‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IIChapitre 20 sur 37 · Chapitre 1 Un sauvetage

Chapitre 1 Un sauvetage

En apprenant, grâce à un message de T. S. F., qu’un paquebot chargé de passagers était en train de brûler, le capitaine et propriétaire du yacht le Desdemona avait aussitôt fait route à toute vapeur vers le bâtiment sinistré.

Le yacht à l’aide de ses puissantes machines, dont les mécaniciens tiraient le rendement le plus élevé possible, se rapprochait du théâtre de la catastrophe avec une rapidité, pour ainsi dire, foudroyante.

Une demi-heure ne s’était pas écoulée, qu’on se trouvait en vue du paquebot, immobile au clair de lune sur la mer parfaitement calme, pendant que, de ses flancs, s’élançaient des flammes d’un rouge sombre et des torrents de fumée noire.

Pendant que l’équipage du Desdemona mettait à la mer un canot à vapeur, chargé d’une pompe électrique de grande puissance, Todd Marvel, Miss Elsie et le Canadien Floridor examinaient avec émotion le spectacle terrible qu’offrait le pont du paquebot.

Des silhouettes noires se démenaient au milieu des flammes, et en guise de sirène, on entendait les beuglements de deux trompes d’automobiles, d’un trombone et d’une grosse caisse ce qui produisait la plus étrange impression.

C’étaient quelques-uns des musiciens du jazz-band qui continuaient héroïquement à faire tapage en dépit de la fumée qui les asphyxiait, n’ayant pas trouvé de meilleur moyen d’appeler au secours que celui-là.

— Voilà qui est curieux ! s’écria tout à coup Todd Marvel. Je ne vois que des Noirs.

— Ils doivent être devenus fous de peur, fit observer Miss Elsie. Écoutez quel horrible tapage.

— Des Noirs, murmura brusquement Floridor, en se frappant le front, le navire est certainement le Booker Washington et cela m’explique bien des choses !

— Que veux-tu dire ?

— Avez-vous donc oublié que c’est à bord de ce navire que l’inspecteur Herbert a fait embarquer, pour nous débarrasser de lui, ce rusé coquin qui se nomme Petit Dadd.

— Je n’avais pas songé à cela, murmura le milliardaire. Il est fort probable que c’est Petit Dadd qui a mis le feu au paquebot.

— Mais dans quel but ? demanda la jeune fille.

— C’est un drôle tellement astucieux, qu’il a dû combiner tout un plan pour ne pas être emmené en Afrique et sans doute pour nous rejoindre.

« Je ne serais pas surpris le moins du monde que ce soit lui qui, sachant que nous nous trouvions à proximité, ait manœuvré l’appareil de T. S. F. après avoir mis le feu.

— Il en est bien capable, grommela le Canadien.

— On ne peut cependant pas laisser griller vifs tous ces Noirs ! Mais il faut donner les ordres les plus stricts pour que Dadd ne puisse s’introduire à bord du Desdemona.

Floridor se hâta d’aller prévenir le capitaine, pendant que Todd Marvel qui suivait avec la plus grande attention les progrès du fléau, se tenait prêt à payer de sa personne, si cela devenait nécessaire.

Cependant, les pompes électriques avaient commencé à lancer des torrents d’eau sur le pont et dans les agrès du Booker Washington.

Ce secours inespéré rendit courage aux passagers qui essayaient déjà de mettre à la mer les chaloupes du bord.

Ils cessèrent de pousser des cris et se mirent à manœuvrer courageusement les pompes du paquebot.

D’autres avaient découvert un dépôt de ces grenades extinctives qui sont souvent employées dans les incendies.

Ils en projetaient dans tous les endroits menacés.

À la grande surprise des passagers du yacht, l’incendie du paquebot, qui de loin à cause des tourbillons de fumée, paraissait considérable, se trouva éteint avec une rapidité tout à fait déconcertante.

Il y avait à cela une raison que l’on finit par connaître, mais beaucoup plus tard.

En mettant le feu, Dadd, toujours prudent, s’était bien gardé de disposer ses foyers d’incendie dans les endroits qui auraient pu trop rapidement amener un embrasement général.

