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Chapitre 1 Une arrestation difficile

Dans une crique déserte de la plage de Cliff-House, à huit milles de San Francisco, une embarcation venait d’atterrir. Les deux hommes qui en descendirent ne prirent même pas la peine de la haler sur le rivage.

Tous deux semblaient en proie à une violente émotion et ils se dirigèrent en courant vers l’intérieur des terres sans regarder derrière eux, sans se soucier d’emporter divers objets déposés au fond de la barque et parmi lesquels figuraient une grosse Bible, un registre, un bout de cierge et un long couteau taché de sang.

Le costume des deux fugitifs, d’ailleurs, eût justifié par son étrangeté les suppositions les plus extraordinaires.

L’un, un homme dans la force de l’âge, dont les biceps très développés, le deltoïde et les pectoraux saillants annonçaient une grande vigueur, n’avait pour tout costume qu’un caleçon de bain.

L’autre – un étique adolescent dont le visage osseux, au nez crochu, au menton en galoche, aux petits yeux verdâtres, offrait un comique irrésistible – était affublé d’un surplis de ministre protestant, froissé et trempé d’eau de mer, par-dessous lequel il portait un complet à carreaux d’assez bonne coupe, mais de nuance voyante.

— Ouf ! s’écria le premier de ces deux étranges personnages, en atteignant la crête d’une haute dune de sable, je voudrais bien m’arrêter pour souffler un peu. Je suis tout en sueur !

— Ce n’est pourtant pas le moment de s’amuser, répondit l’autre avec une grimace. Descends au moins jusqu’au bas de la pente. D’ici on t’apercevrait de deux milles de distance.

— Merci du conseil : mais, pour ton compte, tu ne ferais pas mal d’enlever ton surplis.

— Ma foi, je n’y pensais plus ! Je vais le rouler en boule et l’enterrer dans le sable. Ce n’est pas la peine de laisser en évidence ce respectable vêtement.

Le maigre adolescent tout en parlant s’était débarrassé du compromettant surplis et l’avait déjà enfoui dans le sable de la dune en l’assujettissant, pour plus de précaution, avec une grosse pierre.

— Maintenant, fit-il en s’esclaffant, je saurai où le retrouver quand j’en aurai besoin !

Son compagnon ne parut nullement disposé à montrer la même jovialité.

— Je n’ai pas envie de rire, moi, grommela-t-il. On est sûrement en train de nous courir après… Si seulement j’avais des habits !…

— Je vais tâcher de t’en trouver.

— Si tu fais cela, mon vieux Dadd, je dirai que tu as du génie.

Les deux fugitifs continuèrent de suivre en marchant aussi vite que possible, une gorge étroite qui séparait deux monticules plantés de maigres arbustes courbés par le vent de la mer. Ils atteignirent bientôt un bouquet d’arbres au milieu duquel s’élevait une maisonnette en bois.

— Voilà peut-être un tailleur pour toi, fit Dadd facétieusement.

— J’en doute fort.

— Nous allons bien voir, mon brave Toby, il faut en courir la chance.

— Mais comment vas-tu t’y prendre ?

— Cela dépendra des circonstances, tout ce que je te demande, c’est de me laisser parler.

En approchant, ils reconnurent que la maison de bois était une épicerie buvette, derrière les vitres de la fenêtre s’alignaient des bocaux remplis de gâteaux moisis et de sucreries agglomérées en un seul bloc au fond du récipient, de façon à rappeler certaines couches géologiques, enfin des boîtes à thé rouillées et quelques bouteilles de sirop.

À la seule inspection de ce modeste stock de marchandises, il était facile de voir que le commerce ne prospérait guère et on se demandait avec curiosité quelle sorte de clientèle pouvait bien exister dans ce désert.

Dadd et son compagnon, sans s’arrêter à ces réflexions, entrèrent délibérément dans la boutique et demandèrent deux citronnades à la débitante, une brave femme aux cheveux gris, qui parut aussi surprise qu’émerveillée de l’apparition de deux clients, dont un, en caleçon de bain.

Elle s’empressa de les servir sans essayer de s’expliquer cette anomalie.

— Voilà une des meilleures citronnades que j’aie jamais bues, fit Dadd avec aplomb, voulez-vous, s’il vous plaît, nous en servir une autre ?

Il se pourléchait les lèvres avec une grimace si drôle que la débitante ne put s’empêcher de rire.

