant que son messager sauterait du toit dans les branches du platane, le docteur tira plusieurs coups de feu, et au bout d’une dizaine de minutes il fut à peu près certain que Dadd, grâce à son agilité simiesque, avait pu gagner la cime des grands arbres où il se trouvait en sûreté.
Dès lors le docteur ne se donna plus la peine de répondre aux coups de feu de ceux qui l’assiégeaient.
Ces derniers voyant qu’il ne se défendait plus crurent d’abord à une ruse de guerre, puis ils s’enhardirent. Après quelques hésitations, la porte fut enfoncée à coups de hache et les policemen que dirigeaient John Jarvis et Floridor envahirent le rez-de-chaussée.
À leur grande surprise, il était vide, le browning au poing, ils montèrent au premier étage.
Là un horrible spectacle les attendait.
Le docteur Klaus Kristian gisait étendu sur le dos, au milieu d’une mare de sang. À côté de lui un bowie-knife rouge jusqu’au manche, avait sans nul doute causé la profonde blessure qui trouait la cage thoracique, juste à la place du cœur.
John Jarvis posa la main sur la poitrine du docteur, approcha de ses lèvres une glace de poche qui ne fut pas ternie. Klaus Kristian était bien mort. Les extrémités commençaient à se refroidir et ses traits offraient cette crispation qui pince les narines, abaisse le coin des lèvres et qui est un des signes caractéristiques de la disparition de la vie. Les médecins l’appellent le faciès hippocratique, parce qu’elle fut observée pour la première fois par le grand Hippocrate.
— C’est à n’y rien comprendre, murmura John Jarvis. Puis où sont les autres ?…
— Je suppose qu’ils se sont enfuis par quelque souterrain, après avoir tué leur chef.
— Non, objecta Peter David, il n’y a pas de souterrain, le terrain est trop marécageux pour qu’on puisse le creuser. Ce n’est pas cela… Les bandits ont dû être prévenus et se réfugier dans les marais, où ils se sont ménagés une retraite que je connais bien mais qui est à peu près inabordable.
— L’essentiel, fit le Canadien en montrant le hideux cadavre, c’est que nous soyons débarrassés de ce génie malfaisant.
Un policeman venait d’entrer dans la chambre, la physionomie toute bouleversée.
— Descendez vite, cria-t-il, les bandits viennent de mettre le feu à la forêt en deux ou trois endroits ; et l’on entend à travers les flammes des appels déchirants, des cris de femme.
— Betty ! s’écria Peter David en s’élançant hors de la chambre. Ils vont la brûler toute vive, si nous n’arrivons à temps.
John Jarvis et tous ses hommes se précipitèrent du côté d’où partaient les cris. Le feu alimenté par les roseaux desséchés qui couvraient le marécage se propageait avec une rapidité terrible et gagnait la forêt qui disparaissait déjà sous un épais nuage de fumée.
Peter David qui, sans réfléchir, s’était élancé au milieu du brasier, aperçut bientôt Betty, attachée au tronc d’un érable avec des cordes et entourée d’un cercle de feu qui allait sans cesse en se rétrécissant.
À demi asphyxiée, la malheureuse n’avait plus la force d’appeler au secours. Peter coupa rapidement les cordes, chargea Betty sur ses épaules et sous une pluie de flammèches et d’étincelles parvint à rejoindre ses camarades.
Tout le monde d’ailleurs dut fuir devant l’incendie qui prenait de grandes proportions et se réfugier de l’autre côté d’un étang qui offrait aux flammes un obstacle infranchissable.
Là on s’occupa de ranimer Betty et de panser les brûlures qu’elle portait aux mains et au visage.
John Jarvis et ses hommes durent attendre deux longues heures avant de pouvoir passer. Heureusement l’incendie, limité par les eaux du marécage, se localisa de lui-même. Puis les plantes aquatiques desséchées, après avoir jeté de hautes flammes claires, s’étaient éteintes comme un feu de paille. Seuls les gros arbres qui entouraient la ferme continuaient à brûler.
À midi tout était terminé.
John Jarvis eut la satisfaction de voir repartir indemnes dans le car qui les avait amenés tous les hommes qui avaient fait partie de cette expédition de police. Un seul, celui qui avait été blessé à l’épaule, était assez sérieusement atteint.
D’ailleurs ils étaient presqu’aussi satisfaits d’avoir contribué à la mort du redoutable bandit que de la façon royale dont ils avaient été payés de leur peine.
S’ils avaient pris Klaus Kristian vivant, ils eussent certainement procédé à son exécution sommaire et l’eussent lynché sans miséricorde.
Betty avait été déposée avec précaution par Peter David dans l’automobile et le Noir lui faisait absorber quelques cuillerées d’un cordial énergique.