Les chiffons huilés et le goudron qu’il avait employés, étaient destinés bien plutôt à fournir en abondance une fumée épaisse et nauséabonde, que des aliments trop rapides à la flamme.

Quand les Noirs et leurs danseuses, trempés jusqu’aux os par l’eau des pompes, après avoir été roussis par la fumée, reprirent un peu de sang-froid, ils constatèrent avec joie qu’ils avaient eu plus de peur que de mal.

Quelques cloisons des aménagements extérieurs, enfin la tente et les portières de velours qui décoraient le pont transformé en salle de danse avaient été brûlées, mais le Booker Washington n’avait pas été atteint dans ses œuvres vives.

Sa coque d’acier, ses machines, la plupart des cabines étaient intactes.

Après les terreurs folles qu’ils venaient d’éprouver, les Noirs s’abandonnèrent à une joie inconsidérée.

Peu s’en fallut qu’ils ne se remissent à danser pour célébrer leur sauvetage.

Mais les plus âgés et les plus sérieux qui tremblaient encore en songeant à la responsabilité qu’ils avaient encourue, décidèrent que chacun se retirerait dans sa cabine pour réparer le désordre de sa toilette, puis qu’on ferait l’appel pour voir si la noyade ou l’asphyxie n’avaient pas fait de victimes au cours du sinistre.

Pendant ce temps, une délégation des personnages les plus notoires se rendrait à bord du Desdemona pour remercier Todd Marvel au nom de la « Société des Bons Noirs » et, en même temps, pour offrir, suivant l’usage, une importante gratification à l’équipage du yacht.

Quant à l’auteur responsable du sinistre, il avait passé pendant ces trois quarts d’heure, par toute sorte d’émotions.

Tapi dans un coin sombre, le plus loin possible du feu, il regardait son œuvre avec orgueil.

Mais quand les premières cloisons commencèrent à brûler, il cessa de sourire.

Il ne se serait jamais imaginé qu’un incendie prenait si vite, et il se demanda anxieusement si le yacht aurait le temps d’arriver avant que le fléau eût consommé son œuvre destructive.

Plus il réfléchissait, moins sa position lui semblait sûre.

— Ce n’est certainement pas par une simple erreur que la caisse qui me sert de logis a été embarquée sur le Booker Washington, Todd Marvel doit être avisé de ma présence…

« Il va me faire chercher, puis qui sait s’il ne devinera pas mes projets.

Un tourbillon d’âcre fumée lui arriva en ce moment en plein visage et le fit éternuer.

— Ce qui serait encore moins drôle, grommela-t-il, c’est, si tous les moricauds et moi-même, avions fini de griller quand le milliardaire arrivera.

Dadd en était là de ses pénibles réflexions, quand le Desdemona filant comme un nuage à la surface des eaux, apparut tous fanaux allumés, ses projecteurs électriques fouillant l’horizon, comme s’il eût jailli instantanément du fond des ténèbres.

Il avançait si rapidement que sa coque et ses agrès devenaient de minute en minute plus visibles dans tous leurs détails.

Ce spectacle consolant rendit à Dadd toute sa belle humeur et toute son audace.

Il prit ses dispositions pour se jeter à la mer à la faveur du désordre et pour gagner le yacht, avant que personne n’eût songé à s’occuper de lui.

Il se rappela alors qu’il avait laissé dans sa caisse divers objets, qui lui étaient indispensables, pour accomplir ce qu’il avait projeté une fois à bord du yacht.

Il redescendit vers les profondeurs de la cale, où il eut la chance de trouver une voie qui n’était pas rendue impraticable par la fumée.

Cette anomalie s’expliquait par le fait que, dès qu’on s’était aperçu de l’incendie, quelques Noirs avaient eu la bonne idée de fermer les portes des cloisons étanches.

Mais en passant en face de la cabine de Miss Virginia, ses idées prirent une autre direction. Il gardait rancune à la jeune fille de la façon dont elle l’avait éconduit, après lui avoir montré d’abord tant d’amabilité.