— Vous riez, reprit-il gravement, est-ce parce que mon ami se présente à vous, au caleçon près, dans le simple costume de notre père Adam ? Sa mésaventure n’a pourtant rien d’amusant. Savez-vous que pendant qu’il était en train de prendre son bain, des coquins se sont emparés de tous ses vêtements et de son portefeuille qui contenait cinq mille dollars !

— Vraiment, ce gentleman n’a pas de chance, murmura l’hôtesse apitoyée.

— Ce qui l’ennuie le plus, c’est qu’il n’est même pas en état de gagner la gare, ni d’aller au poste de police pour porter plainte. Vous pouvez nous sortir d’embarras.

Dadd montra du doigt un chapeau de paille accroché au mur et que son œil de lynx avait aperçu dès en entrant.

— Prêtez-nous des vêtements appartenant à votre mari, je vous donne ma parole de gentleman que vous serez largement indemnisée.

Et comme la débitante paraissait hésiter.

— Tenez, fit-il en tirant de son portefeuille un billet de cent dollars, prenez cela et cédez-nous en échange un vieux complet et une chemise.

— Et des souliers, ajouta Toby, qui jusqu’alors n’avait pas ouvert la bouche.

La vue du billet de banque avait produit sur la bonne femme un effet magique.

— Vous aurez aussi chacun un chapeau ! dit-elle généreusement.

— Marché conclu alors, mais par exemple, dépêchons-nous, plus tôt mon ami sera habillé, plus vite il pourra être rendu au bureau de police.

— Par le temps qui court, ajouta Toby effrontément, les honnêtes gens ne sont plus en sûreté de leur vie !

Il n’y avait guère besoin de stimuler le zèle de l’hôtesse qui n’avait peur que d’une chose, c’est que ces clients inespérés ne se repentissent de leur marché.

— Je vais vous donner un complet de mon mari qui travaille aux docks. Dame ce n’est que de la toile, mais il est encore tout propre et il ira comme un gant à ce gentleman, et avec cela une bonne chemise de coton qui n’a pas été portée plus de cinq à six fois.

Elle grimpa au premier étage avec la vivacité d’une jeune fille, et redescendit bientôt annonçant à Dadd que son ami pouvait monter s’habiller, qu’il trouverait les effets posés sur le lit.

Cinq minutes plus tard Toby revenait vêtu d’un complet de coutil jaune, coiffé d’un feutre usagé et chaussé de brodequins à clous. Dadd fit son affaire du chapeau de paille. C’est avec force salutations et compliments qu’ils prirent congé de la charitable débitante. Elle ne les laissa partir qu’après les avoir forcés d’accepter un verre de whisky, dont, malgré la police elle conservait en grand mystère une bouteille « pour les cas de maladie ».

— Tout va bien, murmura Dadd, quand ils furent à quelque distance de la maisonnette. Je crois que nous nous en tirerons encore cette fois.

— Oui, fit Toby, qui paraissait beaucoup moins rassuré, mais il s’agit de ne pas moisir ici. Et d’abord, comment allons-nous regagner Frisco ?

— Ce ne sera toujours pas par le chemin de fer, la gare doit être occupée par les détectives de John Jarvis.

— As-tu une idée ?

— Le plus prudent est de faire à pied, au moins la moitié de la route, en coupant à travers le bois que tu aperçois en face de nous.

— Peut-être, vaudrait-il mieux nous cacher jusqu’à la nuit, dans un buisson ou dans quelque trou de rocher.

— Mauvais ! grommela Dadd en secouant la tête. Je suis sûr que tout ce coin de la grève va être fouillé. Il faut nous éloigner le plus possible de la mer. C’est une question de simple bon sens !

Dadd, malgré son jeune âge, avait sur Toby une certaine autorité, et il n’eut pas de peine à convaincre celui-ci. Tournant le dos au rivage, tous deux continuèrent à marcher, ou plutôt à courir dans la direction du bois.

Ils n’en étaient plus qu’à une centaine de yards, lorsqu’une dizaine d’hommes, que dirigeait Floridor, sortirent brusquement de derrière les buissons et les troncs d’arbres où ils s’étaient embusqués et s’élancèrent vers les deux bandits, le browning au poing.

— Ce sont eux ! criait le Canadien. En avant ! Nous les tenons !…

— Sauve qui peut ! dit rapidement Dadd à Toby. Divisons-les ! Rendez-vous ce soir au tripot du père Chichirinello !

