‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IChapitre 31 sur 32 · Chapitre 2 Dadd en prison

Chapitre 2 Dadd en prison

Le détective John Jarvis assisté de son secrétaire et ami le Canadien Floridor Quesnel était occupé – comme il le faisait tous les jours, depuis quelque temps – à dépouiller un volumineux courrier venu d’Europe, quand on annonça le capitaine Martin Rampal, le fiancé de Rosy Gryce.

Le brave marin paraissait radieux.

— Je parie que Miss Gryce va mieux ? s’écria Floridor, après avoir cordialement serré la main de son compatriote. Cela se devine rien qu’à ta façon de sourire.

— C’est vrai, elle est aussi bien que possible.

— À quand la noce ? demanda gaiement John Jarvis.

— Dès que ma petite Rosy sera tout à fait rétablie, ce qui ne tardera pas. Maintenant que cette vilaine histoire est finie, elle a autant de hâte de s’appeler Mrs Rampal, qu’elle en avait peu il y a quinze jours.

— Et tu nous invites ?

— Il ne manquerait plus que je vous oublie. Vous serez les deux témoins de la mariée, c’est une affaire entendue…

— Je suis heureux de ces bonnes nouvelles, interrompit John Jarvis, somme toute, la blessure est moins grave que je ne le craignais ?

— La lame a glissé le long des côtes heureusement et n’a pas traversé la cage thoracique. Rosy est debout depuis plusieurs jours. Bien qu’elle soit un peu honteuse de s’être laissée rouler aussi naïvement, jamais je ne l’ai vue aussi gaie : elle rit maintenant de bon cœur, quand on lui parle du faux ministre, avec son bout de cierge, sa Bible et son surplis. Beaucoup, après une aventure pareille ne feraient pas preuve d’un aussi bon caractère.

— Ce qui m’ennuie, reprit Floridor, c’est qu’on n’ait pas pu mettre la main sur le complice de Dadd, ce Walker qui nous a glissé entre les doigts comme une anguille.

— Je vais peut-être vous donner les moyens de le pincer. C’est précisément pour cela que je suis venu vous voir.

— Vous avez des « tuyaux » sur ce triste personnage ? demanda John Jarvis.

— Mieux que cela, j’ai sa photographie, cela vous permettra peut-être de l’identifier, car on ne m’ôtera pas de l’idée, que ce nom de Walker n’est pas le sien.

— Je suis tout à fait de votre avis. Ce doit être quelque convict en rupture de ban, et je ne serai pas étonné qu’il fût bien connu de la police. Mais une question : comment avez-vous pu vous procurer cette photo ?

Le capitaine Rampal eut un gros rire.

— Bien facilement. C’est Rosy qui me l’a donnée. Cet effronté scélérat avait eu le toupet de la lui offrir avec une dédicace : à ma chère fiancée Rosy. Elle a été si humiliée quand elle a su à qui elle avait eu affaire qu’elle sera aussi contente que moi quand Walker aura été rejoindre son complice en prison.

Le capitaine avait tiré la photo de son portefeuille, il la passa à John Jarvis qui l’examina longuement puis la tendit à Floridor.

— Il me semble que j’ai déjà vu cette tête-là quelque part, fit le Canadien.

— J’ai la même impression, dit le détective, mais nous examinerons ce document tout à loisir.

Le capitaine Rampal s’était levé.

— Je me retire, dit-il. Je sais que vous avez de la besogne par-dessus la tête : je serais navré de vous faire perdre un temps si précieux.

— Tu es bien pressé, répliqua malicieusement Floridor, avoue plutôt que tu es attendu par Miss Rosy.

— C’est ma foi vrai, fit le brave marin en gagnant la porte. On m’a toujours dit que j’avais bien fait de ne pas entrer dans la diplomatie, je ne sais pas cacher ce que je pense…

Quand le capitaine se fut retiré, John Jarvis reprit la photographie du prétendu Walker et se mit à l’étudier silencieusement.

