Chapitre 1 L’ingénieur et le médecin
Le silence et l’accablement d’un torride après-midi planaient sur la campagne. Dans le parc d’Isis-Lodge – la féerique création du milliardaire archéologue Oliver Broom – les oiseaux demeuraient silencieux, nul souffle de vent n’agitait le feuillage des grands arbres d’où semblait s’exhaler une impalpable vapeur bleuâtre. Seuls le bruissement des insectes et le murmure des eaux courantes animaient les mystérieuses charmilles, peuplées de divinités de bronze et de porphyre.
Le détective John Jarvis et Miss Elsie avaient cherché un refuge contre la chaleur non loin du grand sphynx de granit, sur les rives d’un étang fleuri de lotus bleus, bordé de papyrus et de bambous géants et qu’ombrageaient des hêtres centenaires au feuillage pourpre. Ils s’étaient assis sur un banc de marbre et se parlaient à demi-voix, comme s’ils eussent craint de troubler le recueillement du paysage de rêve qui les entourait.
Ils s’entretenaient de choses indifférentes, mais à la façon dont ils étaient rapprochés, aux tendres regards qu’ils échangeaient, on eût pu deviner qu’une étroite intimité régnait sur eux.
Depuis la mort du docteur Klaus Kristian, survenue trois jours auparavant, Miss Elsie semblait être brusquement revenue à la santé. Elle s’imaginait sortir de quelque affreux cauchemar. Elle se sentait soulagée d’un poids énorme.
— Dans mon dernier voyage à Paris, fit-elle, j’ai pu constater quelle idée inexacte et fausse on se fait de l’Amérique. Les gens du Vieux Monde nous regardent comme ayant atteint le summum de la civilisation et du progrès ; ils ne savent pas que l’Amérique est peut-être le plus farouche et le plus mystérieux pays de l’univers.
— Cela est profondément vrai, murmura pensivement John Jarvis. On oublie toujours que les États-Unis sont habités par dix races différentes dont les intérêts et les instincts sont opposés les uns aux autres. Les sociétés secrètes y pullulent aussi sanguinaires et aussi puissantes qu’au Moyen Âge, la Sainte Vehme.
— Je ne connais que le Ku Klux Klan qui a déclaré une guerre impitoyable aux Juifs, aux Catholiques et aux Noirs, et qui se signale chaque jour par des incendies, par des meurtres, et par des vols à main armée.
— Vous oubliez la Main Noire, surtout composée d’Italiens, les Fenians irlandais, la Mano Nera espagnole, le Lotus Bleu dont font partie des milliers de Chinois, les Lords de la Main Rouge, qui ne sont que de vulgaires bandits, sans compter bien d’autres associations moins importantes.
— Auquel de ces groupements appartenait le docteur ? demanda Miss Elsie, dont, à la seule pensée du bandit, le visage s’était couvert d’une pâleur mortelle.
— Je ne saurais vous le dire au juste, mais il avait certainement des amis et des complices dans presque toutes ces sociétés, et c’est ce qui a rendu ma tâche si difficile.
— Si ce misérable n’était pas mort, reprit la jeune fille, après un long silence, c’est moi qui aurais succombé. Je ne songe qu’en tremblant qu’il y a quelques jours à peine, j’étais encore sous l’influence de la volonté de ce bandit ; qu’il avait fait de moi son jouet, le sujet de ses horribles expériences d’hypnotisme.
— Oui, mais maintenant, répondit John Jarvis d’une voix gaie et cordiale, tout cela est de l’histoire ancienne. On ne sera plus obligé de vous faire garder à vue pendant votre sommeil.
— Depuis deux nuits seulement j’ai pu dormir tranquille, je ne pouvais fermer les yeux en pensant qu’au milieu de la nuit j’allais peut-être me lever et obéir à l’injonction irrésistible qui m’ordonnait de fuir et d’aller rejoindre le docteur.
Et les beaux yeux de Miss Elsie se dilataient avec une expression d’indicible horreur.
John Jarvis, qui n’aimait pas à la voir s’appesantir sur ce sujet, essaya de la distraire en écartant de son esprit ces funèbres pensées. Il lui parla de leur mariage qui, en principe, était décidé mais qui, pour diverses raisons, avait dû être remis à une date assez éloignée.