John Jarvis n’attendait plus que le retour de Floridor pour reprendre le chemin d’Isis-Lodge. Le Canadien était en effet demeuré en arrière du reste de la troupe et le détective commençait à s’inquiéter de l’absence prolongée de son fidèle collaborateur lorsqu’il le vit accourir tout essoufflé.
— Dépêche-toi donc, lui cria-t-il, j’allais aller à ta recherche. Pourquoi donc es-tu resté si longtemps ?
— J’ai eu la curiosité de retourner jusqu’à la ferme pour voir s’il ne s’était produit rien de nouveau.
— Eh bien ?
— Le cadavre de Klaus Kristian avait disparu. Que pensez-vous de cela ?
— C’est en effet assez singulier, murmura le détective devenu soucieux. Je ne suppose pourtant pas que les bandits qu’il commandait veuillent lui faire des obsèques solennelles.
— Ce n’est pas cela, dit le Canadien, je crois moi, tout simplement, que les amis aussi bien que les ennemis de Klaus Kristian veulent être bien sûrs qu’il est réellement mort ; ils ont voulu le vérifier par eux-mêmes, de visu.
— Tu as raison c’est la seule explication plausible. Enfin, de toute façon, nous voilà débarrassés de ce misérable.
Tout en parlant Floridor avait remis le moteur en marche. On reprit le chemin d’Isis-Lodge. John Jarvis avait hâte d’annoncer sa victoire à Miss Elsie qui elle-même, attendait sa venue avec une grande impatience.
Installée sur la plus haute terrasse du palais et armée d’une longue-vue, elle guettait le retour de l’auto. Sitôt qu’elle l’eut aperçue, elle sauta dans l’ascenseur et atteignit le vestibule au moment même où John Jarvis en franchissait le seuil.
— Le docteur est-il capturé ? demanda-t-elle anxieuse.
— Mieux que cela, il est mort, vous pourrez désormais dormir tranquille.
— J’ose à peine y croire…
— Et je vous apporte encore une bonne nouvelle, nous avons retrouvé et délivré Betty, non sans mal d’ailleurs, les bandits étaient en train de la faire brûler vive.
— Pauvre Betty, murmura la jeune fille avec émotion, comment pourrai-je la récompenser !… Où est-elle ? Je veux la voir !…
— Vous la verrez après le breakfast, répliqua gaiement Oliver Broom qui venait d’entrer à l’improviste. Vous oubliez que nous sommes encore à jeun, et que votre protégée est dans le même cas.
Le vieux roi de l’acier, maintenant complètement rétabli, avait offert son bras à la jeune fille et l’on passa dans la salle à manger où se trouvaient déjà le banquier Rabington et Floridor.
C’était une des pièces les plus somptueuses du palais. Les murailles étaient tendues de cuir gaufré, doré et colorié, de précieux bahuts et des vaisseliers arrachés à la France et à l’Italie, étalaient des verreries chatoyantes, des faïences et des porcelaines d’une valeur inestimable. Par les hautes fenêtres qu’encadraient des rideaux de brocatelle aux plis cassants retenus par des câbles d’or, des vitraux gothiques versaient une lueur mystérieuse. Ils représentaient les Noces de Cana, la Pêche miraculeuse, le Festin des Centaures et des Lapithes et le Banquet de Nabuchodonosor. La table et les sièges, en ébène incrusté d’ivoire et de pierres dures étaient de véritables pièces de musée, des chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne. Aux quatre angles de gigantesques amphores en cristal de roche, remplies de glace, répandaient une fraîcheur délicieuse. Enfin le lustre en cuivre martelé était une merveille de l’art hollandais au XVIe siècle.
Le menu était digne de ce splendide décor, car le maître de la maison était aussi érudit en cuisine que dans toute autre branche du savoir. À côté des mets classiques nous citerons pour mémoire à titre de curiosité un rôti de nandou farci de bécassines et présenté sur un lit d’ignames à la sauce caraïbe et les queues de jeunes alligators lardées et truffées, qui malgré leur légère odeur de musc, sont, au dire des connaisseurs, un régal incomparable(4).
Miss Elsie toucha à peine aux mets que lui présentait solennellement dans les plats en or massif au chiffre d’Oliver Broom un maître d’hôtel à l’attitude imposante. Dès le dessert qui offrait au milieu des massifs d’orchidées parant la table une étonnante variété de tous les fruits que produisent les tropiques, la jeune fille s’était levée et avait couru à la chambre de Betty.
La fidèle camériste avait eu, somme toute, plus de peur que de mal. Les brûlures du visage étaient sans gravité, seules celles des mains étaient sérieuses. Peter David avait profité de la circonstance pour rendre à la jeune fille tous les soins, tous les petits services d’un adorateur dévoué. Il lui avait découpé sa viande, l’avait fait boire avec toute la galanterie dont peut être capable un nègre amoureux.
