‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IIChapitre 19 sur 37 · Chapitre 4 La Providence intervient

Chapitre 4 La Providence intervient

Habitué des bals populaires de San Francisco, Petit Dadd était un danseur de premier ordre. Il n’ignorait rien des danses les plus en vogue dans les cinq parties du monde. Miss Virginia, qui, pour sa part, était une danseuse émérite, fut véritablement charmée par la maestria avec laquelle son cavalier exécuta le shimmy, le passionnant tango, le paso-doble, cher aux Argentins, sans oublier le classique cake-walk qui a toujours conservé la faveur des Noirs.

Entre chaque danse on allait boire des coupes de champagne au buffet, littéralement mis au pillage par les invités, et on échangeait mille tendres propos.

Après le second shimmy, Virginia permit à son adorateur de lui prendre un baiser, qu’elle lui rendit d’ailleurs de fort bonne grâce.

Après le tango, elle jura à Dadd un amour éternel.

Jamais de sa vie il n’avait été à pareille fête. Dans la fièvre exquise de cette heure bénie, il eût voulu épouser tout de suite sa chère Virginia. Les deux amoureux, légèrement exaltés par le champagne se mirent à la recherche d’un ministre, car il y en avait un à bord ; ils finirent par le découvrir, mais le Révérend Jérémias Mormaston – ainsi s’appelait ce digne homme – était beaucoup trop occupé pour prêter la moindre attention à la requête du jeune couple.

Il était pour son propre compte en train d’exécuter des entrechats qui excitaient les applaudissements de la galerie. Sa partenaire, une robuste mulâtresse, magnifiquement parée d’un corsage jaune et d’une robe lilas, faisait preuve, elle aussi, de la verve la plus remarquable, scandant chaque figure de la danse par de petits cris aigus accompagnés d’un sourire et d’une révérence.

— Est-ce qu’on ne pourrait pas se passer du ministre ? proposa Dadd. Il serait toujours temps d’aller le voir demain.

— Ça ne serait pas très correct, murmura Miss Virginia, en baissant pudiquement les yeux. Vous n’y songez pas, Mr Daddy ?

— J’y songe très bien, reprit-il avec une éloquence entraînante. L’essentiel dans le mariage, c’est l’union des âmes. Qu’est-ce à côté de cela qu’une vaine formalité. Élevons nos cœurs vers le Tout-Puissant. Dans sa bonté infinie il nous absoudra d’une petite irrégularité dont il ne saurait nous garder rancune, lui qui voit la pureté de nos intentions, la sincérité de notre affection.

Il est bon de dire que Dadd avait passé plusieurs années dans une maison de correction et que faute d’une meilleure distraction, il avait appris par cœur quelques-unes des homélies qu’un brave homme de ministre venait trois fois par semaine réciter aux jeunes vauriens pour tâcher d’améliorer leur moralité.

— Vraiment, murmura la jeune fille en souriant, je ne sais comment vous répondre. Vous avez une façon de persuader à laquelle il est impossible de résister… Certainement, vous m’êtes très sympathique et j’ai pour vous une sincère affection…

— Eh bien, répliqua Dadd avec autorité, qu’est-ce que vous attendez pour me la prouver votre affection ?

Il avait parlé d’un ton qui ne permettait pas de réplique, en même temps qu’il décochait à travers son monocle un regard impérieux à la petite négresse.

— Je crains que vous ne m’entraîniez dans une mauvaise voie, soupira-t-elle. Pauvres femmes, quels êtres fragiles nous faisons ! Nous sommes sans force devant l’amour.

— C’est comme cela qu’il faut que cela soit, déclara Dadd d’un ton catégorique, c’est le Seigneur qui l’a voulu.

Fascinée par les astucieux arguments de cet amoureux, qui lui était pour ainsi dire tombé du ciel, la tendre Virginia n’opposait presque plus d’objections aux spécieux raisonnements de son adorateur.

Déjà il l’avait saisie par la taille, et comme un vautour emporte dans ses serres une timide colombe, il entraînait Virginia vers les cabines situées à l’arrière. Mais la Providence que Dadd venait de tourner en dérision, veillait sur la vertu de la petite négresse.

