‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IChapitre 23 sur 32 · Chapitre 1 Le pendu

Chapitre 1 Le pendu

Levés avant le jour, trois cavaliers traversaient lentement une clairière de l’immense forêt vierge qui couvre encore presque entièrement cette partie du Mexique qu’on appelle les Terres chaudes. Le soleil allait se lever ; les étoiles pâlissaient une à une, comme effacées par une main invisible. Vers l’orient, le ciel, à demi voilé par la brume qui montait d’un étang bordé de palmiers, était d’une délicieuse couleur d’argent, glacé d’azur, teinté des nuances les plus délicates, de l’orangé, du mauve et du gris perle. Un silence imposant planait sur les solitudes.

Tout à coup une brise légère rida la surface de l’étang, les feuillages frissonnèrent avec un bruissement plaintif et doux, la forêt tout entière s’agita et frémit et le disque de pourpre claire du soleil apparut drapé de légers nuages de vermeil et d’or.

La brume s’était dissipée, les feuillages ruisselaient d’une rosée aussi abondante qu’une pluie. Par milliers, les oiseaux secouaient leurs ailes et s’élançaient des arbres où ils avaient passé la nuit. Des vols de corbeaux, de perroquets verts, de spatules roses, de hérons, se dispersaient dans le ciel avec mille cris discordants ; dans une savane lointaine, des taureaux sauvages faisaient entendre de longs mugissements.

Laissant derrière eux l’étang peuplé de serpents d’eau, d’alligators et de tortues, les trois cavaliers suivaient un sentier ombragé – avec une inouïe luxuriance de feuillages, de fleurs et de fruits – par des poivriers aux grappes d’un rouge éclatant, des acajous, des palmiers royaux, des sapotiers et des cocotiers, au pied desquels poussaient d’inextricables buissons de mimosas épineux, d’euphorbes et de fougères arborescentes.

Ils chevauchaient avec lenteur, souvent forcés de s’ouvrir un passage à coups de machete(7) à travers les lianes enchevêtrées, lorsque celui qui marchait en tête, un métis mexicain coiffé d’un sombrero orné de plaques d’or et drapé dans un vaste manteau ou zarape, retint tout à coup sa monture en poussant un cri de surprise.

Les deux autres voyageurs, deux hommes de race blanche, vêtus de kaki et coiffés de casques en moelle de sureau, s’étaient rapprochés immédiatement.

Ils virent alors ce qui avait provoqué le cri d’étonnement de leur compagnon.

À un tournant du sentier, celui-ci s’était trouvé brusquement nez à nez avec un pendu accroché à la maîtresse branche d’un manguier, et dont les haillons se balançaient au vent du matin.

Les deux Blancs avaient sauté à bas de leurs chevaux ; mais le Mexicain ne paraissait nullement disposé à les imiter.

— Señores, déclara-t-il gravement, cela porte malheur de secourir un pendu.

Et il ne bougea pas.

Appuyé au dossier de sa haute selle, campé sur ses vastes étriers à boîtes, il s’apprêta flegmatiquement à regarder ce qu’allaient faire les deux señores.

D’un coup de machete, l’un d’eux avait tranché la corde, pendant que le second, une sorte de géant, recevait le pendu dans ses bras et le déposait doucement sur le sol.

— Le corps est encore tiède, déclara le géant.

— Je vais te dire immédiatement si on peut conserver quelque espoir, répondit son compagnon. La face est congestionnée, presque violette, la langue gonflée et pendante, mais cela ne prouve rien… La colonne vertébrale n’a pas été disloquée.

Le charitable cavalier avait déboutonné la chemise et la veste du pendu et lui baignait les tempes avec l’eau de sa gourde, puis, à l’aide d’un tube emprunté à une touffe de bambous, il insuffla de l’air dans les narines, en ayant soin de tenir la bouche fermée de façon à gonfler les poumons. En appuyant ensuite à la base du thorax, il força les bronches à se dégonfler, réalisant ainsi artificiellement les mouvements de la respiration.

