‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IIChapitre 13 sur 37 · Chapitre 2 Petit Dadd devient psychologue

Chapitre 2 Petit Dadd devient psychologue

Le bar de l’Alliance, dans la petite ville de Palmarejo, était dirigé, depuis plusieurs années, par l’honorable Walker Clapton, un ancien ouvrier brasseur d’origine anglaise, qui était en train de faire une grosse fortune avec les travailleurs des mines d’argent qui appréciaient tout particulièrement son whisky et son gin des meilleures marques anglaises et américaines.

Mr Clapton était un gros homme athlétique, la face congestionnée et apoplectique. Il était énorme ; ses joues arrivaient presque à cacher son nez, ses yeux très petits et assez vifs disparaissaient sous la graisse envahissante. Son front était très peu développé, en revanche il avait quatre mentons et ses lèvres lippues, d’une riche couleur vermeille encadraient des dents d’une blancheur éclatante.

Le ventre de Mr Clapton avait pris une telle importance, que son propriétaire – ainsi qu’il en convenait lui-même avec un bon rire – était dans l’impossibilité, quand il baissait les yeux, d’apercevoir ses pieds, pourtant très développés et chaussés de solides brodequins presque aussi vastes que des chaloupes.

Mr Clapton était fier de sa santé et aussi de son appétit. Après avoir déjeuné copieusement, il absorbait une douzaine de grogs, tout en jouant au bridge avec ses clients. Vers quatre heures, il mangeait une demi-livre de jambon avec des tartines beurrées pour se faire bonne bouche, en attendant le repas du soir.

Cette collation était suivie de quelques verres de porto et de vin d’ananas dont Mr Clapton se montrait particulièrement friand.

Nous n’essayerons pas de décrire le dîner de cet ogre qui engloutissait nonchalamment des gigots entiers, des montagnes de boîtes de conserve, des corbeilles de fruits et généralement toutes les choses mangeables qui tombaient sous sa main à cette heure de la journée.

Une fois, à la suite d’un pari, il avait dévoré un veau entier accommodé à différentes sauces, et il n’avait pas eu d’indigestion. En cette occasion, il avait même eu la coquetterie de réclamer des desserts quand la dernière escalope avait disparu dans sa panse gargantuesque.

Il n’est pas besoin de dire qu’un tel homme était extrêmement populaire. Il était adoré des mineurs. C’était à qui viendrait lui taper sur le ventre et lui offrir un grog. Les tapes et le grog, Mr Clapton les acceptait avec une bienveillance dédaigneuse.

D’ailleurs il n’avait pas son pareil pour lancer à une grande distance sur le pavé les ivrognes et les mauvais payeurs. Ses biceps étaient justement redoutés.

— Moi, déclarait-il, je ne comprends pas un barman qui est obligé d’avoir un browning ou d’autres engins de ce genre. S’il est forcé d’avoir recours à de pareils outils, on peut être sûr que c’est un pauvre sire qui ne réussira jamais dans la partie. Voilà avec quoi il faut sortir le client !

Et il étalait fièrement ses poings énormes, aussi vastes, aussi dodus et aussi roses que des épaules de mouton.

Très violent, très coléreux, le patron du bar de l’Alliance, n’était pas un méchant homme. Il faisait facilement crédit à ceux qui savaient lui adresser à propos quelques compliments sur sa force musculaire. Mais s’il s’apercevait qu’on essayait de le rouler, il devenait terrible, mieux eût valu avoir affaire à un lion ou à un taureau furieux.

Le bar de l’Alliance était relativement luxueux, c’était le plus beau de la ville. En face du comptoir d’étain, si bien frotté qu’il étincelait comme de l’argent, s’alignaient de hauts tabourets d’acajou, sur lesquels se hissaient les consommateurs de marque, les clients sérieux, les vieux habitués de l’établissement.

À l’extrémité de ce comptoir se dressait une grande urne de cristal où nageaient des poissons rouges. C’était une pièce monumentale. Clapton, quand il était un peu gris, affirmait que son urne avait été volée dans un musée français et qu’autrefois elle servait à donner à boire au cheval du roi. De quel roi ? il eût été bien embarrassé de le dire.

Quand il était à jeun, il affirmait – plus modestement – que le fameux bocal avait figuré à l’exposition de Chicago où il l’avait payé cinquante dollars…

Quoi qu’il en soit, l’urne était une des gloires du bar de l’Alliance ; un soir, à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance du Mexique, Clapton avait fait frire les poissons rouges et rempli son urne de whisky-soda et tout le monde, pendant une heure, avait eu le droit de s’abreuver, gratuitement.

Cette magnificence l’avait d’ailleurs rendu fameux dans le voisinage et augmenté d’autant sa clientèle.

Il était près de minuit. Mrs Clapton, aussi maigre et aussi pâle que son mari était sanguin et ventripotent, aussi effacée et silencieuse, qu’il était loquace et bruyant, était en train d’essuyer le fameux comptoir d’étain, quand plusieurs mineurs en goguette entrèrent dans l’établissement.

