Chapitre 3 Le client du docteur Godfrey
Il faisait nuit noire lorsque l’auto de louage où avaient pris place John Jarvis, Mrs Godfrey et Mrs Habner sortit de la ville de Monroë, pilotée par Floridor, à côté duquel on avait installé Jonathan, toujours garrotté. Une autre voiture où se trouvaient une demi-douzaine d’ouvriers choisis parmi les plus robustes de l’usine Hilton, suivait à distance. Devant l’insistance des deux femmes qui avaient tenu à ne pas le quitter, le détective avait jugé bon de se faire ainsi escorter, au grand mécontentement du bandit.
Il avait eu l’effronterie de se plaindre qu’on n’eût pas confiance en lui, mais John Jarvis n’avait tenu aucun compte de ses observations.
Jonathan se l’était tenu pour dit. D’un air maussade, il indiquait à Floridor la route à suivre à travers un réseau compliqué de chemins creux, bordés de rizières, de champs de maïs et de cotonniers.
Quand elles avaient vu disparaître les lumières de la ville de Monroë, qu’elles s’étaient trouvées en pleines ténèbres dans la campagne silencieuse, les deux femmes avaient senti renaître toutes leurs angoisses. Elles se taisaient ; John Jarvis lui-même – préoccupé – prononçait à peine, de loin en loin, quelques paroles banales d’encouragement.
On avançait lentement, dans une obscurité aggravée par la brume qui montait du Mississippi et des étangs voisins. Enfin la lune se leva, versant sa magique lueur sur le paysage endormi, découpant sur les nuages couleur d’étain, la haute silhouette des peupliers, le fantôme blanc des bouleaux toujours frissonnants, allumant de mille paillettes opalines le linceul traînant des brouillards.
Les deux jeunes femmes se serrèrent silencieusement la main ; elles avaient la sensation de pénétrer dans une fantastique région pleine de mystérieux périls et chacune d’elles craignait de communiquer à l’autre les vagues appréhensions dont elle était assaillie.
— Maple-Farm, c’est ici, cria tout à coup Jonathan.
De loin, il montrait, sur une éminence, un bâtiment carré d’aspect misérable, construit avec des troncs d’arbres non équarris et de la terre battue et couvert d’un chaume de roseaux. La maison paraissait abandonnée ; tout autour le terrain était couvert de mauvaises herbes et les fenêtres étroites étaient privées de presque toutes leurs vitres.
Les deux autos avaient stoppé ; tout le monde mit pied à terre.
John Jarvis qui redoutait quelque guet-apens, fit placer les hommes de l’usine de façon à ce qu’ils entourassent la ferme, il leur recommanda de se dissimuler derrière le tronc des arbres, au cas où les bandits qui pouvaient se trouver cachés à l’intérieur s’aviseraient de tirer sur eux. Les deux femmes furent priées de rester à l’abri des voitures qui leur serviraient au besoin de rempart contre les balles perdues. Chaque homme était muni d’un excellent browning et de plusieurs chargeurs.
Ces précautions prises à tout événement, John Jarvis décida de pénétrer lui-même dans l’intérieur de la ferme avec Floridor, mais en ayant soin d’y faire entrer Jonathan le premier.
Cet arrangement ne fut nullement du goût du cow-boy ; les choses ne prenaient en rien la tournure qu’il avait espérée. Il avait été d’abord très désappointé par la présence des hommes de l’usine, maintenant, on voulait lui faire jouer le rôle de bouclier. Il s’éleva avec véhémence contre cette prétention.
— Pourquoi voulez-vous que j’entre avec vous ? grommela-t-il ; j’ai loyalement tenu parole en vous conduisant à l’endroit où se trouvent les prisonniers. Il est tout à fait inutile que je vous accompagne pour m’exposer aux insultes et aux reproches de Mr Godfrey et de Mr Habner, qui certes ont quelques raisons de m’en vouloir !
Le détective ne se paya pas de ces mauvaises raisons. Irrité de cette résistance inexplicable – ou plutôt qu’il s’expliquait trop bien – il arma son browning et en appuya le canon sur la tempe de Jonathan.
— Marche, lui ordonna-t-il ou je te brûle la cervelle. Et d’abord ouvre la porte !
Le cow-boy fit quelques pas en donnant les signes de la plus vive terreur, puis il s’arrêta net.