Entre temps, l’autre cavalier enlevait les souliers du patient et lui frictionnait vigoureusement la plante des pieds et la cheville pour forcer la circulation du sang à se rétablir.

Pendant trois quarts d’heure, les deux sauveteurs continuèrent à appliquer le même traitement au pendu, avec une patience dont s’émerveillait leur guide, nonchalamment occupé à fumer un de ces excellents cigares de St-Jean de Tuxtla que les amateurs égalent aux havanes.

— Carajo ! murmura-t-il, il faut vraiment que ces señores aient du temps à perdre. Je serais fort étonné s’ils réussissaient !…

En cela il se trompait.

Le plus grand des cavaliers avait tiré de sa poche un de ces couteaux à plusieurs lames qui sont pourvus d’une mèche à saigner les chevaux ; il s’en servit pour piquer légèrement une des veines situées derrière l’oreille droite du patient et il répéta cette opération derrière l’oreille gauche, puis à la tempe.

Un sang noir gouttela d’abord lentement puis finit par jaillir plus abondant et plus rouge. Presque aussitôt le pendu ouvrit les yeux et poussa un profond soupir.

Il était sauvé, la respiration et la circulation avaient repris leur cours.

Mais au moment où il avait ouvert les yeux, les deux cavaliers avaient jeté le même cri de surprise.

— Markham. C’est Markham !

Ils demeuraient tous deux muets de stupeur en reconnaissant dans celui qu’ils venaient d’arracher à la mort, précisément l’homme qu’ils cherchaient en vain depuis trois semaines dans les déserts du Mexique.

Le pendu ressuscité ne paraissait pas moins surpris qu’eux-mêmes de cette rencontre, mais à sa surprise se mêlaient visiblement la peur et la confusion. Sa face, une heure auparavant violacée par la congestion, était devenue d’une pâleur livide, ses mains tremblaient.

— John Jarvis ! bégaya-t-il enfin.

— Moi-même, Mr Markham, lui répondit-on, charmé de vous voir revenu à l’existence. C’est une cure dont je suis véritablement fier. J’ajoute que vous êtes la personne que je désirais le plus rencontrer. Vous n’avez pas oublié, je suppose, que nous avons un compte assez sérieux à régler ensemble ?

À ces paroles, prononcées avec une amère ironie, Markham frissonna de tout son corps et parut sur le point de s’évanouir, John Jarvis s’en aperçut.

— Je vois, Mr Markham, dit-il, que vous n’êtes pas encore en état de discuter. Il ne faudrait pas nous faire la mauvaise plaisanterie de passer de nouveau de vie à trépas. Vous nous avez donné suffisamment de mal comme cela.

Et se tournant vers son compagnon :

— À quoi penses-tu, mon brave Floridor ? Tu vois bien que notre malade est loin d’être tout à fait guéri. Je suis sûr que quelques gorgées d’eau-de-vie de canne le remettront complètement.

Floridor haussa les épaules et obéit avec mauvaise grâce ; il fit boire Markham et banda les plaies légères qui avaient résulté de la saignée.

L’ex-pendu s’était laissé faire, mais sa mine farouche, les regards de haine que dardaient ses yeux gris, montraient combien il était humilié et furieux de se trouver ainsi à la merci de ses ennemis.

— Vous auriez dû me laisser où j’étais ! murmura-t-il d’une voix sourde.

— J’ai eu pitié de vous sans vous reconnaître, mais j’aurais agi de même en sachant à qui j’avais affaire.

— Par philanthropie ! fit Markham agressif et goguenard.

— Non.

— Je m’en doute. Dites plutôt que vous aviez le vague espoir de récupérer les deux millions de dollars que j’ai volés au banquier Rabington.

— Et quand cela serait ?

— Vous perdez votre temps ! Est-ce que je serais couvert de pareilles guenilles, si j’avais des bank-notes ?

