‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IIChapitre 26 sur 37 · Chapitre 3 Premières difficultés

Chapitre 3 Premières difficultés

Pendant ce temps, Todd Marvel et Floridor avaient pris place dans l’auto que pilotait le Noir, et filaient vers Paris.
La voiture ne s’arrêta que devant un somptueux immeuble du quartier des Invalides, à la porte duquel on lisait en lettres d’or, sur une plaque de marbre noir :

POLICE PRIVÉE

Vols, Mariages, Surveillance,

Recherches dans l’intérêt des Familles,

Protection contre le Chantage, etc.

Les bureaux de l’agence étaient installés au premier étage, auquel on accédait par un escalier de marbre à double révolution, orné de cariatides et de vases remplis d’arbustes rares.

Todd Marvel et Floridor pénétrèrent dans l’antichambre tendue d’une étoffe couleur carmélite d’un ton sévère, et demandèrent le directeur, M. Roguin.

Ce personnage les reçut dans un cabinet de travail, dont le luxe de bon goût ne sentait en rien la misère des louches officines.

Grave, toujours vêtu de noir, le visage rasé, les cheveux grisonnants, M. Roguin faisait tout ce qu’il pouvait pour ressembler à un notaire, ou à un banquier.

Des boutons de diamants scintillaient à ses manchettes et un diamant, plus gros, ornait la bague qu’il portait à son doigt.

Ce fut avec les plus vives démonstrations de courtoisie, et même d’affabilité, qu’il pria son riche client, et le secrétaire de celui-ci, de prendre place dans de moelleux fauteuils, placés en face de son bureau.

Aux premières questions de Todd Marvel, il hocha la tête, et sa physionomie sévère exprima une sincère contrariété.

— Je suis désolé, murmura-t-il, malgré tout le zèle qu’ont déployé mes meilleurs agents, je suis obligé de vous avouer que l’affaire n’a pas avancé d’un pas.

— Très regrettable, dit le milliardaire avec beaucoup de calme.

« Peut-être désirez-vous que je vous fasse une nouvelle avance de fonds ?

Todd Marvel s’attendait à une réponse affirmative.

À sa grande surprise, M. Roguin eut un hochement de tête négatif, et se redressant sur son fauteuil, les pouces dans les poches de son gilet, il répondit d’un ton qu’il essayait de rendre aussi solennel que possible.

— J’ai pour principe d’être envers mes clients d’une franchise absolue, et quelquefois brutale.

« J’aime mieux vous dire tout de suite que tout l’argent que vous pourriez me donner serait dépensé en pure perte.

« C’est de ma part une question de probité ; d’autres à ma place s’arrangeraient de façon à vous laisser quelque espoir de succès, pour gonfler d’autant la note des honoraires.

« Il n’est pas dans mes habitudes d’agir de la sorte.

« Je préfère vous déclarer, tout simplement, que l’affaire est trop ancienne – tous les témoins intéressants sont morts ou disparus – pour qu’il soit possible d’arriver à un résultat. Il n’y a rien, absolument rien à faire.

« Grâce à ma grande expérience de ces sortes d’enquêtes, je puis vous affirmer que, dussiez-vous dépenser des millions, vous n’arriverez à rien.

— C’est votre dernier mot ? demanda Todd Marvel.

— Absolument !

— C’est bien, je n’insiste pas. Vous dois-je encore quelque chose ?

— Rien du tout. J’ajouterai que je vous prie d’agréer mes remerciements pour la façon libérale dont vous avez réglé mes honoraires, et ceux de mes agents.

Le milliardaire était demeuré impassible.

— Vos scrupules vous font honneur, fit-il en se levant pour prendre congé. J’espère que si vous appreniez quelque chose de nouveau, vous m’en feriez part.

— Je m’empresserais de vous prévenir.

Et M. Roguin se leva, et reconduisit cérémonieusement ses clients, jusque sur le palier.

Todd Marvel et Floridor avaient repris place dans l’auto.

— Où faut-il vous conduire ? demanda le Noir Peter David.

— À la préfecture de police.

L’auto démarra.

— Ce M. Roguin a l’air d’un honnête homme, déclara le Canadien après un silence de quelques minutes.

Todd Marvel eut un sourire plein d’indulgence.

— Mon pauvre Floridor, dit-il, tu seras donc toujours aussi naïf, vraiment tu es par trop honnête !

« Ce Roguin est un fourbe de la pire espèce ; sa physionomie sue la fausseté et l’hypocrisie.

— Bah ! murmura Floridor stupéfait, il aurait pu cependant encore nous demander de l’argent ?

— Il n’aurait pas manqué de le faire si ç’avait été possible.

« Sais-tu ce que j’ai conclu de la conversation que nous venons d’avoir avec lui ?