— Non, décidément, balbutia-t-il, je ne peux pas ouvrir la porte.
— Pourquoi cela ?
— Je ne peux pas…
Le détective avait repris son browning.
— Je te donne une minute pour te décider, fit-il, il faut que tu ouvres cette porte ou que tu m’expliques pourquoi tu ne veux pas le faire.
John Jarvis avait tiré de sa poche son chronomètre.
— Il y a déjà vingt secondes d’écoulées, fit-il froidement.
Jonathan tremblait de tous ses membres, son front se couvrait de gouttelettes de sueur.
— Tu n’as plus que vingt-cinq secondes pour te décider, reprit le détective.
— J’avoue tout… balbutia le misérable en articulant péniblement ses mots : la porte actionne un détonateur qui détermine l’explosion d’une mine chargée de dynamite… celui qui ouvrira la porte fera de ce seul geste sauter toute la maison !…
— Tu nous avais attirés dans un traquenard ! Tu comptais sans doute t’évader à la faveur de l’explosion. Je m’explique pourquoi tu as oublié – intentionnellement – l’adresse de Maple-Farm chez le docteur.
— Que faire ? demanda Floridor, cet infâme gredin a dû nous mentir sur toute la ligne, les prisonniers ne sont sans doute pas ici. Je tremble qu’ils n’aient été assassinés.
— Je vous jure qu’ils sont dans la ferme, bien vivants tous les deux ! protesta Jonathan avec énergie.
— C’est ce que nous allons voir, déclara John Jarvis. Je crois avoir trouvé la meilleure solution. Jonathan va pénétrer dans la ferme en passant par une des fenêtres, ensuite il désamorcera son engin et nous ouvrira la porte toute grande. S’il essaye de fuir ou de nous tendre quelque piège il sait ce qui l’attend.
Jonathan, bien que peu flatté du rôle qu’on lui faisait jouer, fut contraint de s’exécuter. On lui délia les mains, et sous la menace de deux revolvers, il sauta par la fenêtre dans l’intérieur de la ferme.
Une minute s’écoula, puis une autre, la porte demeurait toujours fermée.
— Écartons-nous un peu, dit le prudent Canadien. Je ne suis pas rassuré. Nous avons eu tort de laisser ce sacripant entrer seul. Voyez-vous qu’il s’évade par quelque souterrain, après avoir mis le feu à la mine…
John Jarvis se rendit à ces raisons et tous deux se reculèrent d’une vingtaine de pas.
Le temps passait et Jonathan ne donnait toujours pas signe de vie.
— Je vais voir… dit le détective.
Il ne put achever sa phrase. Une colonne de flamme livide jaillit du seuil de la maison ; la terre trembla, John Jarvis et Floridor furent brutalement renversés sur le sol pendant que la violence de l’explosion dispersait dans toutes les directions, des pierres, des pièces de bois et des débris humains, au milieu d’une pluie sanglante.
Une tête hideusement défigurée avait roulé à côté de Floridor, c’était celle de Jonathan.
— Le misérable a été terriblement puni, murmura le détective. À-t-il été victime de sa maladresse en désamorçant l’engin ? S’est-il suicidé en essayant de nous entraîner dans la mort ? Nous ne le saurons jamais…
Mrs Godfrey, un peu plus loin, poussait des cris déchirants, dans une main humaine tombée près d’elle, elle croyait reconnaître celle de son mari ; Mrs Habner s’était évanouie.
— Nous nous occuperons d’elles tout à l’heure, dit le détective, le plus urgent est de voir s’il n’y a personne à sauver dans ces décombres.
On se mit aussitôt à l’œuvre. Remis de l’effroyable secousse et du saisissement qu’ils venaient d’éprouver, les ouvriers de l’usine aidèrent les deux détectives à déblayer l’amoncellement des gravats et des poutres, d’où semblaient partir de faibles gémissements.
— Je ne serais pas surpris que la cave fût intacte, dit John Jarvis. Ceux qui ont placé cette mine connaissaient mal les effets de la dynamite, cet explosif agit toujours dans le sens de la verticale, de bas en haut, jamais latéralement. Voyez, la façade de la ferme est entièrement détruite, il n’en reste rien, mais le mur du fond, tout crevassé qu’il soit, est encore indemne.
— On entend très distinctement des plaintes et des gémissements, fit un ouvrier.