Dans la crise d’enthousiasme et d’admiration qui l’avait porté à déclarer sa flamme à Miss Virginia, Dadd n’avait oublié qu’un point ; c’est qu’il n’était qu’un nègre de contrebande. La couche de cirage, pourtant d’une marque célèbre, qu’il avait passée sur son visage, n’avait pu tenir longtemps contre la transpiration due à ses prouesses de danseur.

La sueur avait coulé de son front en creusant des rigoles profondes sur ses joues. Il était hideux.

Tant qu’elle avait été sous le charme des paroles de son vainqueur, Miss Virginia ne l’avait pas vu, au sens réel du mot, mais pendant qu’il l’entraînait silencieusement, la lueur d’une puissante lampe à arc éclaira en plein cette figure bariolée.

Miss Virginia poussa un cri de douleur et d’épouvante. On avait pris les plus minutieuses précautions pour que l’équipage et les passagers du Booker Washington ne fussent que des Noirs.

Au moment où le navire levait l’ancre le capitaine avait juré solennellement sur la Bible, qu’il n’y avait aucun Blanc à bord.

Et Virginia se trouvait en face d’un Blanc qui s’était honteusement déguisé pour surprendre les secrets de la colonie noire, pour séduire lâchement une jeune fille sans défense.

Désespérée, les larmes aux yeux, elle appela au secours. Personne ne lui répondit. Les rugissements du jazz-band étouffèrent sa voix. Les Noirs, d’ailleurs, depuis le capitaine jusqu’au dernier des mousses, étaient tellement absorbés par leur propre plaisir, qu’ils n’eurent garde d’intervenir.

À la fois indignée et désolée, furieuse contre le misérable qui avait essayé de la séduire, Miss Virginia s’enferma dans sa cabine, dont elle poussa les verrous.

Elle avait autant de haine contre Dadd qu’elle avait eu d’amour pour lui quelques minutes auparavant. Ah ! elle s’en souviendrait de ce Blanc perfide qui l’avait presque persuadée que le saint sacrement du mariage était inutile !

Une fois seule, Miss Virginia ouvrit la Bible placée près du chevet de son lit, dans l’intention d’y chercher une excuse, une leçon ou une inspiration.

Elle tomba sur les premières lignes du chapitre trois de la Genèse.

« Or, le serpent était le plus fin de tous les animaux des champs que Dieu avait faits. »

— Je remercie Dieu, murmura-t-elle, en joignant les mains, de ce qu’il m’ait éclairée à temps, et qu’il m’ait évité une faute dont j’aurais eu du remords jusqu’à la fin de mes jours.

« Ce Monsieur Daddy est certainement une incarnation de l’ennemi du genre humain, d’ailleurs, quand j’y réfléchis, il a vraiment une tête de serpent !…

La pauvre Virginia, dans son innocence, se sentait une part de responsabilité dans les événements qui venaient de se dérouler.

— Je crois vraiment, se dit-elle, que j’ai perdu la tête pendant quelque temps. Ce Mr Daddy était si éloquent, si insinuant. Je n’aurais pas dû avoir la faiblesse de me laisser embrasser par lui et de répondre à ses baisers ; j’en suis honteuse quand j’y pense…

« J’espère qu’à l’avenir le Tout-Puissant me protégera contre ces tentations.

Tout en se livrant à ces pieuses réflexions, Miss Virginia, qui sans y prendre garde avait au cours de la soirée absorbé beaucoup de coupes de champagne, sentit ses yeux se fermer ; elle éprouvait dans ses membres une singulière pesanteur. Elle n’eût que le temps de se jeter tout habillée sur son lit, et bientôt elle tomba dans un profond sommeil.

Dadd pendant ce temps réfléchissait amèrement sur la vicissitude des bonnes fortunes.

— Il y a cinq minutes, disait-il, j’en aurais fait tout ce que j’aurais voulu de cette petite noiraude et maintenant, va te faire fiche ! elle me déteste ! Voilà ce que c’est que les femmes. Il faut être bien fou pour avoir confiance en elles.