— S’il n’avait pas la moustache blonde, comme nous l’avons constaté à Cliff-House, je sais bien à qui il ressemblerait.

— Et moi aussi.

— Mais on peut changer la couleur de ses moustaches. Tiens donne-moi le dossier de l’affaire Toby Groggan(12). Je crois que cette fois je ne me trompe pas. »

Floridor ouvrit une armoire de fer remplie de haut en bas de paperasses soigneusement classées et en tira un dossier qui renfermait, entre autres documents, une série de photographies.

« Nous avions deviné juste, déclara le Canadien. Il suffit d’un coup d’œil pour se rendre compte que le prétendu Walker n’est autre que ce Toby Groggan qui joua si audacieusement le rôle de notre ami Rabington pendant que ce dernier était retenu prisonnier par Klaus Kristian.

— Il s’est donc évadé ?

— Non, répliqua Floridor en mettant sous les yeux de John Jarvis une coupure de journal assez récente. Toby Groggan, qui avait fait preuve de courage au cours d’un incendie, a bénéficié d’une commutation de peine. Il est libre comme l’air.

— Ce qui m’inquiète, c’est qu’il soit revenu tout droit à San Francisco.

— Ce ne peut être que dans de mauvaises intentions. Nous savons que ce scélérat, aux multiples avatars, n’est autre que le fils de M. Rabington, ce fils que l’on croit mort depuis des années. La présence de ce misérable, si près de son père, ne me présage rien de bon pour la tranquillité de ce dernier. S’il était au courant de ce que nous savons, il n’en dormirait plus…

Cette conversation fut interrompue par le Noir qui remplissait les fonctions de valet de pied : il apportait à son maître une lettre urgente qu’on venait d’apporter.

John Jarvis l’ouvrit, et après en avoir pris connaissance la rejeta sur son bureau avec un mouvement de dépit.

— Lis cela, murmura-t-il : Vous êtes averti que si Dadd n’est pas promptement remis en liberté, de graves ennuis menacent Mr Rabington et sa charmante pupille Miss Elsie. Ne dirait-on pas que ce misérable a entendu notre conversation.

— Êtes-vous bien sûr que cette lettre vienne de lui ?

— Qui veux-tu qui l’ait écrite ? D’ailleurs, compare l’écriture avec celle de la dédicace à Rosy. Il n’y a pas le moindre doute à avoir.

— Je t’avoue que je suis inquiet. Je sens dans tout cela la main de Klaus Kristian.

— Que décidez-vous ? Je suppose que vous n’allez pas céder aux menaces de ce convict ?

— Ce serait mal me connaître que de s’imaginer une pareille chose. Je vais tout simplement tâcher de pincer ce Toby Groggan – puisque tel est maintenant son nom légalement – avant qu’il n’ait eu le temps de nuire. Demande l’auto, nous sortons.

— Et nous allons ?

— À la prison, voir Dadd lui-même. Peut-être, nous fournira-t-il quelques renseignements précieux sur son complice.

†

L’honorable Mr Hobson, directeur de la prison, fit à John Jarvis l’accueil le plus empressé, il consentit sans la moindre difficulté à faire venir Dadd au parloir, afin que le détective pût lui poser toutes les questions qu’il jugerait convenable.

Pendant qu’un gardien courait chercher le prisonnier, l’aimable directeur donna sur celui-ci quelques détails intéressants.

— Ce Dadd, expliqua-t-il, ne me fait nullement l’effet d’un criminel endurci. Il se montre très soumis et même très pieux. Il a fait demander à plusieurs reprises l’aumônier de la prison, et celui-ci se montre enchanté des bonnes dispositions de son pénitent. En outre, Dadd est un garçon fort intelligent, plutôt sympathique, il a, du premier coup, su se concilier les bonnes grâces de tout le personnel.