Le travail fut un instant interrompu, tous prêtèrent l’oreille. Dans le silence qui s’était fait, une voix assourdie s’éleva des profondeurs du sol.
— À moi ! à moi ! au secours.
— Ils sont là certainement, s’écria le détective, et l’un d’eux au moins est encore vivant ! Courage mes amis ! Je vous promets que vous serez largement payé de votre peine.
Ainsi encouragés, les ouvriers se remirent au travail avec une nouvelle ardeur, bien qu’ils fussent dépourvus d’outils. Les uns creusaient l’argile du sol avec la lame de leur bowie-knife, d’autres se servaient de planches en guise de pelles, les plus vigoureux emportaient au-dehors les poutres et les plus grosses pierres. Après trois quarts d’heure d’un labeur acharné, l’entrée de l’escalier de la cave fut enfin désobstruée.
Les cris déchirants du malheureux enterré vif s’entendaient maintenant distinctement et John Jarvis y avait répondu plusieurs fois par des paroles d’encouragement.
On était allé chercher un des phares de l’auto. Floridor le prit et descendit le premier les marches de bois vermoulu. John Jarvis le suivait.
Ils atteignirent une première pièce dont le plafond rompu par l’explosion s’abaissait d’inquiétante façon. Sur un monceau de paille pourrie, gisait un homme garrotté, il portait encore autour du cou le bâillon qu’il avait réussi à faire glisser. C’était lui qui avait appelé au secours, mais il paraissait si épuisé qu’il n’eut pas la force de dire un mot à ceux qui venaient l’arracher à la mort.
— L’ingénieur Habner sans doute ? demanda Floridor.
L’homme fit un signe de tête affirmatif, et en même temps il montrait le plafond dont le centre se bombait de façon menaçante.
— Il a dû passer de cruelles minutes avec la terreur incessante de se voir d’une seconde à l’autre écrasé par la chute de la voûte et enseveli sous les débris, dit John Jarvis. Il faut le tirer de là.
Floridor était déjà occupé à couper les cordes qui garrottaient le malheureux ingénieur, mais cette besogne terminée, ses membres étaient tellement ankylosés qu’il ne put faire un mouvement, alors le Canadien le prit à bras-le-corps et l’emporta jusqu’à l’étage supérieur, comme si ce n’eût été qu’un enfant.
Pendant ce temps John Jarvis poussait une porte et pénétrait dans un second compartiment de la cave.
Là aussi il y avait un homme garrotté et bâillonné, certainement le docteur Godfrey, mais il ne donnait plus signe de vie et ses yeux étaient fermés.
John Jarvis se hâta tout d’abord de couper les liens et d’arracher le bâillon, puis il constata que le docteur respirait encore quoique d’une façon presque imperceptible. C’est à peine si son souffle ternit la petite glace que le détective approcha de ses lèvres. À ce moment, le Canadien revenait.
— Le docteur n’est pas mort, déclara John Jarvis, mais il n’en vaut guère mieux. Aide-moi à lui frictionner les bras et les jambes pour rétablir la circulation. Je vais lui desserrer les dents et tâcher de lui faire avaler quelques gouttes de whisky.
Au bout d’un quart d’heure de soins énergiques le docteur Godfrey ouvrit les yeux pour les refermer presqu’aussitôt.
Le Canadien le chargea sur son dos et le transporta à l’air libre comme il l’avait fait pour l’ingénieur Habner.
Ce dernier, ranimé par quelques gorgées de cordial, avait recouvré l’usage de la parole. Après avoir chaleureusement exprimé sa gratitude à ses sauveurs, il expliqua en quelques mots son aventure.
— Quand je me suis rendu à l’endroit où l’on devait me restituer mon portefeuille, j’ai d’abord été fort étonné de ne trouver qu’un hangar sur une grande route déserte. Avant que je sois revenu de ma surprise quatre hommes qui s’étaient tenus cachés dans un champ de maïs ont surgi brusquement, se sont élancés sur moi et m’ont bâillonné et garrotté avant que j’aie pu faire un mouvement pour me défendre. Puis on m’a transporté ici et jeté dans cette cave sans la moindre explication.
« Pourvu, ajouta-t-il, que les bandits n’aient pas encaissé le chèque !
— Il s’en est fallu de peu, répondit John Jarvis et il exposa brièvement à l’ingénieur toutes les péripéties qui s’étaient succédé dans le cours de la journée.