Agile et maigre comme un clown, Dadd fila d’abord en ligne droite dans la direction du nord sans se soucier des balles qui grésillaient autour de lui, puis, par un crochet inattendu, il revint brusquement vers le bois et se faufila entre les buissons qui le mettaient – provisoirement du moins – à l’abri des projectiles.

La moitié des hommes de Floridor s’était élancée vers le bois ; l’autre moitié poursuivait chaudement le second bandit qui, lui, s’était dirigé du côté de la mer. La ruse de Dadd avait donc obtenu le résultat qu’il en espérait, diviser la troupe des poursuivants et par conséquent diminuer leur nombre de moitié pour chacun des fugitifs.

Toby Groggan détalait comme un cerf ; on eût dit que ses pieds ne faisaient qu’effleurer le sol, comme s’il eût eu des ailes aux talons. Il passa, avec la vitesse d’un boulet de canon, en face de la maison où il avait acheté des vêtements, et eut bientôt fait de mettre entre ses adversaires et lui plusieurs de ces monticules de sable que séparaient des gorges profondes.

La tête haute, la poitrine bombée, les coudes au corps Toby courait avec méthode, comme un véritable sportsman. Malheureusement pour lui, il avait affaire à forte partie.

Parmi les personnes de bonne volonté qui s’étaient offertes pour donner la chasse aux assassins de Miss Rosy Gryce se trouvaient deux jeunes gens qui s’étaient récemment entraînés pour une course à pied, l’un d’eux était même titulaire de différents prix dans des matchs de footing.

Cet adversaire redoutable ne tarda pas à gagner du terrain et bientôt il ne fut plus qu’à une dizaine de mètres de Toby.

Ce dernier se vit perdu. Alors il simula la fatigue, courut moins vite et se laissa rejoindre. Mais au moment où le coureur poussait déjà un cri de triomphe en lui mettant la main sur l’épaule, il se retourna avec la vitesse de l’éclair et par une de ces manœuvres traîtresses que connaissent les malfaiteurs de profession, il lui fractura le tibia gauche d’un coup sec de son talon ferré, lancé obliquement de toute sa force.

— Toi, au moins tu ne m’embêteras plus, ricana-t-il.

Il bondit de nouveau à travers les dunes mais, quelques minutes plus tard, un nouvel ennemi était près de le rejoindre, et celui-là était armé et, furieux de ce qui était advenu à son camarade, ne paraissait nullement disposé à se laisser prendre au même piège que celui-ci.

Sitôt qu’il fut à portée, il cria à Toby de lever les mains et, le mettant en joue, lui ordonna de s’approcher.

Le bandit fit d’abord semblant d’obéir mais arrivé tout auprès de son adversaire, il lui saisit le poignet à l’improviste et le força de laisser tomber son browning. Au même instant il lui décochait un terrible coup de tête dans le ventre et l’envoyait rouler en bas de la dune, vomissant le sang à flots.

Toby s’était emparé du browning et maintenant il considérait la partie comme gagnée. Il entendait de loin les cris de Floridor et de ses hommes demeurés très en arrière, et il pensa qu’ils perdraient encore beaucoup de temps à ramasser et à soigner les deux blessés.

Il continua donc à courir, mais en ménageant ses forces et sans trop se presser.

Il allait atteindre le sommet d’un de ces monticules de sable qui se continuaient sans interruption jusqu’au rivage, quand il se rejeta brusquement en arrière.

Une troupe de marins commandée par le capitaine Rampal venait de débarquer dans la crique grâce à la yole de la goélette. Toby était pris entre deux feux, et il ne s’en était fallu que de quelques secondes pour qu’il fût aperçu par les nouveaux arrivants.

Il regarda autour de lui avec un désespoir mêlé de rage. De toutes parts la retraite lui était coupée.

Quand il aurait épuisé les cinq cartouches qui lui restaient à tirer, il serait immanquablement tué ou pris.

À chaque minute qui s’écoulait, les marins se rapprochaient. Ils n’étaient plus qu’à une centaine de yards, et, autour de lui, les dunes stériles et sans cesse déplacées par les vents du Pacifique n’offraient ni un buisson, ni un rocher qui eût pu lui servir de cachette.

Il grinça des dents avec fureur, ses yeux s’injectaient de sang.

— J’en descendrai toujours quelques-uns ! grommela-t-il entre ses dents, ils ne m’auront pas vivants !…

Tout à coup ses traits se détendirent, une faible lueur d’espérance se levait dans son âme agitée.