Et Markham éclata d’un rire faux et strident comme le cri d’un oiseau de proie.

— Ce n’est pas toujours une raison, répliqua John Jarvis en regardant le voleur bien en face.

— Vous croyez ! Mettez-vous bien dans l’esprit que, de moi, vous n’avez rien à attendre. Vous pouvez fouiller mes haillons, vous n’y trouverez pas une piastre ! J’ai été dépouillé de tout. Il y a huit jours j’ai vendu mon browning à des vaqueros pour un peu de nourriture, depuis je n’ai vécu que des fruits de la forêt…

— Il est possible que vous disiez la vérité, mais vous ne me ferez pas croire que vous ignorez où sont les bank-notes ?

— Je le sais, mais vous ne seriez pas plus avancé si je vous le disais.

Contre l’attente de Markham, John Jarvis demeura silencieux. Il réfléchissait.

Toute cette conversation avait eu lieu en anglais, au grand mécontentement du métis qui ne parlait que l’espagnol et dont la curiosité se trouvait déçue. Tout doucement il avait rapproché son cheval.

— Que veux-tu, Bernardillo ? lui demanda John Jarvis.

— Je désirerais savoir, fit-il, avec cette affectation de politesse, dont les Mexicains ont hérité des Espagnols, si les señores sont disposés à continuer leur route ?

— Nous attendrons pour cela que la grosse chaleur soit tombée. Pour le moment nous allons déjeuner, puis faire la sieste. Pendant que nous allumerons le feu, tâche de trouver quelque gibier dans les environs, mais ne t’éloigne pas trop.

— Bien, señor, je serai promptement de retour, là où il y a de l’eau, le gibier est toujours abondant.

Bernardillo fit volter son cheval avec l’élégance d’un écuyer consommé et disparut dans le sous-bois ; bientôt, on entendit crépiter coup sur coup les détonations de sa carabine. Comme beaucoup de ses compatriotes, Bernardillo était un tireur infaillible, il s’amusait souvent à tuer des hirondelles au vol, à balle franche. Au bout d’un quart d’heure à peine, il était de retour, portant, suspendus à l’arçon de sa selle, deux de ces gros perroquets au plumage bariolé de rouge, de bleu et de jaune que les Mexicains appellent des huacamayas et une demi-douzaine de beaux écureuils noirs, dont la chair est exquise.

Avec des feuilles sèches Floridor avait allumé un grand feu à l’ombre d’un bombax géant, au tronc blanc et lisse. Des gobelets et de petites assiettes d’argent avaient été disposés sur la mousse verdoyante et, dans les buissons voisins, le Canadien avait cueilli des goyaves à la pulpe dorée et des mangues excellentes malgré leur parfum de térébenthine.

Avec une dextérité sans pareille, Bernardillo dépouilla, pluma et vida son gibier, en bourra l’intérieur de plantes aromatiques et le mit à rôtir, enfilé sur des baguettes.

Markham suivait ces préparatifs avec des regards brillants de convoitise : il était évident qu’il avait dû subir les jours précédents une diète sévère, et cette partie de son récit, au moins, était exacte.

Il le prouva en engloutissant, avec la voracité d’un loup affamé, tout ce qu’on voulut bien lui donner, y compris les indigestes tortillas de maïs, offertes par Bernardillo. Pendant tout le repas, le métis s’était, d’ailleurs, montré plein de prévenances pour le rescapé. On en comprit bientôt la raison.

— Señor, lui dit-il, en lui offrant gravement un cigare, voudriez-vous me permettre de prendre un bout de votre… corde. J’espère que je ne suis pas indiscret ?

Markham ne savait s’il devait rire ou se fâcher. Il prit le parti d’imiter John Jarvis et Floridor qui s’égayaient de cette requête inattendue et donna carte blanche au métis.

— Vous êtes encore assez naïf pour croire que ma corde vous portera bonheur ? lui dit-il seulement.