Quand Mr Habner sut que sa femme était présente il voulut la rejoindre, mais on lui fit comprendre que sa brusque apparition pourrait causer à Mrs Habner une trop vive émotion. Ce fut Floridor qui fut chargé de la délicate mission d’annoncer aux deux épouses affligées que leurs maris étaient bien vivants, sinon en parfaite santé et que l’explosion n’avait tué personne que Jonathan.
Pendant ce temps le docteur Godfrey était revenu à lui, malgré son extrême faiblesse, il insista pour raconter à John Jarvis, qu’il connaissait de réputation comment il avait été enlevé par les bandits. Le docteur était d’un tempérament extrêmement nerveux, aussi prompt à l’exaltation qu’à l’abattement. Ce fut avec une singulière vivacité qu’il commença.
— Je suis souvent appelé chez les cultivateurs des plantations, aussi étais-je sans méfiance, quand je montai en auto avec l’homme qui était venu me chercher. Nous parcourûmes une vingtaine de milles dans la direction du nord. Je commençais à trouver que c’était, quand même, un peu loin du centre de ma clientèle ordinaire, quand l’auto s’arrêta au bord d’un de ces vastes étangs qui communiquent avec le Mississippi ou quelques-uns de ses affluents.
« Nous sommes bientôt arrivés, m’expliqua mon guide, mais ici l’auto nous devient inutile, une barque nous attend. Il lança deux coups de sifflet : une yole manœuvrée par deux rameurs sortit d’un massif de roseaux et vint accoster le rivage. Je pris place à l’arrière, les rameurs se courbèrent sur leurs avirons et nous filâmes rapidement sur les eaux calmes de l’étang, puis la yole s’engagea dans un rio au courant rapide qui nous conduisit à un autre étang.
« À mesure que nous avancions, la navigation devenait plus difficile, nous suivions d’étroites allées d’eau, bordées de joncs et de bambous, nous passions à la surface de marécages embarrassés de grandes herbes où, malgré son faible tirant d’eau, la yole faillit échouer dix fois sur des bancs de boue. Je commençais à être inquiet. J’avais compris que je me trouvais dans cette région des marais, à peu près inhabitée, et où, à ma connaissance, il n’existe guère de fermes. Il était malheureusement trop tard pour reculer.
« Enfin nous prîmes terre sur une espèce d’îlot couvert d’une forêt de roseaux géants et d’arbres aquatiques, et on me mena à une longue hutte de terre battue, si bien dissimulée sous les feuillages qu’on aurait pu faire dix fois le tour de l’îlot sans en soupçonner l’existence. J’entrai, un homme gisait sur un tas de couvertures, la poitrine traversée d’une affreuse blessure…
— Et c’était il y a trois jours ? interrompit précipitamment John Jarvis.
— Mais oui.
— Regardez cette photographie.
— Eh bien, dit tranquillement le docteur, c’est bien là le portrait de l’homme que j’ai soigné.
— Soigné ? s’écria le détective avec stupeur, il n’était donc pas mort.
— Pas le moins du monde.
— Continuez, reprit John Jarvis, en s’efforçant de dissimuler le trouble qu’il ressentait. Je vous écoute avec la plus vive attention…
— L’homme paraissait mort en effet, mais je constatai d’abord que la blessure de la poitrine n’était que superficielle et ne lésait aucun viscère important. On eût dit qu’elle avait été faite volontairement, comme pour donner l’illusion d’un coup de poignard dans le cœur, mais les extrémités étaient froides et la respiration était arrêtée. J’allais déclarer que mon art n’allait pas jusqu’à ressusciter les morts et demander à quitter cet étrange endroit, quand l’homme qui m’avait amené me prit à part : « Cet homme n’est pas mort comme vous pourriez le croire, me dit-il, la blessure de la poitrine est insignifiante, mais il a absorbé un poison de la même nature que le curare, un poison qui a la propriété de paralyser les mouvements du cœur pendant un certain temps : il s’agit de le rappeler à la vie. »
« Je ne m’en sens pas capable, répondis-je, et d’ailleurs je n’ai ni médicaments ni instruments. – Je vous donnerai tout cela, me répondit-il, et même des instructions écrites sur la méthode à suivre, mais il faut réussir. Vous devez bien comprendre que votre vie me répond de celle de votre malade. Il faut le guérir ou mourir.