Au fond de la gorge où il se trouvait, à la base même du monticule, il avait aperçu un trou, qui pouvait être l’ancien terrier d’un renard ou d’un chien sauvage. Pourquoi ne s’enfouirait-il pas dans cette tanière, comme font les bêtes traquées. Il lui restait une chance sur dix de n’être pas aperçu par ceux qui le poursuivaient.

Sans hésiter, sans réfléchir, il se jeta à plat ventre et s’insinua à reculons dans le terrier, dominé en cet instant par la seule crainte que quelque bête, sortant des profondeurs de sa retraite, ne vînt lui ronger les pieds, pendant qu’il était ainsi immobilisé.

Quand toute sa personne eut ainsi disparu dans l’étroite galerie souterraine, il provoqua un léger éboulement à l’entrée de façon à devenir entièrement invisible, mais comme il fallait qu’il respirât, il se fraya, en allongeant le poing, un trou juste assez grand pour lui servir de prise d’air.

Deux fois cette espèce de fenêtre fut obstruée par le sable que le vent faisait tourbillonner.

— C’est une chance, pensa-t-il, le cœur palpitant d’une angoisse mortelle, ces tourbillons vont effacer toutes mes traces. Si les détectives n’ont pas de chien avec eux, ils ne me trouveront pas !

Au-dessus de sa tête, au sommet du monticule, il entendait les cris et les jurons des matelots, qui interpellaient les hommes de Floridor et manifestaient leur surprise de la disparition du bandit.

Plus mort que vif, Toby se compara à la bête traquée, qui terrée au fond de son gîte entend approcher les chasseurs.

Cependant son stratagème eut un plein succès. Il ne vint à aucun de ses adversaires l’idée que celui qu’ils cherchaient pût être dissimulé, sous ce fin et poudroyant sable rouge, que la brise soulevait autour d’eux en épais nuages.

Après une longue discussion, ils supposèrent que le bandit avait dû gagner la falaise rocheuse qui s’élevait à gauche de la crique, ils se dirigèrent de ce côté.

Pendant ce temps, Dadd se faufilait de buisson en buisson et d’arbre en arbre, dans le bois où il s’était réfugié, mais il comprenait que ce jeu de cache-cache ne pourrait se prolonger indéfiniment, et il cherchait dans sa cervelle matoise quelque stratagème inédit.

En fin de compte – les ruses les plus simples sont parfois les plus efficaces – il réussit à prendre une certaine avance et en profita pour escalader le tronc d’un de ces gigantesques séquoias, dont il existe encore un certain nombre en Californie, malgré l’acharnement avec lequel on s’est efforcé de les détruire.

On sait que certains de ces conifères atteignent une hauteur extraordinaire ; ce sont les plus grands arbres de l’univers, le « roi des Étoiles » dans le parc de Mariposa a cent vingt-deux mètres de haut, le « Grizzly » cent dix mètres, juste le double de la hauteur de la tour St-Jacques.

Le séquoia qu’avait escaladé Dadd, sans s’égaler à ces géants, avait quarante mètres de haut et ses branches touffues abritaient tout un peuple d’oiseaux et d’écureuils. Dadd grimpa aussi haut qu’il put et s’installa commodément dans une espèce de fauteuil naturel que formaient deux branches fourchues.

À travers le feuillage, il apercevait le magnifique panorama de l’océan et de la plage et il assista – se comparant lui-même à un spectateur confortablement installé dans sa loge – à la chasse mouvementée que l’on donnait à son complice et il constata avec une malicieuse satisfaction que ce dernier avait, lui aussi, réussi à dépister ses ennemis.

Pour son propre compte, il pensait n’avoir rien à craindre, il avait accompli son escalade sans être vu et sans faire beaucoup plus de bruit qu’un des gros écureuils gris qui s’ébattaient sur les branches voisines.

Pendant quelque temps, il s’amusa d’entendre, au-dessous de lui, les exclamations de dépit de ceux qui le cherchaient, en battant consciencieusement les buissons et en tirant des coups de revolver.

— Ils jettent leur poudre aux moineaux, se dit-il philosophiquement, ils finiront bien par en avoir assez.

En effet, vers le milieu de la journée, cris et détonations avaient cessé et le bois était retombé dans le silence, mais Dadd était prudent. Il décida sagement de ne quitter son perchoir qu’à la nuit close.