— Ma foi, non !

— Tout simplement ceci : c’est que Klaus Kristian est à Paris, qu’il nous espionne et que, de façon ou d’autre, il a trouvé moyen d’empêcher M. Roguin de continuer ses recherches.

— Je n’avais pas pensé à cela, grommela le Canadien abasourdi.

« Quand même il y a dans toute cette affaire quelque chose d’obscur.

« Que diable ! quand on a la chance d’avoir pour client un véritable milliardaire, on ne le quitte pas sans raison !…

L’auto venait de stopper en face des grilles dorées du Palais de Justice. Todd Marvel et Floridor traversèrent le boulevard et pénétrèrent dans la grande cour d’honneur sur laquelle donnent les appartements du préfet de police.

Après avoir gravi d’étroits escaliers, s’être égarés dans un labyrinthe de couloirs, ils pénétrèrent dans une antichambre, tendue de vert, où un huissier septuagénaire, aux immenses favoris blancs, reçut leur carte.

Presque aussitôt, ils furent introduits dans le cabinet d’un secrétaire, tout ému et plein d’empressement, en songeant qu’il recevait ce fameux Todd Marvel, dont la réputation était venue jusqu’en Europe et sur lequel couraient mille légendes.

Avec une bonne volonté presque obséquieuse, il se mit à la disposition de son illustre visiteur.

Successivement, il téléphona à la police judiciaire, aux archives, au service des recherches, et même à un vieux juge d’instruction, M. Gourin, qui, dans quelques mois, allait prendre sa retraite, c’était lui qui, quelque vingt ans auparavant, avait été chargé de l’enquête sur le mystérieux drame de Ville-d’Avray.

Il y eut des allées et venues d’agents, d’inspecteurs, de chefs de service, des coups de téléphone innombrables.

Todd Marvel et Floridor attendaient patiemment.

Leur déconvenue fut amère quand le secrétaire très ennuyé dut leur avouer avec toutes sortes de circonlocutions qu’on n’avait rien trouvé, absolument rien, sur l’affaire de Ville-d’Avray.

— Au moment de la Grande Guerre, expliqua-t-il, avec un visible embarras, on a détruit un grand nombre de dossiers qui devenaient encombrants, et qui paraissaient ne plus offrir d’intérêt.

« Il est probable, que dans les journaux du temps, et en employant des détectives privés, vous pourrez reconstituer assez facilement le drame qui vous intéresse.

— Je vous remercie infiniment, dit Todd Marvel avec le plus grand calme. Excusez-moi de vous avoir dérangé.

— Croyez que je suis désolé, balbutia le secrétaire, mais je me trouve ici en présence d’un cas de force majeure… C’est tellement loin cette histoire !…

Todd Marvel avait déjà franchi le seuil du bureau, lorsque le secrétaire qui était évidemment animé des meilleures intentions, le rappela.

— Permettez-moi de vous donner un conseil, dit-il. Adressez-vous à une agence. Quelquefois, là où la police officielle ne peut intervenir, les détectives privés réussissent.

Todd Marvel ne put s’empêcher de sourire :

— Je prends bonne note de votre idée, murmura-t-il, quoique je craigne bien que cela ne me serve à grand-chose…

« J’avais oublié une chose importante. Y aurait-il quelque inconvénient à ce que je consulte la liste des Américains arrivés à Paris depuis un mois ?

— À votre service ; je vais vous conduire moi-même au bureau des passeports.

La liste des Américains récemment arrivés à Paris était très courte.

Elle ne comprenait que quelques noms.

Plusieurs étaient ceux de gens d’affaires, de banquiers que Todd Marvel connaissait personnellement.

Trois seulement lui parurent suspects. Ceux de Mr Lyx Hardan, ingénieur, de son secrétaire, Mr Brooks, et du sous-ingénieur, Jok Turnip.

Le milliardaire demanda à voir la photographie de ces trois personnages, et l’on s’empressa d’accéder à son désir.

L’ingénieur Lyx Hardan, la face ensevelie sous une barbe envahissante, les yeux protégés par de grosses lunettes d’écaille ressemblait à n’importe quel Germano-Américain.

Todd Marvel prit la seconde photographie, mais cette fois, il s’arma d’une forte loupe, qu’il portait toujours dans la poche intérieure de son veston.

Son examen dura longtemps, mais quand il l’eut terminé, son visage était rayonnant de satisfaction.

— Regarde, dit-il, en passant la loupe à Floridor.

« Ce personnage s’est fait une tête d’Américain du Sud, avec des favoris et des moustaches noires comme de l’encre.

« Ne tiens pas compte de ce détail, et dis-moi à qui il ressemble !

— On dirait Toby Groggan, murmura le Canadien, au bout d’une minute.