« Je me mis aussitôt en besogne, les instructions écrites étaient claires et lucides, elles émanaient à n’en pas douter d’un savant de premier ordre. On me remit aussi deux fioles, l’une renfermant un révulsif, l’autre un puissant tonique du cœur…
— Vous avez réussi ? demanda John Jarvis impatiemment.
— Oui, mais au bout de plusieurs heures d’effort ; je pratiquai la respiration artificielle, les tractions rythmées de la langue, certaines piqûres… Enfin le cœur se remit à battre…
— Maintenant voulez-vous connaître le nom de votre malade, de l’homme dont je viens de vous montrer la photographie ?
— Eh bien ?
— C’est tout simplement un célèbre bandit, le docteur Klaus Kristian.
— Serait-il possible !
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Il a réussi à me glisser entre les doigts en faisant le mort. J’y ai été trompé. J’avoue que je n’aurais jamais pensé à cet audacieux stratagème…
— Il fallait qu’il fût bien sûr de ceux qui l’entouraient – et aussi qu’il connût admirablement bien la physiologie du cœur – pour tenter une expérience aussi téméraire.
— Vous avez dû vous en apercevoir, le docteur Klaus Kristian est un savant génial. Celles de ses découvertes qu’il a bien voulu publier sont de la plus haute portée scientifique. En général, malheureusement il garde égoïstement pour lui ses plus heureuses trouvailles et n’emploie son immense savoir qu’à faire le mal.
— Sa conversation est passionnante. Je passe pour avoir fait d’excellentes études médicales. J’ai beaucoup travaillé certaines questions, j’ai publié de nombreux articles dans les revues spéciales. Eh bien, en quelques phrases – je le dis parce que c’est la vérité – Klaus Kristian m’a démontré ma profonde ignorance.
— N’exagérez pas, rappelez-vous que le docteur Kristian – malgré sa science – est aussi le plus rusé des charlatans et le plus habile des metteurs en scène. Il possède un talent tout particulier pour produire sur ses auditeurs une profonde impression.
— Il est certain que pour mon compte je ne l’oublierai de ma vie.
Le docteur Godfrey demeura silencieux pendant quelques instants, comme quelqu’un qui en s’éveillant se retracerait avec terreur le cauchemar qui a troublé son sommeil.
— J’aurai toujours devant les yeux, reprit-il, cette face carrée aux lourdes mâchoires qu’encadre une forêt de cheveux roux, ses petits yeux d’un jaune verdâtre, d’une acuité pénétrante, derrière des sourcils d’un blond décoloré, et ses poings énormes, ses doigts d’assassin-né, au bout de ces bras trop longs, aux muscles terriblement puissants.
Le docteur Godfrey porta la main à son front moite de sueur.
— Je souhaite de tout mon cœur, fit-il, de ne jamais revoir cet homme, de n’avoir jamais rien à démêler avec lui !
— Beaucoup de gens – moi tout le premier – ont fait le même souhait que vous, répondit le détective en songeant à Miss Elsie. Il est fâcheux qu’au cours de votre visite, vous n’ayez pu rien surprendre des projets de votre redoutable client.
— Ce dont je suis sûr, c’est que les bandits ont quitté l’îlot qui leur servait de refuge. En ma présence, Klaus Kristian a donné des ordres en conséquence à ses hommes.
— Et où vont-ils ?
— Dans leur conversation il a été question du Mexique, puis du Venezuela…
— Que ne me disiez-vous cela plus tôt, s’écria le détective dont la physionomie inquiète se dérida brusquement. Je serais délivré d’un grave souci si je savais Klaus Kristian au Mexique ou dans l’Amérique Centrale. Tant qu’il restera aux États-Unis, je suis obligé – pour me défendre moi-même – de le traquer d’une façon impitoyable.
Et John Jarvis raconta au docteur Godfrey, avec lequel il se sentait en confiance, les péripéties mouvementées de la lutte qu’il avait soutenue contre Klaus Kristian pendant ces derniers mois. Mr Godfrey qui ne connaissait les faits que par les journaux et encore de façon assez inexacte, fut à la fois émerveillé et épouvanté.
— Dieu me préserve d’un pareil client ! s’exclama-t-il. Avec vous heureusement, il a trouvé à qui parler.