Pour tuer le temps et aussi pour tromper la faim dont il commençait à ressentir les premiers tiraillements, il s’amusa à dévaster les nids des écureuils où il trouva en abondance des noix de cajou, des cacahuètes, des amandes de pin pignon et d’autres menus fruits.

Ensuite, il fuma une pipe, compta et recompta les bank-notes qu’il avait en portefeuille, mais en dépit de ces distractions ingénieuses, les heures lui parurent d’une longueur mortelle, et ce fut avec un véritable soulagement qu’il vit le soleil disparaître derrière les flots du Pacifique.

— Ce n’est pas trop tôt ! murmura-t-il, en s’étirant ; je me sens les jambes ankylosées.

Il commença à descendre avec précaution et atteignit le sol sans accident.

— Je vais en être quitte pour une promenade au clair de lune, se dit-il, ça aurait pu finir plus mal.

Mais il avait à peine fait quelques pas qu’un jet aveuglant de lumière électrique le frappait au visage, en même temps qu’une grêle de coups de feu, qui semblaient partir de tous les coins du bois, hachait les feuillages autour de lui. Des cris retentissaient de tous côtés.

— C’est lui ! Arrêtez-le !…

— Je savais bien qu’il n’était pas sorti du bois.

— À vous, tirez dessus !…

— À droite le projecteur !

— Ne le laissez pas rentrer dans le bois.

Le cône de lumière qui évoluait tout autour de lui, et fouillait les coins les plus obscurs des buissons, gênait énormément Dadd dans sa fuite. Il avait beau s’abriter derrière les troncs, les rayons du puissant projecteur dont Floridor avait eu l’idée de se munir, dénonçaient chacun de ses mouvements et l’entouraient d’une auréole livide, qui donnait aux tireurs toute faculté pour viser.

Le fugitif comprit que la situation était désespérée. Déjà une balle avait emporté son chapeau de paille, une autre lui avait éraflé le mollet, de plus il était à bout de souffle.

Il était arrivé à un épais taillis. À deux pas de lui une balle coupa net une branche de tulipier.

— Je suis mort ! cria Dadd en se laissant tomber à terre de toute sa hauteur, bien qu’il n’eût été nullement touché.

À terre il se trouvait en dehors du cône de lumière émané du projecteur. Il rampa doucement jusqu’à ce qu’il se trouvât de l’autre côté du massif. Alors il se releva et certain que le feuillage dissimulait ses mouvements, il fila en droite ligne vers des champs et des jardins qu’il apercevait confusément à la lisière du bois.

Ses ennemis avaient perdu sa piste et le cherchaient dans le bois pendant que le dos courbé, il traversait un champ de maïs.

Parvenu à l’extrémité, il avança avec précaution la tête en dehors des hautes touffes et regarda ; la lune venait de se lever. Sa pâle clarté montrait à deux cents mètres de là, sur la droite, la silhouette d’un homme armé d’une carabine.

Dadd se tourna vers la gauche. Là aussi il y avait une sentinelle.

— Ah çà ! ricana-t-il, ils ont donc mobilisé tout un bataillon ! Ils ont décidément envie d’avoir ma peau !

Des clameurs s’élevaient du côté du bois ; le rayon blanc du projecteur se démenait aux quatre coins de l’horizon. Il fallait prendre un parti.

Dadd s’avisa alors qu’il se trouvait auprès d’une haie qui séparait le champ de maïs de la propriété voisine et il chercha un trou dans cette haie.

Il venait d’en découvrir un quand la voix d’un des hommes en sentinelle arriva jusqu’à lui.

— Il n’est certainement pas venu de notre côté, disait l’homme.

— D’ailleurs, riposta l’autre, c’eût été stupide de sa part de se diriger vers les habitations, il est bien trop rusé pour avoir agi de la sorte.

— Je suis sauvé, pensa Dadd.

Sans bruit, si doucement qu’il avait fait à peine remuer les branches, il s’était glissé dans le jardin d’où montaient les pénétrants parfums des fleurs humides de rosée. La façade blanche d’une villa apparaissait au-dessus des palmiers, des yuccas et des rhododendrons géants dont les feuillages métalliques et raides remuaient doucement dans le vent du soir avec un bruit d’eau courante.

Dadd vit que les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées ; il eût bien voulu regarder à l’intérieur, mais les jalousies étaient baissées.

Il demeura un instant dans l’expectative, puis un pas fit crier le gravier des allées. Pris de panique, le fugitif gagna précipitamment une serre et se faufila par la porte entrebâillée. L’oreille tendue il écoutait. Plus un bruit. C’était une fausse alerte.