— Ne vous y fiez pas trop, murmura le détective, c’est un des plus rusés chenapans que je connaisse.

— Il ne m’a pas produit cette impression, répondit le directeur assez sèchement.

— Qu’il soit sympathique tant qu’il voudra, reprit John Jarvis quelque peu vexé, il n’en a pas moins tenté d’assassiner une jeune fille.

— Je n’ai pas dit qu’il fût sans reproches, reprit le directeur, sur l’esprit duquel décidément, Dadd avait su déjà prendre une certaine influence, je n’ai pas dit cela, mais il a une façon d’expliquer ce qu’on appelle son crime qui montre l’affaire sous un jour tout différent.

— Je serais curieux de savoir ce qu’il peut bien alléguer pour sa justification.

— Il prétend qu’en servant de complice à son ami Walker, dans la cérémonie tragi-comique du mariage en pleine mer, il n’a cru faire qu’une simple farce, une farce d’un goût déplorable, évidemment, mais quand il a vu des hommes, affublés de peaux de phoque, tirer sur lui, il a perdu la tête. Il s’est imaginé que Miss Gryce l’avait attiré dans un guet-apens. C’est alors qu’il a frappé. Son avocat plaidera la légitime défense.

— Quel effronté coquin, se récria Floridor, je suppose que le jury n’admettra pas une bourde pareille.

— Hé ! hé ! repartit le directeur avec un petit rire fêlé, rien n’est moins sûr, cela dépendra de la composition du jury. Puis cette Miss Gryce s’est compromise dans une histoire de chèques qui malgré ce qu’en ont raconté les journaux ne semble claire à personne. Son avocat ne manquera pas d’insister là-dessus.

— Quel est cet avocat ? demanda John Jarvis.

— Me Garrison.

— Un habile homme, dit Floridor.

— Trop habile même, reprit le détective. Je crois que ce ne sera pas le calomnier en disant qu’il s’est compromis dans une foule d’affaires, plus ou moins louches, et qu’il passe pour entretenir d’excellentes relations avec les pires bandits de San Francisco, dont il est pour ainsi dire le défenseur attitré.

La conversation fut interrompue par l’arrivée de Dadd lui-même. Toujours vêtu de son trop voyant complet à carreaux, il s’appuyait sur une canne, et s’avançait péniblement entre deux gardiens.

— Je vous laisse, voilà votre homme, dit le directeur. Il quitta le sévère parloir aux sièges de chêne massif, qu’une forte grille séparait en deux dans toute sa largeur.

Les deux gardiens, comme il avait été convenu, s’écartèrent de façon à ne pouvoir entendre la conversation tout en ne perdant pas de vue leur prisonnier.

Dadd salua correctement John Jarvis, et le remercia, avec son aplomb habituel, de l’honneur d’une aussi flatteuse visite.

— Je vous attendais un peu, d’ailleurs, ajouta-t-il, je sais que vous avez reçu le petit mot que vous a adressé un de mes amis. Je suppose que vous allez faire quelques démarches pour obtenir ma mise en liberté.

— Vous avez un fier toupet, mon garçon, s’écria John Jarvis, qui contenait à grand-peine une formidable envie de passer la main à travers les barreaux et d’allonger d’importance les oreilles du hideux petit drôle.

— Moi ? Je suis on ne peut plus timide, ricana-t-il, mais, vous comprenez, je me défends, j’emploie les armes qui sont en ma possession.

« Croyez-vous que cela fera plaisir à Miss Rosy, à ses parents et à son futur mari de voir toute cette histoire étalée au grand jour, jetée en pâture à une foule avide de scandale, comme disent les journaux… Moi si j’avais une fiancée, je n’aimerais pas qu’il lui arrivât une pareille aventure.

— Je donnerais de bon cœur dix dollars pour gifler cette petite crapule, grommela Floridor indigné du ton goguenard de Dadd.