Todd Marvel – Elsie savait maintenant que le détective John Jarvis et le célèbre milliardaire n’étaient qu’une seule et même personne – Todd Marvel tenait à ce que la santé de sa fiancée fût complètement rétablie. En outre, avant de se marier, avait-il avoué à la jeune fille, il lui restait à remplir une tâche ardue. Il devait éclaircir un douloureux mystère de famille.
Miss Elsie, quelle que fût son impatience d’être unie à l’homme qu’elle aimait, avait compris les graves raisons qui le faisaient agir et s’était soumise à cette nécessité.
Tout entiers à leur causerie, les fiancés oubliaient la fuite des heures et le soleil commençait déjà à décliner derrière la cime des grands cèdres, lorsque le vieux majordome Wilbur Dane apparut au détour d’une allée.
— C’est moi que vous cherchez ? demanda le détective.
— Oui, master. Il y a une jeune femme qui insiste pour être reçue par vous.
— Une jeune femme ! fit en souriant Miss Elsie, heureusement que je ne suis pas jalouse.
— Faites-la venir, dit John Jarvis. Je suis curieux de savoir ce qu’on me veut. Je ne connais aucune jeune femme dans ce pays.
L’instant d’après le majordome revenait accompagné de la visiteuse. Modestement vêtue d’une robe de toile écrue, coiffée d’un chapeau de paille, c’était une petite brune assez jolie mais à la mine inquiète et souffreteuse. Ses yeux étaient rougis comme par des larmes récentes.
Elle s’excusa avec beaucoup de tact et de discrétion de l’audace qu’elle prenait, mais elle éprouvait de telles inquiétudes au sujet de son mari qu’elle s’était décidée à venir demander secours et assistance au fameux détective dont tout le pays savait les merveilleux exploits.
— Madame, répondit le détective avec une parfaite courtoisie, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous être agréable. Et d’ailleurs, veuillez m’exposer les faits.
— Je suis la femme du docteur Godfrey, qui, voilà deux ans, s’est installé à Clairmount. Il y a trois jours un client est venu le chercher et depuis il n’a pas reparu et il ne m’a pas donné de ses nouvelles.
— Dites-moi, s’il vous plaît, quel était ce client.
— Il a dit venir d’une plantation à vingt milles de Clairmount, qu’il a appelée Maple-Farm(5). Je ne l’ai qu’entrevu. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il était grand, robuste, le teint basané et vêtu en cow-boy, avec un pantalon à la mexicaine, son grand chapeau de feutre et des bottes. Son frère, prétendait-il, venait d’avoir un pied écrasé par une machine à battre…
— Vingt milles ! interrompit Miss Elsie, c’est une distance.
— Oui, répondit Mrs Godfrey en rougissant, mais mon mari a pour principe de ne jamais refuser ses services à personne. Une auto attendait à la porte de notre maison ; mon mari y monta, depuis je ne l’ai plus revu.
— Le docteur peut avoir été retenu par un accident sans gravité.
— Impossible ! murmura la jeune femme avec un geste douloureux… Il m’aurait télégraphié ou – si l’accident était grave – ses clients l’auraient ramené en auto…
Miss Elsie et son fiancé échangèrent un regard apitoyé ; tous deux étaient sincèrement touchés du chagrin de Mrs Godfrey.
— Je suis désespérée, continua-t-elle, et je viens d’apprendre que Maple-Farm est une habitation abandonnée, comme il en existe tant dans cette région. Mon mari a sûrement été attiré dans un guet-apens !
« Et je me demande pourquoi, ajouta-t-elle en sanglotant, nous ne sommes pas riches, loin de là, mon mari n’avait sur lui que quelques dollars…
— Ne pleurez pas, madame, dit le détective, je vous promets que nous le retrouverons. Avez-vous vu le coroner ?
— Oui, mais il ne m’a pas donné beaucoup d’espoir ; il a promis de faire des recherches, mais cette partie du pays couverte d’étangs et de marécages en bordure du Mississippi est à peu près déserte et les bandits y règnent en maîtres. C’est le coroner qui m’a conseillé de venir vous trouver.
— Vous dites, interrompit Miss Elsie, que le docteur Godfrey a disparu, il y a trois jours ?