— Je fais ce que je peux, répondit modestement le célèbre détective, mais vous voyez que la besogne est ingrate.
Il reprit après un silence.
— Vous ne m’avez pas encore dit quelle fut la mine de Klaus Kristian quand il reprit connaissance et quelle attitude il adopta envers vous.
— En ouvrant les yeux, il regarda autour de lui avec stupeur d’abord, puis avec méfiance ; c’était le regard circulaire du tigre traqué par les chasseurs, je frissonne rien qu’en pensant à ce coup d’œil. Après, quand il se fut rendu compte de l’endroit où il était, il grimaça une sorte de sourire et referma les paupières. Il demeura ainsi plusieurs minutes qui me parurent interminables…
— Sans doute qu’il réfléchissait, interrompit Floridor, qui écoutait avidement le récit du rescapé.
— Enfin, il rouvrit les yeux de nouveau et il m’examina longuement avec autant de fixité aiguë que si j’eusse été quelque microbe inconnu, sur la lamelle de verre du super-microscope. Ce regard, d’une insistance gênante, était accompagné d’un méprisant sourire, d’une expression à la fois cruelle et goguenarde. Ce regard et ce sourire me mettaient au supplice.
« – Mon cher confrère, me dit-il enfin, car je devine que vous êtes un confrère, vous venez d’opérer sur ma personne une cure superbe, mes bien sincères compliments.
« Et comme je lui demandais naïvement qui il était – Ne vous occupez pas de cela, ricana-t-il, vous le saurez bien assez tôt.
« Et sans m’accorder plus de considération que si j’avais été un des bandits placés sous ses ordres, il me posa diverses questions sur les moyens que j’avais mis en œuvre pour le ranimer. Tantôt il approuvait, tantôt il blâmait. Ensuite il entama une longue dissertation sur le rôle des poisons du cœur et c’est alors qu’il m’émerveilla par l’étendue de ses connaissances et la clarté avec laquelle il les exposait. Jamais doyen de faculté ne fit de cours aussi brillant.
« Brusquement, il cessa de s’occuper de moi et se mit à discuter à mi-voix avec deux des bandits. Je demeurai dans un coin de la hutte aussi inquiet que j’étais humilié de la façon dont on me traitait. Enfin, sans que Klaus Kristian m’eût adressé la moindre parole de politesse, on me conduisit dans une autre hutte où on m’offrit du poisson bouilli et des épis de maïs grillés. Je refusai, j’avais le cœur trop serré pour me sentir le moindre appétit, je bus seulement un verre d’eau.
« – Vous avez tort, me dit un vieux bandit d’un ton qui me donna le frisson, il ne faut jamais laisser passer l’occasion de se restaurer, la possibilité de faire un aussi bon repas ne se présentera peut-être pas de si tôt pour vous.
« Depuis, dans le caveau humide où on me laissait mourir de faim, j’ai compris l’horrible signification de ces paroles.
« Que vous dirai-je de plus, on me fit remonter en barque et on m’amena dans cette ferme où, sans votre intervention, je serais infailliblement mort.
— Il y a dans tout cela, bien des points obscurs encore, déclara Floridor, pourquoi, par exemple, la mine qui vient de faire explosion ?
— C’est en notre honneur qu’elle avait été posée, répliqua John Jarvis ; les bandits avaient deviné que Mrs Godfrey s’adresserait à moi et c’est certainement avec intention que l’adresse de la ferme des Érables avait été oubliée. Enfin Jonathan avait reçu l’ordre de nous attirer dans ce piège, si par hasard il était pris. Je reconnais bien dans cette combinaison l’ingéniosité machiavélique de ce scélérat de Klaus Kristian. Cette fois encore nous l’avons échappé belle.
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Il était près de minuit quand John Jarvis et Floridor – après avoir reconduit Mr Habner, Mr Godfrey et leurs femmes – rentrèrent à Isis-Lodge où leurs amis les attendaient, assez inquiets. Elsie qui avait refusé de se coucher avant le retour de son fiancé voulut entendre le récit des aventures de la journée, pendant que les deux détectives soupaient de grand appétit.
John Jarvis tout en racontant exactement les faits jugea prudent de ne pas dire que Klaus Kristian était encore vivant. Il savait combien Elsie était impressionnable, et il ne doutait pas qu’une semblable nouvelle n’exerçât sur la santé de la jeune fille la plus néfaste influence.
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