Celui-ci ne fit pas mine d’avoir entendu, mais il se recula prudemment de la grille, non sans avoir esquissé une laide grimace à l’adresse du Canadien.

— Écoutez, proposa John Jarvis, surmontant la répulsion et le dégoût qu’il éprouvait, si vous nous fournissez les moyens d’arrêter Walker, je m’arrangerai pour obtenir votre mise en liberté et vous aurez une bonne somme.

— Je ne marche pas. Je sais que la présence de Walker vous embête bigrement, répliqua Dadd avec cynisme, mais c’est justement pour ça que je ne vous donnerai aucun « tuyau » sur son compte. Et d’abord moi je n’ai pas l’habitude de trahir les copains !

« Vous parliez d’une belle somme, je sais comment en avoir une encore plus belle, je connais un certain Mr Rabington qui donnerait gros pour apprendre certaines choses qu’il ignore. »

John Jarvis était redevenu parfaitement calme ; un moment exaspéré par le persiflage du jeune bandit, il le considérait maintenant de l’œil tranquille, dont un naturaliste observe les allées et venues d’un scorpion rouge, d’un crapaud pipa ou de tout autre animal immonde et dangereux.

— Je suis charmé de connaître vos intentions, lui répondit-il froidement, vos menaces, vous devez le supposer, n’ont aucun effet sur moi, mes précautions sont prises pour en empêcher la réalisation. Quant à Walker, je vous promets qu’il sera bientôt sous les verrous.

Dadd haussa les épaules.

— Walker est trop malin pour se faire prendre, et moi je serai libre le jour où cela me conviendra.

John Jarvis et Floridor se retirèrent ; le Canadien était exaspéré.

— Quelle impudente petite fripouille ! s’écria-t-il, et ce qu’il y a de plus exaspérant, c’est que le directeur Mr Hobson le prend pour un petit saint. Nous avons perdu complètement notre temps en venant ici.

— Ce n’est pas mon avis. Nous avons appris une chose importante.

— Laquelle ?

— Dadd était tellement heureux de nous menacer, qu’il a manqué de prudence. Nous savons maintenant qu’il possède les moyens de correspondre avec le dehors. Il y a là un point de départ, une filière pour arriver jusqu’à Toby Groggan. Retournons chez le directeur.

Mr Hobson parut fort étonné en apprenant que « ce pauvre Dadd » communiquait avec des complices demeurés en liberté et malgré les affirmations répétées des deux détectives, il n’en voulut rien croire.

— Ce que vous me dites là est impossible, déclara-t-il. Dadd est au secret, il ne reçoit aucune lettre. Le gardien qui le surveille est en fonctions depuis dix ans et possède toute ma confiance.

« La seule faveur que j’aie accordée à notre prisonnier – encore est-ce une bien légère faveur – c’est de recevoir des journaux ou, plus exactement, un journal, le San Francisco Evening. Cette feuille est, d’ailleurs, soigneusement examinée par moi avant d’être remise à son destinataire.

John Jarvis avait dressé l’oreille.

— Pourrai-je voir un de ces journaux, demanda-t-il.

— Parfaitement, en voici précisément un que je viens de recevoir. Vous pourrez constater par vous-même qu’il ne contient rien de suspect, pas une annotation au crayon, pas un mot souligné, par une tache.

Le détective déplia le papier qui avait l’aspect neuf, sans cassures, du journal fraîchement sorti des presses et exhalant encore l’odeur spéciale, très caractéristique de l’encre d’imprimerie.

À la grande surprise de Mr Hobson, John Jarvis avait pris sa loupe et lisait chaque article ligne par ligne.

— Parbleu ! s’exclama-t-il brusquement, je l’aurais parié. Prends un crayon, Floridor, et note de ce que je vais te lire. Y es-tu ?

— Oui.

— Écris T-U-A-S-LA-L-I-M-E-ET-LA-S-C-I-E.