La serre était pleine de fleurs et de fruits. L’arôme puissant des ananas qui lui montait aux narines rappela à Dadd qu’il n’avait presque rien mangé depuis la veille. En tâtonnant, il choisit un des fruits les plus mûrs, coupa non sans peine la tige dure et résistante de la plante et se rassasia.

Il s’était assis sur une caisse pour se reposer et pour réfléchir. Son plan était simple, mais lui parut excellent.

— Dès que tout le monde dormira dans cette maison, se disait-il, je sortirai carrément par la porte, qui doit donner sur la grande route… Ce côté-là n’est sûrement pas surveillé… Ici il n’y a pas de chien pour donner l’alarme… Cela ira tout seul.

Il demeurait à la même place, en proie à une vague somnolence, contre laquelle il dut lutter. Des heures passèrent, les lumières avaient disparu des fenêtres du rez-de-chaussée.

Dadd eut l’impression qu’il était très tard et que tous les habitants de cette maison étaient plongés dans le sommeil. Le moment était venu d’agir.

Ses yeux s’étaient accoutumés aux demi-ténèbres de la serre, et il avait constaté qu’elle communiquait avec l’intérieur de l’habitation, par une porte-fenêtre qui n’était même pas fermée à clef.

Il pénétra sans difficulté dans un large corridor, mais là, l’obscurité était complète. Marchant sur la pointe des pieds, tâtant les murs prudemment, Dadd se trouvait fort embarrassé. Sur le corridor donnaient plusieurs portes, il eût fallu deviner quelle était celle qui aboutissait au vestibule et, de là, à la grande route.

Quelques minutes s’écoulèrent, mais Dadd n’était pas homme à hésiter longtemps, puis, il se dit qu’à cette heure de la nuit, le rez-de-chaussée devait être désert, et il poussa délibérément la porte, qui, d’après ces calculs, était la bonne.

Il s’était lourdement trompé.

Dans sa précipitation, il venait de pénétrer dans une chambre de malade où une veilleuse électrique répandait une douce lumière bleue. Sur le lit, le visage exsangue, les yeux grands ouverts, et comme exorbités par la fièvre, gisait une jeune fille, dont l’opulente chevelure blonde était éparpillée sur l’oreiller comme une gerbe d’or. À son chevet une autre jeune fille somnolait, un livre sur les genoux.

— Rosy ! s’écria Dadd éperdu, en reconnaissant dans la malade, sa victime du matin.

Il détala précipitamment en pestant contre la malchance qui l’avait précisément conduit dans la maison de celle qu’il avait voulu assassiner.

À la vue du bandit, Rosy s’était dressée sur son séant, les yeux hagards, la face crispée par l’épouvante.

— C’est lui ! bégayait-elle, l’assassin… celui qui m’a poignardée… il était habillé en ministre… Au secours, Nancy, défends-moi ! Il est revenu pour me tuer…

Nancy, la chamber-maid de Miss Gryce, s’empressa de la recoucher et de la calmer.

— Je vous en prie, Miss, lui dit-elle, ne bougez pas ! vous allez rouvrir votre blessure. Il faut rester immobile. Promettez-moi que vous ne bougerez pas, on va s’emparer de ce gredin, cela sera vite fait !…

Nancy était une fille courageuse. Elle saisit le browning que Mr Gryce avait oublié sur la table, et s’élança dans le couloir, après avoir tourné le commutateur.

Elle vit Dadd qui s’enfuyait vers la serre.

Dans son obstination à trouver une sortie du côté de la rue, il avait perdu plusieurs minutes à essayer d’ouvrir les autres portes qui, toutes, étaient fermées.

Il comprit qu’il n’avait plus qu’une ressource : c’est de s’en retourner par le même chemin qu’il avait pris pour entrer.

Mais il était trop tard. Au moment où il allait sortir de la serre, Nancy fit feu et Dadd, atteint à la cuisse, s’affaissa en poussant un cri de douleur.

Déjà, éveillés par le bruit de la détonation, Mr Gryce et ses domestiques accouraient. En un clin d’œil le bandit fut mis hors d’état de nuire.

Après qu’on eut pansé sa blessure, il fut placé sur un lit de sangle et gardé à vue, en attendant l’arrivée des magistrats.

Dès le matin il était conduit à San Francisco sous bonne escorte et mis en cellule.

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