Le patron leur exprima sa sympathie, en leur broyant les doigts comme aurait pu le faire avec ses pinces un homard de forte taille, si jamais les homards s’étaient avisés de donner des shake-hand à leurs camarades.

Les mineurs, en revanche, tapèrent en cadence sur la bedaine de Mr Clapton. C’était une plaisanterie permise. Le barman eût été désolé que personne ne constatât d’une façon palpable son magnifique embonpoint.

Les mineurs prirent un ou deux gobelets de whisky assez sagement. Le patron paya une seconde tournée, on parla des affaires du pays.

Pendant cette conversation, un drôle de petit jeune homme, assez mal habillé, entra tout doucement et s’assit dans un coin en commandant à la patronne un verre de gin, avec un petit sourire qui lui gagna du premier coup le cœur de l’excellente dame.

— Vous avez l’air bien faible pour le travail des mines ? dit-elle avec un certain intérêt.

— Je ne suis pas un simple mineur, répondit l’adolescent avec un peu de fatuité. Il ne faut pas juger les gens sur la « mine ». J’ai quelques milliers de dollars à la banque de Mexico.

« Et, ajouta-t-il en baissant la voix, si je viens ici, c’est pour acquérir des terrains argentifères dont on m’a dit merveille.

— Mon pauvre monsieur, répliqua Mrs Clapton dont la physionomie exprima une pitié sincère, vous ne pouvez pas vous imaginer combien on est volé au Mexique !

— Moi, on ne me roule pas ! fit le jeune homme en se plaçant les deux mains sur les hanches, d’un air de défi.

— Vous m’avez l’air d’un brave gentleman, dit Mrs Clapton après avoir regardé prudemment autour d’elle.

« Voulez-vous que je vous donne un bon conseil ? N’achetez rien dans ce maudit pays. Les mines qui produisent quelque chose sont depuis longtemps vendues à des milliardaires américains. Ce qui reste en fait de concession ne vaut pas la peine qu’on s’en occupe.

Mrs Clapton devenait presque maternelle. « Si vous m’en croyez, ajouta-t-elle en baissant la voix, reprenez le train pour Mexico. Si vous saviez ce que j’en ai vu de ces pauvres jeunes gens qui arrivaient ici pour faire fortune et qui repartaient sans sou ni maille, avec les fièvres ou une jambe cassée !

— Je vous parie bien qu’à moi cela n’arrivera pas ! murmura l’adolescent avec une réelle conviction.

— Je vous le souhaite, mais je ne l’espère pas beaucoup. Voulez-vous que je vous dise, il n’y a qu’un seul commerce qui réussit par ici.

— Et lequel ?

— Celui de mon mari, dit Mrs Clapton en baissant la voix.

Le jeune homme eut un geste de surprise et d’admiration.

— Je crois vraiment, dit-il d’un ton convaincu, que vous êtes une brave et excellente dame, et je vous promets de suivre vos conseils. Donnez-moi un autre verre de gin and soda, celui-ci était délicieux.

Pendant que Mrs Clapton s’empressait de servir ce jeune client si raisonnable et si sympathique, un autre personnage entrait à grand fracas dans le bar. Il paraissait à moitié ivre. Ce fut avec une peine inouïe qu’il se percha sur un des hauts tabourets qui se trouvaient en face du comptoir.

— Maintenant ça va bien, beugla-t-il. Patron, donnez-moi ce que vous avez de meilleur dans votre boîte. Une bouteille de vrai champagne, par exemple !

— Mon garçon, répondit prudemment Mr Clapton, une bouteille de champagne, ça vaut son prix.

— Je m’en fiche, ça m’est égal.

— Tu as de l’argent ? demanda Clapton, auquel le costume plus que négligé du nouveau venu n’inspirait qu’une médiocre confiance.

— Bien sûr, que j’en ai, allons dépêchez-vous de me servir. Puis en y réfléchissant, je ne prendrai pas de champagne. Donnez-moi un whisky, tout ce que vous avez de meilleur.

Le whisky fut apporté et vidé d’un trait par l’ivrogne qui devenait d’instant en instant plus exigeant et plus tapageur.

L’urne aux poissons rouges parut attirer vivement son attention. À la grande indignation de Mr et de Mrs Clapton, il offrit de parier cinq dollars qu’il atteindrait un des poissons rouges à vingt-cinq pas, et il tira de sa poche un browning d’un énorme calibre dans lequel nos lecteurs eussent reconnu la mitrailleuse du Herr Doktor von Hagenbach.

— Pas de blagues, hein ! s’écria Clapton alarmé. Je te défends de tirer sur mes poissons ! Rentre ton revolver ou je te tords le cou.

— Et si ça m’amuse, moi ? repartit l’ivrogne avec un rire stupide.

Avant que le barman eût pu s’y opposer, il avait envoyé une balle au centre même du fameux vase.

Il y eut un fracas de verre cassé. Les poissons rouges se débattaient à terre au milieu des débris de l’urne.

Devant ce lamentable spectacle, Clapton fut frappé d’un tel saisissement qu’il demeura incapable pendant quelques secondes de prononcer une seule parole.