— Tu ne t’es pas trompé, et maintenant que je l’ai identifié, il ne m’est pas difficile de reconnaître Klaus Kristian, sous la barbiche ondoyante de l’ingénieur Lyx Hardan.

— Alors, le sous-ingénieur Jok Turnip est certainement notre vieille connaissance, Petit Dadd.

— C’est sûr : nous allons vérifier la chose tout de suite.

Bien que Dadd, avant de se faire photographier, eût jugé bon d’agrémenter sa physionomie d’une petite barbiche en pointe, et de moustaches à la Charlot – sans oublier le fameux monocle –, Todd Marvel et Floridor le reconnurent, grâce à son nez énorme, et d’une forme tout à fait caractéristique.

— Que t’ai-je dit, s’écria triomphalement le milliardaire. Toute la bande est à Paris et lancée sur notre piste. Je m’explique maintenant la façon d’agir de M. Roguin ! Qui sait même si cet infernal docteur ne possède pas certaines influences à la Préfecture de police ?

L’ingénieur Hardan et ses acolytes étaient descendus au Ritz Palace.

Todd Marvel prit rapidement congé de l’aimable fonctionnaire qui avait fait son possible pour le renseigner, et remonta en auto.

Dix minutes plus tard, la voiture s’arrêtait place Vendôme, en face du Ritz.

Au bureau de l’hôtel, on répondit aux questions de Todd Marvel que l’ingénieur et ses deux aides, étaient partis la veille au soir, pour l’Auvergne, où ils comptaient acheter des terrains pétrolifères. Il n’avait laissé aucune adresse.

— Nous sommes roulés, déclara Floridor ; je suis certain que la bande n’a pas quitté Paris.

« À l’heure qu’il est, tous ont dû changer de tête, de costume, et d’état civil, et nous aurons certainement beaucoup de mal à les retrouver.

Todd Marvel ne répondit pas. Il était très mécontent de sa journée.

Chaque fois qu’il avait tenté une démarche qui aurait pu être efficace, il s’était trouvé arrêté par d’invisibles obstacles.

On reprit le chemin de Ville-d’Avray.

La moitié de la distance fut franchie sans que le milliardaire eût prononcé un mot.

— Pourquoi n’allez-vous pas voir notre propriétaire, qui est en même temps notre voisin ? dit tout à coup Floridor. Il sait tout, lui !

— Cette visite m’ennuie…

« Je me suis déjà présenté trois fois chez M. Garsonnet, sans pouvoir être reçu par lui.

« Il passe pour un vieux maniaque, tout à fait inabordable, et je doute fort qu’il en sache plus long que les autres.

— Cependant !… La villa qu’il habite et qui est contiguë à la nôtre est bâtie sur les ruines mêmes de la maison qui fut incendiée après l’assassinat de votre père.

— Eh bien, soit ! allons-y !

La villa de M. Garsonnet, beaucoup moins somptueuse que celle qu’il louait à Todd Marvel, n’était séparée de cette dernière, que par une épaisse haie d’acacias et d’épines roses, en ce moment en pleine floraison.

La maison élevée d’un seul étage, et entourée d’un jardin en friche offrait un aspect de tristesse et d’abandon dont Todd Marvel fut frappé.

Des rideaux déchirés pendaient aux fenêtres, et les vitres couvertes de poussière semblaient ne pas avoir été lavées depuis longtemps.

Comme les hommes, les édifices ont leur physionomie, leur personnalité, et peut-être leur âme.

Floridor avait eu la même impression.

— Ce n’est pas ici la maison d’un homme heureux, murmura-t-il, en franchissant la grille, dont la peinture écaillée par la pluie et le soleil, laissait apparaître des taches de rouille.

— Pourtant on le dit très riche…

— Ce n’est pas toujours une raison.

Une bonne d’une vingtaine d’années, aux joues roses et rebondies, aux grands yeux noirs, accourait au-devant des visiteurs, mais elle semblait inquiète ; il y avait quelque chose d’effaré et de craintif dans son allure.

— Je voudrais voir M. Garsonnet, dit le milliardaire.

— De la part de qui ?

— De Mr Joe Johnson, son locataire.

En s’adressant au propriétaire de la maison même, où avait eu lieu le drame de la Ville-d’Avray, le milliardaire s’était trouvé dans l’obligation de dissimuler sa véritable personnalité.

Il avait dû prendre un pseudonyme.

C’était d’ailleurs, sans doute, le seul moyen d’apprendre quelque chose.

M. Marius Garsonnet, retraité comme chef de bureau d’un ministère, était un petit vieillard d’une soixantaine d’années, au regard vif et pétillant, à la moustache blanche, et à la mine encore jeune, malgré la calvitie qui avait dépouillé son crâne, luisant comme une bille d’ivoire.