— Quelle sotte petite négresse ! murmura-t-il.

Puis sa curiosité s’étant réveillée :

— Que fait-elle ? se demanda-t-il. Elle doit être encore chez elle.

« Elle avait bu hier si confortablement, que je serais bien étonné si elle ne ronflait pas encore, à poings fermés.

Sans plus de cérémonies Dadd crocheta la serrure avec un de ses outils et entra tranquillement.

Miss Virginia, plongée dans un sommeil profond comme celui de la mort, ne fit pas un mouvement.

Toujours vêtue de sa blouse orange, et de sa jupe vert tendre, elle souriait de toutes ses dents blanches, sans doute à quelque rêve d’amour.

Dadd la contempla quelque temps en silence, puis sa physionomie rusée s’éclaira d’un sourire qui le rendait encore plus laid, et ses petits yeux jaunes pétillèrent de malice.

— Virginia ! murmura-t-il avec un geste théâtral, mais sans cependant élever la voix. Tu m’as trahi ! mais ta punition sera terrible.

« Tu n’iras pas à Monrovia avec les autres moricauds.

« Tu seras désormais attachée à ma destinée mystérieuse !

Dadd regarda avec précaution par la porte entrebâillée, si le couloir était vide et ne voyant personne, rentra dans la cabine.

— Voilà, murmura-t-il, une belle occasion de faire usage de mon chloroforme !

Il tira de sa poche un petit flacon, qu’il déboucha, et le tint pendant quelques secondes sous les narines de la jeune fille.

— Maintenant, fit-il, elle en a pour deux ou trois heures.

« On pourrait la couper en petits morceaux qu’elle ne bougerait pas.

Avec une vigueur dont on ne l’eût guère cru capable, Dadd chargea la pauvre Virginia sur ses épaules et disparut avec son fardeau dans les profondeurs de la cale.

Un quart d’heure plus tard, il reparaissait seul sur le pont et y arrivait au moment où le bateau-pompe y déversait de véritables trombes d’eau.

— Voilà l’instant, songea-t-il. Il ne faut pas attendre que le feu soit complètement éteint.

Se laissant glisser le long d’une manœuvre, il atteignit la calme surface de l’océan et se mit à faire le tour du paquebot en nageant, évitant avec grand soin les endroits éclairés.

Après avoir décrit un circuit assez vaste, Dadd se trouva derrière le Desdemona. Personne ne regardait de son côté.

L’attention des quelques hommes demeurés à bord était tout entière dirigée vers le paquebot dont les derniers tisons s’éteignaient en sifflant dans des tourbillons de vapeur.

Cependant, le jeune bandit ne se hasarda pas à monter sur le pont.

Il jugea qu’il agirait d’une façon plus avisée en se glissant par un des hublots qui tenaient lieu de fenêtres aux cabines.

Sa taille mince lui permettait de passer assez aisément par l’étroite ouverture.

Il se hissa donc en faisant le moins de bruit possible jusqu’à l’un des hublots et s’introduisit sans autre aventure dans une pièce qui lui parut assez vaste.

Après une seconde d’hésitation, il se hasarda à se servir de la lampe de poche et il constata avec satisfaction qu’il se trouvait dans une cabine vide.

Évidemment la cabine était inhabitée, ce qui causa à Dadd une réelle satisfaction.

Il se rappela alors que le Desdemona construit pour porter des centaines de passagers devait renfermer beaucoup de locaux inoccupés comme celui où il se trouvait et où sa bonne chance l’avait conduit.

Autour de lui régnait le silence le plus profond.

— Je suis en sûreté du moins pour le moment, se disait-il, me voilà dans la place.

« Maintenant, il faut que je ne sois guère malin pour ne pas accomplir avec succès la mission qui m’a été confiée, en donnant, par la même occasion, une petite leçon au fameux détective milliardaire.

Tout en se livrant à ces idées orgueilleuses, Dadd s’aperçut qu’il était trempé des pieds à la tête.