— Hein ? s’exclama Mr Hobson abasourdi. Qu’est-ce que cela signifie ?

— Tout simplement que Dadd va recevoir aujourd’hui une lime et une scie. Son correspondant anonyme le prévient, sans doute pour qu’il examine avec une attention spéciale les mets dont se compose le menu du lunch qui lui est envoyé par son restaurant, car je suppose que Master Dadd, en véritable gentleman, fait venir ses repas du dehors. Il n’est pas difficile de deviner quel usage peut faire un prisonnier d’une scie et d’une lime.

— Une évasion ! bégaya le directeur devenu blême, il ne manquerait plus que cela ! Décidément ce petit Dadd est plus dangereux que je ne croyais… Mais comment avez-vous pu deviner cela ?

— C’est très facile, fit le détective en souriant, au-dessus de certaines lettres on a fait une piqûre d’épingle, à peu près invisible si on ne regarde pas avec beaucoup d’attention, c’est très simple comme vous voyez. Prenez la loupe, vous vous rendrez compte par vous-même.

— Très fort, grommela le digne Mr Hobson de plus en plus ébahi. Mais, pardon, encore une question : pourquoi le message n’indique-t-il pas à Dadd où il trouvera la lime ?

— Parce qu’il le sait, sans nul doute, par un précédent message.

— Pourvu que ce jeune vaurien n’ait pas déjà lunché ! Venez avec moi.

Mr Hobson emmena ses deux visiteurs jusqu’au local situé près de la loge du concierge où les envois destinés aux prisonniers étaient déposés pour y être examinés par un préposé spécial.

Ce fonctionnaire, armé d’un outil ad hoc, une fourchette sans courbure, aux pointes aiguës et très longues, venait précisément d’accorder son visa au lunch destiné à Master Dadd. Les éléments dudit lunch étaient disposés, avec un luxe appétissant, sur un grand plateau recouvert d’une cloche de verre, précaution rendue presque indispensable par le nombre des insectes.

Le menu très simple et conforme aux règlements de la prison, comprenait une tranche de rosbif saignant, un plat d’asperges, un triangle de ce capiteux fromage de Limburger, d’un arôme aussi violent que notre Livarot, et quelques fruits.

— Rien de suspect là-dedans ? demanda Mr Hobson.

— Non, M. le directeur, regardez d’ailleurs.

Le préposé, sous les regards attentifs des spectateurs, larda de son trident, d’abord le rosbif, puis les plus grosses des asperges, puis les fruits ; il ne négligea que le fromage, si avancé, qu’il tombait en liquéfaction.

— C’est singulier, fit le directeur, déjà hésitant, est-ce que nous nous serions trompés ?

— Voulez-vous me permettre de regarder à mon tour ? dit le détective.

Dédaignant le rosbif, il alla droit aux asperges, et commença par les plus petites. La première ne renfermait rien, à la seconde le trident heurta un corps dur, qui était une petite lime d’excellent acier.

— Admirable ! s’exclama Mr Hobson.

— Maintenant cherchons la scie, fit John Jarvis imperturbable.

— Elle est dans un fruit, déclara le Canadien, par exemple cette grenade…

— Tu n’y es pas, je pense qu’elle se trouve plutôt dans ce modeste fromage.

Un coup de trident donna raison au subtil détective, le Limburger renfermait un bout de scie à métaux, de cet acier spécial, chromé et vanadié, qui a raison d’un barreau de fer ordinaire, en moins de temps que si c’était un simple bâton de chaise.

— Permettez-moi de vous dire que vous êtes un homme étonnant ! déclara Mr Hobson avec respect, mais pourquoi diable avez-vous commencé par les asperges les plus petites ?

— C’était tout naturel. Ceux qui ont fait cet envoi ont pensé tout naturellement que les grosses asperges exciteraient plus de méfiance que les petites et ils ont agi en conséquence.