Il reçut Todd Marvel avec la politesse que l’on doit à un locataire qui paie sans discussion trois ou quatre fois le prix ordinaire, et le fit pénétrer dans un petit salon, dont le meuble d’acajou, de style démodé, était couvert de poussière.

Des fleurs desséchées pourrissaient dans des vases et, sous son globe, la pendule Empire, arrêtée, n’avait pas dû marcher depuis de longues années.

Le milliardaire observa que M. Marius Garsonnet, dont la physionomie avait dû être autrefois très gaie, paraissait amaigri par quelque chagrin secret ; il y avait dans ses traits une expression douloureuse et distraite.

Il était visible qu’il faisait un grand effort pour recevoir convenablement ses hôtes.

— Y a-t-il quelque chose qui ne marche pas à la villa ? demanda-t-il avec une affectation de cordialité, certainement factice. Vous voudriez peut-être des réparations ?

— Il n’est pas question de cela, répondit Todd Marvel, dont la voix était devenue grave.

« Je vous ai loué cette villa sous le nom de Joe Johnson.

« Ce nom n’est pas le mien…

— Vous êtes Mr Todd Marvel, interrompit le petit vieillard, sans le moindre étonnement.

— Qui a pu vous dire ?

Le vieillard imposa silence à son interlocuteur, d’un geste plein de fatigue.

— Écoutez, dit-il. Le jour même de votre arrivée j’ai reçu des lettres anonymes, des lettres menaçantes, où on me révélait votre véritable personnalité, et où on me défendait, sous peine de mort, de vous fournir le moindre renseignement sur le drame dont cette villa a été le théâtre.

« D’ailleurs, ajouta-t-il mélancoliquement, je ne vous apprendrais pas grand-chose, et vous en savez sans doute autant que moi.

M. Garsonnet avait parlé d’un tel ton que son interlocuteur comprit qu’il serait inutile d’insister.

Silencieusement, il se leva, et reconduisit ses visiteurs jusqu’à la grille.

— Croyez bien, ajouta-t-il en les quittant, que je ne vous dirais rien d’intéressant.

« Ce n’est pas que les lettres de menaces m’aient intimidé, mais j’ai pour mon propre compte de si graves ennuis, que je ne peux pas – véritablement pas – compliquer encore ma vie… Puis je ne sais rien !…

Il y avait dans la gravité et dans la tristesse avec laquelle ces paroles avaient été prononcées quelque chose d’impressionnant.

Todd Marvel et Floridor se retirèrent en silence.

— Nous ne tirerons jamais rien de ce bonhomme, dit le Canadien, lorsqu’ils furent arrivés à quelque distance de la villa.

— J’en ai peur, murmura Todd Marvel.

Comme il pénétrait dans le jardin de sa villa, le milliardaire fut tout à coup arraché à ses préoccupations, et devant le spectacle qu’il aperçut, tous ses soucis furent momentanément oubliés et s’envolèrent comme une nuée de papillons noirs.

Sur la pelouse située en face du perron, Miss Elsie accompagnée de Betty, du banquier Rabington et de Miss Virginia, était en train d’étaler les trésors botaniques qu’elle avait rapportés de sa promenade.

— Nous avons fait des trouvailles merveilleuses, s’écria-t-elle, en battant des mains.

« J’ai de jolies jacinthes dont les clochettes bleues vont s’ouvrir dans quelques jours, j’ai du muguet, et une belle plante aux fleurettes blanches qui lui ressemble, et qu’on m’a dit s’appeler le sceau de Salomon ; et voici des iris de toute beauté, que nous planterons au bord de la pièce d’eau où ils ne tarderont pas à fleurir.

Le banquier venait de déposer à terre un panier rempli de petits marronniers d’Inde, de petits sapins et de petits platanes, qui au dire de Virginia, feraient une superbe avenue avant une dizaine d’années.

La petite négresse, couronnée de clématites sauvages, et chargée d’un véritable fagot d’aubépine en fleurs, ressemblait à une divinité champêtre.

Elle avait rapporté jusqu’à de grands morceaux de mousse, verts comme de l’émeraude, et plus doux au toucher que du velours.

Tout le monde était enchanté de cette promenade dans les bois, sauf cependant le banquier qui suait sang et eau, et avait hâte d’aller prendre quelque boisson glacée.

On prit place à la table installée sous un bosquet de lilas, et Miss Elsie contre son ordinaire, y fit preuve du plus bel appétit.

Après un instant de découragement, le milliardaire avait repris confiance dans l’avenir ; il était de ceux dont les échecs ne peuvent entamer la volonté, et tout en s’entretenant gaiement avec sa fiancée, et ses amis, il esquissait déjà, dans sa pensée, un nouveau plan qui cette fois devait l’amener à la découverte de la vérité.

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