— J’en suis fermement convaincu, répliqua Bernardillo avec le plus grand sérieux et il s’empressa d’aller prendre possession de ce qu’il regardait comme un précieux cadeau.

Un moment distrait par cet incident, John Jarvis était redevenu silencieux. Markham l’observait avec inquiétude. Affaibli, sans armes, en face de trois cavaliers robustes et bien armés, l’ex-directeur de la banque de Presidio se rendait compte qu’il était entièrement à leur merci.

La chaleur était devenue accablante, les rayons du soleil parvenu au zénith tombaient verticalement d’un ciel embrasé. Hommes et chevaux, comme dans l’histoire de Peter Schlemihl, semblaient avoir perdu leur ombre. Un silence de mort planait sur la forêt dont les feuillages pendaient languissamment. Les corolles se fermaient, les oiseaux-mouches, les grands papillons jaunes rayés de noir s’étaient réfugiés au creux des buissons. Vaincus par cette atmosphère, brûlante comme l’haleine d’une fournaise, Bernardillo et Floridor s’étaient jetés sur leurs couvertures de cheval et s’étaient endormis.

Markham et John Jarvis n’avaient pas cédé au sommeil, mais malgré l’épaisseur des frondaisons qui les abritaient et bien qu’ils demeurassent immobiles, leur front était emperlé de sueur et une immense torpeur les accablait. Ce ne fut que par un puissant effort de volonté que le détective parvint à dompter l’envahissante somnolence.

— Que voulez-vous que je fasse de vous ? dit-il tout à coup à Markham, d’un ton plein de sévérité. J’ai les pleins pouvoirs de Mr Rabington pour demander l’extradition du voleur et de l’assassin que vous êtes ! Je ne parle pas de votre fille, Miss Lilian, que vous avez réduite au désespoir et que vous ruinez car elle s’est engagée à abandonner jusqu’au dernier cent, sa fortune personnelle pour désintéresser la Mexican Mining Bank.

Profondément humilié, honteux de lui-même, Markham baissait la tête comme écrasé sous le poids de ces accusations.

— Vous n’avez aucune excuse ! reprit John Jarvis avec indignation, vous êtes intelligent, vous êtes énergique et vous étiez riche. Votre crime n’est pas de ceux dont la misère ou l’ignorance peuvent atténuer la responsabilité…

« Dans ces conditions il ne me reste qu’à remplir jusqu’au bout la mission qui m’a été confiée. Je vais vous emmener jusqu’à la côte et vous embarquer pour l’Amérique. »

L’attitude et la physionomie de Markham étaient pitoyables. Ses joues creuses, envahies par une barbe grise qui n’avait pas été rasée depuis quinze jours, son teint déjà jauni par le soleil, ses yeux fiévreux, dont les paupières étaient enflammées, bordées d’écarlate par l’ophtalmie, ses vêtements déchirés, le faisaient ressembler à ces vagabonds – lamentables épaves humaines – qui errent sur les quais des grandes villes maritimes. Le cercle rouge laissé par la corde autour du cou ajoutait encore à l’aspect sinistre du misérable.

Qui eût dit que ce loqueteux et le correct gentleman, l’homme d’affaires réputé qui, quelques semaines auparavant, avait reçu Mr Rabington au seuil de la banque de Presidio, n’étaient qu’une seule et même personne ?

— J’ai perdu la partie… murmura-t-il d’une voix morne et aveulie, tant pis pour moi ! Je suis sous vos pieds, écrasez-moi !

Il s’affala sur la mousse et ferma les yeux comme pour dormir.

John Jarvis qui était foncièrement généreux le regarda longtemps en silence, mordu au cœur par un étrange sentiment où se mélangeaient le mépris et la pitié.

— C’est une vraie loque, songeait-il avec une secrète irritation… Il ne s’est pas même défendu ! J’aurais été presque content qu’il m’injurie, qu’il me menace, que du moins, il me propose quelque chose ! Un vrai yankee lutte jusqu’au bout, que diable !

q

Page 1