Il s’épongea de son mieux, essuyant ensuite soigneusement avec une poignée de laine tirée du matelas, les traces humides qu’il avait laissées sur le parquet, puis très fatigué par cette nuit d’émotions et d’acrobaties de tout genre, il se consulta pour se demander s’il serait prudent de se laisser aller au sommeil dans cette superbe cabine qui semblait abandonnée.

— Bah ! conclut-il, après une minute de réflexion, qui aura l’idée de venir me chercher là ?

« J’ai besoin de repos, et comme dit un proverbe : « Demain il fera jour ! »

Mû par un dernier scrupule de prudence, il prit cependant la peine d’étudier la serrure de la porte et il essaya de l’ouvrir avec un de ses outils, mais il constata avec désappointement, qu’elle était fermée extérieurement par un solide cadenas.

— Tant pis, murmura-t-il, je vais me coucher !

« J’ai besoin de réparer mes forces pour tout ce qui me reste à accomplir demain.

Il se glissa précautionneusement entre la cloison et le matelas, et bien que ses vêtements fussent loin d’être secs, il ferma les yeux presqu’aussitôt et s’endormit.

En même temps, il lui sembla que la vitesse du yacht augmentait et qu’il était emporté vers l’inconnu avec une rapidité dont aucun paquebot n’avait pu jusqu’ici lui donner l’idée.

Combien de temps demeura-t-il plongé dans ce sommeil plein de charmes ? Il ne put jamais s’en rendre compte exactement.

Il fut soudainement arraché aux délices d’un sommeil, bien gagné par les fatigantes aventures de la journée précédente, par le bruit d’une clef que l’on introduisait dans la serrure du cadenas.

Petit Dadd avait l’oreille très fine.

Ce bruit si léger suffit à le réveiller complètement et à lui rendre conscience en quelques secondes de tout le péril de sa situation.

— Ils me cherchent, se dit-il !… Ils doivent savoir que j’ai trouvé moyen de gagner le Desdemona…

« Je n’ai que le temps de me « débiner ». Mais comment vais-je faire ?

Petit Dadd regardait autour de lui d’un air désespéré et ne découvrit aucune cachette, aucune issue. Pendant ce temps-là, la clef continuait à grincer dans la serrure du cadenas.

— Elle a l’air d’être sérieusement rouillée, cette serrure, murmura-t-il.

« Ce doit être l’air de la mer…

Il venait de cesser d’entendre le grincement de la clef. De deux choses l’une ; ou les ennemis de Dadd étaient en train de verser de l’huile dans la serrure récalcitrante, ou ils allaient enfoncer la porte.

Il n’attendit pas la conclusion de ce dilemme, et puisque toute autre voie de salut lui était fermée, il se précipita éperdument par le hublot qui lui avait donné accès, puis s’accrochant des deux mains à la moulure extérieure il demeura là, collé contre les flancs du yacht, s’en remettant à sa bonne chance.

Toute cette scène n’avait duré que quelques secondes.

Dadd venait à peine de franchir l’étroite ouverture, que la porte s’ouvrait en grinçant.

Il reconnut parfaitement la voix de son ancien patron, le banquier Rabington et celles du Canadien Floridor et de Todd Marvel.

— Il n’y a personne là, déclara le Canadien. Vous avez vu quel mal j’ai eu à ouvrir la porte.

— Je suis de votre avis, répliqua le milliardaire, mais jetons tout de même un coup d’œil.

— Tiens, fit le banquier, on dirait que le parquet a été mouillé.

— Cela ne prouve rien, répliqua Floridor qui tenait à son opinion.

« Une vague a dû jeter un paquet de mer par le hublot, cela arrive souvent.

— C’est possible, après tout, murmura le milliardaire.

« Je crois comme Floridor, que nous n’avons rien à chercher ici.

L’instant d’après, Dadd entendit la porte se refermer.

Il poussa un profond soupir de soulagement, car dans la gênante position où il se trouvait, ses doigts commençaient à s’engourdir et il entrevoyait le moment où il allait être obligé de lâcher prise.

Ce fut avec un ouf ! satisfaction, qu’il réintégra l’intérieur de la cabine, où cette fois, sûr de n’être plus dérangé, il s’endormit à poings fermés.

q

Page 1