Déjà remise des violentes émotions qu’elle avait éprouvées, Betty se laissait servir avec nonchalance. En voyant entrer Elsie, Peter David battit précipitamment en retraite.
Betty était une robuste Irlandaise dont les joues roses, les yeux d’un bleu très clair et les tresses blondes formaient un étrange contraste avec les faces basanées noires ou bistrées des naturels du pays. Sans être jolie elle avait une physionomie ouverte et, comme beaucoup d’Irlandaises, très gaie. En apercevant sa maîtresse elle s’était levée d’un bond pour aller à sa rencontre.
— Ne te dérange pas, dit la jeune fille, je suis bien heureuse de voir que tu as pu t’échapper. Vraiment, je te croyais morte et j’en ai eu beaucoup de chagrin.
— Miss Elsie est trop bonne ! Et je suis bien reconnaissante à miss Elsie de l’intérêt qu’elle me témoigne.
— C’est ton fiancé, ce Noir qui sort d’ici ?
Betty devint rouge comme une cerise.
— Je ne lui ai rien promis, murmura-t-elle avec embarras, je ne sais pas encore ce que je déciderai… mais, vraiment, quel dommage que ce soit un Noir ! Je puis dire que, sans lui, je ne serais pas vivante à l’heure qu’il est.
— Il se jetterait dans le feu pour t’être agréable ?
— Il l’a fait, pas plus tard que ce matin.
Elsie ne put s’empêcher de sourire.
— La reconnaissance, dit-elle, te fera peut-être oublier le teint un peu foncé de ton adorateur. C’est à toi de réfléchir… Pour le moment parlons de ta captivité. Je veux que tu me racontes tes aventures chez les bandits. Et d’abord comment se sont-ils emparés de toi ?
— Miss Elsie n’a pas oublié dans quelle situation tragique nous nous trouvions, Mr Oliver était à l’agonie et nous étions gardées à vue par les bandits de Klaus Kristian.
« Un soir, j’avais réussi à m’échapper pour jeter à la poste une lettre adressée à Mr Rabington, je revenais tout heureuse d’y avoir réussi, en suivant la grande route qui mène à Isis-Lodge, quand je fus appréhendée par deux Noirs qui me bandèrent les yeux, me bâillonnèrent et me jetèrent dans une camionnette.
« On ne me rendit l’usage de mes mouvements que lorsque nous fûmes arrivés à la ferme abandonnée qui servait de repaire aux bandits.
« Pendant plusieurs mois j’ai subi l’esclavage le plus dur. Accablée d’injures, de menaces et parfois de mauvais traitements, j’avais à veiller à la nourriture et à l’entretien d’une trentaine de coquins tous plus exigeants et plus brutaux les uns que les autres.
« J’étais désespérée.
— Tu n’as pas essayé de t’enfuir ?
— Impossible, il eût fallu traverser d’immenses marécages, et des lacs de boue dont tous les passages étaient soigneusement gardés.
« Je ne sais ce que je serais devenue si Peter David ne m’avait prise sous sa protection. Grâce à lui, personne n’osa me manquer de respect, bien que je fusse la seule femme au milieu de cette bande de voleurs de grand chemin. Je finis par faire comprendre à Peter qui souffrait beaucoup d’être associé à de pareils misérables qu’il aurait tout intérêt à aller trouver Mr John Jarvis dont il m’avait fait connaître la présence à Isis-Lodge.
— J’ai de grandes obligations envers toi, dit Elsie, très touchée de ce récit – à travers lequel elle devinait bien des choses que Betty n’avait pas osé raconter – c’est par dévouement pour moi que tu as enduré toutes ces souffrances. Demande-moi ce que tu voudras, je te l’accorderai.
— Promettez-moi de me garder toujours avec vous, murmura la jeune fille, c’est tout ce que je désire.
— C’est entendu, et si tu veux épouser ton Noir, je le prendrai à mon service, et c’est moi qui me charge de ta dot !
Betty demeurait hésitante.
— J’ai beaucoup d’affection pour Peter, mais il y a dans ce pays un tel préjugé contre les coloured-men…
— Tu réfléchiras… Tu comprends que sur ce sujet je ne puis te donner aucun conseil…
« En attendant j’ai déposé trente mille dollars en ton nom à la banque de Mr Rabington… »
Vive et légère comme un oiseau, Elsie avait déjà disparu sans écouter les remerciements de sa dévouée chamber-maid. Depuis qu’elle était sûre de la mort de Klaus Kristian, elle se sentait allégée d’un poids énorme.
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