— Oui, Miss, dans la matinée.
— C’est, par conséquent, quelques heures seulement après la mort de Klaus Kristian et la délivrance de ma femme de chambre Betty.
— Je n’avais pas songé à cela, murmura le détective, mais, encore une question, Madame, n’avez-vous recueilli aucun autre indice capable de nous guider ?
— Rien, sauf ce morceau de papier que j’ai trouvé dans le cabinet de consultation de mon mari, mais je ne crois pas que cela puisse servir à grand-chose.
Mrs Godfrey avait tiré de son sac à main un carré de papier sur lequel ces mots étaient tracés d’une grosse écriture :
Dr Godfrey,
15, Brownsville Street, Clairmount.
John Jarvis examinait avec la plus grande attention cette adresse, lorsque le vieux majordome se présenta de nouveau.
— C’est une autre jeune dame qui demande à vous parler, dit-il au détective.
— Qu’elle vienne immédiatement.
Et comme Mrs Godfrey faisait mine de se retirer.
— Ne partez pas si vite, Madame, j’ai encore bien des questions à vous poser.
Et il fit signe à la jeune femme de s’asseoir sur le banc de marbre à côté de Miss Elsie.
La seconde visiteuse, aussi simplement vêtue que la femme du docteur, était à peu près de l’âge de cette dernière, bien que la nouvelle venue fût blonde ; il y avait même entre les deux jeunes femmes une vague ressemblance. C’était la même physionomie inquiète et résignée, mais pleine de douceur et de bonté et – le détective fut frappé de cette circonstance – toutes deux avaient les yeux rougis par les larmes.
— À qui ai-je l’honneur de parler ? demanda-t-il en saluant gravement.
— Je suis Mrs Habner, balbutia-t-elle très troublée ; mon mari qui est ingénieur-chimiste a disparu mystérieusement depuis hier matin…
Mrs Godfrey et Miss Elsie se regardèrent avec un profond étonnement et attendirent avec une impatiente curiosité les explications de la femme de l’ingénieur.
— Mon mari, poursuivit-elle, est l’auteur de nombreux travaux sur les explosifs et particulièrement sur les composés de la nitro-glycérine et sur les picrates. Il a découvert dernièrement une substance qu’il a baptisée la « fracassite » et qui dépasse en puissance la dynamite, la cheddite, la lyddite et tous les autres corps détonants. En outre, elle peut se manier sans danger, et sa fabrication ne coûte qu’un prix insignifiant.
« Il y a quelques jours nous eûmes la chance de vendre nos brevets au directeur de la grande fabrique de produits chimiques Hilton et C∘ à Monroë pour cinquante mille dollars, de plus on proposa à mon mari de devenir chef de la fabrication, avec des appointements magnifiques.
« Nous étions très heureux, car vous devez supposer que nous n’avons pu atteindre un résultat pareil qu’après beaucoup de luttes et de privations…
— Je sais combien sont pénibles les débuts, ne put s’empêcher de dire Mrs Godfrey, avec un regard plein de sympathie adressé à Mrs Habner.
— Il y a quelques jours nous reçûmes de l’usine un chèque de cinquante mille dollars accompagné d’une lettre par laquelle Mr Hilton donnait rendez-vous à mon mari pour signer le contrat qui l’engageait comme chef de fabrication, en même temps qu’il toucherait le chèque.
« Et ce rendez-vous était pour aujourd’hui, ajouta Mrs Habner en se tordant les mains.
« Mais, nous n’avons véritablement pas de chance, reprit-elle, en s’efforçant de retenir ses larmes. Avant-hier mon mari s’aperçut qu’il avait perdu – ou qu’on lui avait volé – la lettre qui renfermait le chèque. Il s’apprêtait après une soirée de vaines recherches à informer Mr Hilton de cet accident quand il reçut la lettre que voici et que j’ai heureusement conservée.
La jeune femme lut :
Mister, je viens de trouver une lettre et un chèque vous appartenant. Je serai heureux de vous les restituer et je les tiens à votre disposition chez moi, 115, route de Monroë. Je pars le matin à sept heures pour travailler aux plantations. Tâchez de venir auparavant. Autrement je serai chez moi dans la soirée à partir de dix-huit heures. Salutations.