— Je vous remercie beaucoup de cette petite leçon de choses. J’ai grande envie de fourrer Dadd au cachot pour lui apprendre à se moquer du monde. Je vais commencer par lui supprimer les journaux !

— Gardez-vous-en bien, grâce à eux, nous serons au courant des projets de votre pensionnaire et nous finirons peut-être par mettre la main sur son correspondant. Puis, nous ne sommes pas forcés de remettre à Dadd les mêmes exemplaires que ceux qui lui seront adressés.

— Je comprends, ce sera nous qui écrirons à Dadd qui croira toujours avoir affaire à son complice.

— Précisément, je viendrai demain matin et peut-être aurai-je découvert quelque chose de nouveau.

John Jarvis et Floridor prirent congé de l’excellent Mr Hobson, qui avait complètement changé d’avis sur le compte de son pieux et discret pensionnaire.

Le lendemain les lettres piquées sur le numéro du San Francisco Evening News donnaient cette phrase : Ton envoi a-t-il été intercepté ? N’as-tu pas reçu le journal. Si tout va bien, signal rouge, si non, signal noir.

John Jarvis remplaça ce message par le suivant : Patience, plus de signaux jusqu’à nouvel ordre.

Sur la demande du détective, Mr Hobson, sous un prétexte quelconque fit venir Dadd à son cabinet, pendant ce temps la cellule du détenu était minutieusement fouillée, on y découvrit, entre autres objets, une petite fiole de chloroforme et deux mouchoirs de poche, un noir et un rouge, John Jarvis arbora ce dernier à la haute et étroite fenêtre qui éclairait la cellule et il eut soin de remplacer le chloroforme par de l’eau pure.

Floridor de son côté avait fait une autre enquête. Caché dans l’embrasure d’une porte, il avait vu un gosse dépenaillé, un véritable « hoodlum »(13), déposer chez la concierge de la prison le numéro du San Francisco Evening, et il l’avait filé dans l’espoir d’arriver par lui jusqu’aux mystérieux expéditeurs des journaux.

L’attente du Canadien avait été déçue, l’enfant, sa course faite, s’était dirigé vers les quais où il s’était mis à jouer avec d’autres polissons du même acabit.

Floridor l’avait alors abordé, et, après l’avoir amadoué par le don d’une pièce de cinq cents, lui avait posé quelques questions, et avait appris ceci : chaque matin, vers neuf heures, un gentleman à grande barbe attendait l’enfant à l’angle de Kearney Street et lui remettait le numéro du journal destiné à Dadd.

À l’heure dite le Canadien se rendit à l’endroit indiqué, mais il n’y aperçut ni l’enfant, ni le gentleman à longue barbe, ce qui lui donna à penser qu’il avait dû lui-même être filé.

À partir de ce jour les envois de journaux cessèrent brusquement.

John Jarvis comprit qu’il avait affaire à forte partie. Il dut se contenter de faire surveiller Dadd plus étroitement que jamais.

La même semaine, l’avocat de ce dernier, Me Garrison, demanda que son client fût mis en liberté provisoire moyennant une caution de mille dollars, et faillit avoir gain de cause près des juges.

John Jarvis, mis au courant du fait, dut user des hautes influences qu’il possédait pour empêcher que, cette fois encore, le jeune bandit n’échappât au châtiment qu’il méritait et ne reprît le cours de ses exploits.

Quand Me Garrison vint annoncer à Dadd, au parloir de la prison, le rejet de sa demande, il trouva son client fort déprimé. La brusque suppression de sa correspondance, l’isolement où il se trouvait réduit, lui donnaient à craindre que Toby n’eût été arrêté à son tour.

Me Garrison, un malicieux petit vieillard, sec comme un sarment de vigne et toujours en proie à une nervosité qui ne lui permettait pas de tenir en place, connaissait sans doute les raisons de la mélancolie de Master Dadd, mais habitué à traiter des affaires souvent compromettantes avec les malfaiteurs professionnels, l’expérience lui avait appris à faire preuve de la plus grande prudence, avec ceux qu’il était chargé de défendre.