Un silence gros de catastrophes planait dans l’enceinte du bar. L’ivrogne, sans doute dégrisé par la réalisation même de son exploit, regardait piteusement à terre.

À la surprise avait succédé chez Clapton une effroyable colère. Les yeux lui sortaient de la tête et son visage s’était violacé.

Il saisit au collet l’auteur du désastre et le secoua brutalement.

— Tu ne sais pas, coquin, hurla-t-il, que tu viens de casser un vase qui vaut plus de cinquante dollars ! Il n’y en avait pas un aussi beau dans le pays à dix milles à la ronde ! Tu vas commencer par me le payer.

— Je n’ai pas d’argent, fit l’homme d’un air navré.

— Ah ! tu n’as pas d’argent, répéta le tavernier d’un ton menaçant. Va-nu-pieds, escroc, bandit ! Je vais te rompre les os !

— Il vaudrait mieux aller chercher la police, conseilla un des mineurs.

Le jeune consommateur qui buvait un verre de gin, seul à une table, s’était levé brusquement et s’était rapproché du groupe dont Clapton et son bizarre client occupaient le centre.

— Il n’y a pas besoin d’aller chercher la police, fit-il. À votre place, je commencerais par le fouiller.

— Parbleu ! le conseil est bon ! s’écria Clapton, je n’y avais pas pensé.

Tournant et retournant l’ivrogne entre ses grosses pattes, à peu près de la même façon qu’un chat retourne une souris, il explora les haillons du malheureux, et il en tira triomphalement un portefeuille.

— Ah ! l’escroc, vous voyez bien qu’il voulait me voler, il en a de l’argent ! et il brandit un bank-note de mille dollars qu’il venait d’extraire d’un des compartiments.

Cette découverte avait un peu calmé la fureur du tavernier.

— Moi je ne suis pas un malhonnête homme, déclara-t-il. Je vais prendre sur ce billet juste ce qui m’est dû et envoyer ce triste sire se faire pendre ailleurs.

— Vous avez vraiment trop de bonté, dit le jeune homme qui avait donné le conseil de fouiller le délinquant.

— Je suis comme je suis, je vous garantis que l’affaire va être vivement liquidée. Je compte cinquante dollars pour l’urne, cinq dollars pour les poissons et le whisky.

« Voilà par conséquent, neuf cent quarante-cinq dollars, ajouta-t-il, en fourrant la somme qu’il venait de prendre dans son tiroir-caisse dans le portefeuille, d’où il avait retiré le bank-note.

« Maintenant, si j’ai un conseil à te donner, c’est de ne jamais remettre les pieds chez moi !

Après cette recommandation, il conduisit son voleur jusqu’à la porte, qu’il ouvrit toute grande et le poussa rudement dans la rue, non sans l’avoir gratifié, en guise d’adieu, d’un vigoureux coup de pied dans la partie postérieure de son individu.

Mr Clapton exultait, chacun le félicita hautement de sa sagesse, de sa prudence et de la modération qu’il avait montrées en châtiant ce mauvais drôle, qui avait la prétention de boire sans payer et qui démolissait les œuvres d’art à coups de browning, comme aux époques les plus néfastes des révolutions mexicaines.

L’honnête tavernier eût été fort surpris, s’il eût pu voir que son ivrogne, sitôt qu’il avait été dans la rue, avait brusquement recouvré son équilibre et son sang-froid et s’était mis à courir à toutes jambes comme s’il eût eu hâte de mettre la plus grande distance possible entre lui et le bar de l’Alliance.

Le triste individu, dans lequel on a sans doute reconnu Toby Groggan, courut d’une haleine jusqu’à la gare qui était située à une certaine distance de la ville. Il y fut bientôt rejoint par Petit Dadd, qui avait joué avec tant d’à-propos le rôle de donneur de bons conseils.

Les deux coquins s’égayèrent sans vergogne aux dépens de l’infortuné Clapton.

— Il est capable d’avoir un coup de sang quand il constatera que le billet ne vaut rien, déclara Petit Dadd avec cynisme.

— J’ai reçu un coup de pied quelque part, grommela Toby, mais je ne le regrette pas. J’en recevrais encore un deuxième et même un troisième au même prix.

— Nous voilà en fonds, c’est l’essentiel mais je crois qu’il ne serait pas prudent de moisir ici.

— Tu as raison, je suis sûr que si j’avais le malheur de retomber entre les grosses pattes de Mr Clapton, il me tordrait le cou sans miséricorde.

— Dame, mets-toi à sa place. Notre petite combinaison était assez ingénieuse, mais avoue qu’elle n’était pas honnête.

Après une courte discussion, Dadd et Toby jugèrent qu’il serait plus prudent de ne pas prendre le train à la station, mais de s’éloigner pédestrement de la ville en longeant la voie du chemin de fer.

Le temps était doux, ils étaient contents de leur journée. Ils envisageaient l’avenir sans inquiétude et dans cet état d’esprit, une petite promenade au clair de lune n’avait rien pour leur déplaire.

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