Jim Wilder.
« Mon mari, tout heureux, s’est levé de bonne heure et s’est rendu route de Monroë. Il n’est pas revenu.
— Vous n’avez pas eu l’idée d’aller voir au n∘ 115 ? demanda le détective.
— C’est la première chose que j’ai faite. Le numéro existe, mais c’est presqu’en pleine campagne, en bordure de la grande route, un hangar rempli de paille et appartenant à un entrepreneur de Clairmount, absolument inhabité d’ailleurs… Je tremble en pensant qu’on a pu assassiner mon pauvre Fred pour toucher le chèque à sa place…
— Cette lettre est-elle venue par la poste ?
— Non, c’est un enfant qui l’a apportée assez tard dans la soirée.
— Donnez-moi cette lettre.
Le détective l’examina quelques minutes avec la plus grande attention, puis il tira de sa poche le carré de papier que lui avait remis Mrs Godfrey.
— Voilà qui est extraordinaire ! s’écria-t-il au bout d’un instant, avec l’accent de la plus grande surprise, l’adresse et la lettre sont de la même écriture !
— Alors, dit Mrs Godfrey, ce sont les mêmes bandits qui on attiré dans un guet-apens mon mari et Mr Habner ?
— Sans aucun doute. Il ne nous reste qu’une chose à faire, courir à l’usine Hilton, s’il en est temps encore. À quelle heure était fixé le rendez-vous ?
— À dix-huit heures, répondit Mrs Habner.
— Nous avons deux heures devant nous. Nous pouvons peut-être atteindre Monroë avant six heures, pourvu que nous n’ayons pas de panne.
« À tantôt, chère Elsie, ajouta-t-il en effleurant d’un baiser la main que lui tendait la jeune fille. J’emmène ces dames, leur présence est nécessaire. »
Avec une célérité dont s’émerveillèrent les deux femmes qui commençaient à reprendre quelqu’espoir, l’auto fut tirée de son garage et mise en marche, le Canadien Floridor prit place au volant tandis que le détective s’asseyait en face de ses clientes et l’on dévora vertigineusement la distance qui sépare Clairmount de la ville de Monroë.
— Pourquoi, demanda tout à coup John Jarvis à Mrs Habner n’avez-vous pas télégraphié à l’usine Hilton ?
— Tout d’abord, je n’y ai pas pensé ; quand j’ai voulu le faire, on m’a répondu que la ligne était en réparation, un vol de plusieurs centaines de yards de fils conducteurs a été commis tout récemment. Regardez plutôt.
D’un geste, la jeune femme montrait à droite de la route les poteaux télégraphiques qui s’alignaient à perte de vue entièrement dépouillés de leurs fils.
— Évidemment, pensa le détective, nous sommes en présence d’une machination soigneusement préparée et si Klaus Kristian n’était pas mort…
— Savez-vous, dit brusquement Floridor en se penchant vers l’intérieur de la voiture, que si nos pneus n’étaient pas ferrés de façon spéciale, nous serions en panne depuis longtemps, sur un long parcours la route est semée de ces étoiles d’acier aux pointes aiguës qui crèvent le meilleur caoutchouc. Les bandits n’ont rien négligé. Et si Klaus Kristian était encore de ce monde…
John Jarvis tressaillit. Floridor venait d’avoir la même idée que lui.
L’auto roula encore quelque temps avec la furieuse rapidité d’une trombe, puis, brusquement, son allure se ralentit, un frottement singulier se fit entendre. Floridor dut stopper.
— Ça y est ! s’écria-t-il furieux, en sautant lestement à terre, voilà ce que je craignais, les pneus sont crevés !
— Je vais t’aider à les changer.
— Nous allons perdre un temps énorme. D’ailleurs, ceux que nous mettrons auront le même sort que les autres.
— Changeons-les toujours. Peut-être que le chemin qui nous reste à parcourir n’est pas préparé de la même façon.
Les deux détectives se mirent à l’ouvrage, mais bien qu’il s’efforçât de garder tout son calme pour ne pas désespérer les deux femmes, John Jarvis était vivement contrarié. Son chronomètre marquait dix-sept heures. Il était maintenant matériellement impossible d’atteindre Monroë en temps voulu.
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