Il trouvait moyen de leur rendre d’importants services, sans qu’ils pussent prendre avantage sur lui de cette espèce de complicité plus ou moins tacite.

— Est-ce que dans votre jeune âge, demanda-t-il à Dadd, à brûle-pourpoint, vous n’avez pas été employé dans les télégraphes ?

Le jeune bandit regarda son défenseur d’un air interrogatif. Il ne comprenait pas dans quel but une pareille question lui était adressée.

— Oui, répondit-il avec une grimace, je ne sais comment vous avez appris ce détail, mais si vous espérez obtenir de l’administration un certificat élogieux me concernant, vous faites entièrement fausse route… Pour parler franchement, on m’a flanqué dehors. Je faisais un très mauvais télégraphiste.

Me Garrison parut entièrement de cet avis.

— Je parie, fit-il en riant, que vous ne connaissez seulement pas les signaux de Morse ?

Dadd jeta à son défenseur un regard expressif.

— Je les connais parfaitement, répondit-il, avec la ligne et le point combinés de diverses façons, on reproduit tout l’alphabet. Je serais encore en mesure à l’heure actuelle d’expédier un télégramme. Mais pourquoi me demandez-vous cela ?

— Pour rien. Histoire de causer. Cela peut toujours servir de connaître l’alphabet Morse.

Dadd n’insista pas. Du premier coup, il avait compris que sans vouloir se montrer plus explicite, Me Garrison venait de lui donner une indication précieuse, à la barbe même du détective, chargé, conformément au règlement, d’assister à l’entretien.

Après le départ de l’avocat, Dadd fut ramené à sa cellule dans une disposition d’esprit beaucoup plus favorable. Son découragement, ses inquiétudes, avaient disparu.

— Évidemment, se répétait-il, ce vieux Garrison, qui est futé comme un renard, a eu ses raisons pour me parler de l’alphabet Morse. C’est un homme qui n’a pas l’habitude de dire des choses inutiles. Tout cela signifie que Toby ne demeure pas inactif, il va trouver sans doute un autre moyen de correspondre. Par exemple, je serais curieux de savoir comment il s’y prendra. Je ne reçois plus ni lettres ni journaux, et il y a devant ma porte un argousin, qui, toutes les cinq minutes, regarde ce que je fais…

Tout le restant de la matinée, Dadd demeura aux aguets, mais inutilement, aucun mystérieux signal ne lui fut transmis. La moitié de l’après-midi s’écoula de la même façon et le prisonnier commençait à penser qu’il s’était trompé sur les intentions de MeGarrison, quand une tache lumineuse, qui allait et venait sur la muraille blanchie à la chaux attira son attention.

La tache demeura immobile quelques secondes, puis se déplaça lentement de droite à gauche pour demeurer de nouveau immobile.

Dadd faillit jeter un cri de triomphe qui eût immanquablement éveillé l’attention du gardien en faction dans le couloir.

— Le trait et le point !… balbutia-t-il éperdu.

Il venait de se rendre compte que, posté dans une des maisons situées en face de la prison, Toby armé d’un miroir en guise de réflecteur, se servait d’un rayon de soleil comme messager. Bien des fois, Dadd étant enfant, s’était amusé à ce jeu. Il se hissa aussitôt sur son lit pour atteindre la fenêtre qui était très élevée et y arbora son mouchoir de poche pour faire entendre à son ingénieux correspondant qu’il avait compris.

Pendant deux heures il enregistra patiemment le message qui lui était transmis. Le gardien qui le surveillait à travers le guichet, le vit étendu sur son lit et paraissant somnoler, et n’eut aucun soupçon.

Ce soir-là… Dadd se coucha plein d’espoir, non sans s’être déclaré à lui-même que décidément, l’avocat Garrison était un maître homme.

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