Dadd était profondément mélancolique. Tristement il se dirigea du côté du buffet, d’où les barmen avaient tous disparu pour entrer en danse. Les bouteilles vides, les verres cassés jonchaient le sol comme si les étagères eussent été visitées par un cyclone. Tristement, Petit Dadd se servit un verre de Rye Bourbon whisky et quand il l’eut vidé jusqu’à la dernière goutte, il poussa un cri.

— Je suis un misérable, songea-t-il. Je suis le dernier des coquins ! je trahis la confiance que le docteur a mise en moi. Est-ce que je suis ici pour faire la cour aux négresses ? À l’heure qu’il est, je devrais être à bord du Desdemona. Il s’agit maintenant de rattraper le temps perdu.

Sous l’influence du champagne et du whisky, Dadd se sentait envahi par une foule d’idées neuves et originales.

— Il faut aller droit au but ; ce qu’il y a de plus simple, c’est ce qu’il y a de meilleur.

Sans une minute d’hésitation Dadd se dirigea vers le poste du T. S. F. Il n’y trouva personne. Le Noir qui en était responsable était en ce moment occupé à faire un vis-à-vis des plus brillants avec le pasteur Jérémias Mormaston, et ses cabrioles mettaient en joie l’assistance.

Dadd s’installa devant les appareils et se prit la tête dans les mains comme un homme bien décidé à trouver une inspiration géniale.

— Suis-je bête, se dit-il, le Desdemona a quitté New York en même temps que nous. Il ne doit pas être bien loin. D’ailleurs le relevé de la route parcourue est pointé sur la carte dans la cabine du capitaine… Allons-y d’abord pour connaître la situation du navire…

En sa qualité d’ancien télégraphiste, Dadd connaissait parfaitement la manipulation, d’ailleurs si simple, des appareils de la T. S. F.

— Qu’est-ce que je leur dirais bien pour les faire venir ? se demandait-il en se grattant la tête.

« Bah, je vais leur raconter que le navire est en train de brûler ; je crois que c’est ce qu’il y a de mieux dans le genre…

Il se mit à manœuvrer fiévreusement l’appareil. À sa grande satisfaction il reçut presque immédiatement une réponse.

« Message reçu par le Desdemona, serons ici dans une heure. Ne perdez pas courage.

TODD MARVEL.

Dadd se frotta les mains.

— Tout va bien ! s’écria-t-il, il n’y a qu’une chose qui m’ennuie. J’ai dit qu’il y avait un incendie à bord. Eh bien ! il faut être logique. Puisque j’ai annoncé qu’il y avait un incendie, il faut qu’il y en ait un.

« Mais je me garderai bien de l’allumer avant que le Desdemona soit à proximité. Je ne tiens pas à être grillé tout vif.

« Allons boire un verre au buffet.

Le pont présentait maintenant un spectacle lamentable. La plupart des danseurs et des danseuses tombés sur le carreau, gisaient dans des poses plus ou moins plastiques. Le jazz-band lui-même ne lançait plus que de faibles beuglements.

Au-dessus de ces désastres, tel Marius assis sur les ruines de Carthage, Petit Dadd but philosophiquement un grog, puis un autre. Il constatait avec plaisir que jamais il n’avait aussi bien possédé son sang-froid et sa lucidité. Il consulta sa montre.

— Le Desdemona sera ici dans un quart d’heure, murmura-t-il, il est temps !

Avec un calme parfait, il descendit du côté des machines, il avait aperçu un tas de chiffons imprégnés de graisse et de pétrole, il y déposa une allumette de cire bien enflammée.

Il se rendit ensuite à l’avant où était entassée une provision de câbles et de barils de goudron, et il renouvela la même manœuvre sans avoir été vu de personne.

Alors il remonta tranquillement sur le pont. Il était content de lui.

— Il faut tout de même avoir de l’estomac pour accomplir ce que je viens de faire, se dit-il avec orgueil. Si, des fois, le Desdemona n’allait pas venir, ce serait une sale affaire pour Bibi !…

Dix minutes plus tard le Booker Washington flambait comme un brasier. De la cale, des cabines, et de l’entrepont, des Noirs affolés s’élançaient en poussant des cris sinistres.

Le feu était à bord !

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