‹ Les aventures de Todd Marvel, détective milliardaire Tome IIChapitre 25 sur 37 · Chapitre 2 Une matinée de printemps

Chapitre 2 Une matinée de printemps

Le couvert était mis pour quatre personnes dans la salle à manger d’une des plus luxueuses villas de Ville-d’Avray.
Par la fenêtre grande ouverte on apercevait le jardin qu’égayait un clair soleil de printemps, et qu’embaumaient des massifs de lilas blancs ; les acacias et les boules-de-neige commençaient à fleurir, les pâquerettes, les primevères, les crocus et les violettes entrouvraient leurs corolles, sous l’herbe touffue des pelouses, et l’horizon était bordé de toutes parts, par les masses profondes des bois de Saint-Cloud, de Sèvres et de Chaville, déjà parés d’une tendre verdure.

Au milieu d’une allée, une jeune fille, simplement vêtue d’une robe de linon blanc, s’amusait à jeter des graines à toutes sortes de petits oiseaux, si familiers avec elle, que quelques-uns se perchaient sur son épaule.

Une cloche tinta.

Moineaux et ramiers s’envolèrent dans un froufroutement d’ailes, en même temps qu’un jeune homme aux allures pleines de distinction, criait gaiement de la fenêtre.

— À table Elsie ! On n’attend plus que vous.

La jeune fille jeta d’un seul coup la poignée de graines qui lui restait encore, et courut, en riant, vers la salle à manger étincelante de cristaux de mille couleurs, et parée de tant de bouquets de fleurs, que l’on eût dit un reposoir.

Miss Elsie prit place à côté de son fiancé, Mr Todd Marvel, pendant que le tuteur de la jeune fille, le banquier Rabington, s’asseyait à sa droite et que le Canadien Floridor s’installait à sa gauche.

— Je crois, ma chère Elsie, dit tout à coup le banquier, que votre séjour en France vous a fait le plus grand bien.

« Jamais je ne vous ai vu d’aussi fraîches couleurs, et des yeux aussi brillants.

— Vous savez que je n’aime pas les flatteries, murmura la jeune fille en rougissant.

— Ce n’est pas une flatterie, répliqua Todd Marvel, il faut bien dire la vérité.

La jeune fille eut pour son fiancé un regard à la fois tendre et timide.

— Mon cher Todd, reprit-elle, je vous serai toujours reconnaissante de m’avoir trouvé ce coin verdoyant et paisible, où j’ai pu, enfin, recouvrer complètement la santé.

« Jamais je ne me suis sentie si heureuse et si tranquille.

« La seule pensée de me trouver à quelques milliers de lieues des usines et des palais, des bandits et des détectives, me procure un véritable bonheur.

— Restons ici pour toujours, dit gravement le milliardaire.

— Ce n’est pas possible, hélas ! vous êtes trop riche.

« Vous vous lasseriez bien vite de cette paisible existence de rentier français, sans grandes ambitions, mais aussi sans angoisses, et sans soucis.

« Ce qu’il vous faut à vous, ce sont les entreprises grandioses et difficiles, les batailles implacables contre la nature et contre les hommes.

— Je ne sais si ce que vous dites est vrai, murmura Todd Marvel, devenu pensif.

« Jusqu’ici j’ai beaucoup lutté, beaucoup travaillé, beaucoup peiné. Mais le bonheur paisible que vous dépeignez si bien est vraiment fait pour me tenter.

« C’est vous qui avez raison, et je ferai ce que vous voudrez.

Elsie remercia son fiancé par le plus doux de ses sourires, et lui pressa furtivement la main, sans être remarquée des deux autres convives, tout occupés à se servir de superbes truites que le Noir Peter David venait d’apporter.

— Quelle journée radieuse ! s’écria à son tour le Canadien, en montrant dans le fond du parc une antique fontaine que soutenaient deux Tritons de pierre, à la barbe moussue.

« Ces belles eaux jaillissantes, ce ciel d’un bleu si tendre à peine pommelé de petits nuages blancs, tout cela donne envie de vivre !

— Dans sa simplicité, dit à son tour le banquier, ce menu lui-même, est tout un poème printanier.

« Après ces belles truites tachetées de rose, qui font penser aux torrents écumeux des montagnes, j’attends les asperges nouvelles, les côtelettes d’agneau, escortées de petits pois, sans préjudice de l’omelette aux œufs de faisan, délicatement truffée.

« Enfin, je crois qu’au dessert, nous aurons des fraises, les premières.

« Je ne dis rien de ces jolis vins de Touraine et de Bourgogne qui n’arrivent plus, hélas ! en Amérique.

Ici le banquier poussa un gros soupir, et se versa un grand verre de Beaune.

Floridor ne disait rien, mais il opinait du bonnet, mangeait comme un tigre affamé, et buvait d’autant.

On était arrivé au dessert. Mr Rabington, si vaste que fût son appétit, était enfin rassasié.

— Avez-vous du nouveau pour votre affaire ? demanda-t-il brusquement.

Elsie et Todd Marvel échangèrent un regard de contrariété.

Le visage du milliardaire se rembrunit.

— Je n’ai jusqu’ici rien de bien concluant, répondit-il avec hésitation, mais je dois précisément passer cet après-midi chez mon homme d’affaires, et j’aurai peut-être ce soir, de nouveaux renseignements.

— Je crois qu’on se moque de nous, grommela le Canadien d’un ton bourru.

La question du banquier avait jeté un froid ; le beau visage d’Elsie elle-même était devenu grave, et le repas commencé si gaiement, menaçait de se terminer presque d’une façon morose.

Chacun des convives songeait à part soi à cette enquête, si importante pour Todd Marvel, et qui, malgré tous les efforts de celui-ci, depuis un mois qu’il était en France, n’avait encore abouti à rien.

Cependant, d’un commun accord, chacun écarta ce sujet de conversation, et lorsque le Noir Peter David apporta le café, la causerie était redevenue aussi brillante, aussi animée, aussi insouciante, en apparence, qu’au commencement du déjeuner.

— Je suis, vous le savez, obligé d’aller à Paris, dit le milliardaire en se levant de table, et vous, Elsie, qu’allez-vous faire, cet après-midi ?

— J’ai vu dans le bois de très jolis iris et des jacinthes, qui sont prêtes à fleurir.

« J’ai vu aussi des fougères.

« Je compte emmener avec moi mon tuteur et Betty, pour m’aider à déterrer toutes ces plantes et à les repiquer dans notre jardin.

— Je vous accompagnerai, si cela vous fait plaisir, grommela le banquier. Mais vous en auriez bien davantage pour quelques sous, et de plus belles.

— Ce ne seraient pas les mêmes.

« Il y a une grande différence pour moi, entre les fleurs qu’on peut avoir pour de l’argent, et celles qu’on a plantées soi-même.

Un quart d’heure plus tard, Elsie, coiffée d’un vaste chapeau de paille qui la rendait encore plus jolie, partait en expédition, accompagnée de Betty qui portait une petite bêche et du banquier qui, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, s’était armé d’un panier, destiné à contenir les précieuses racines.

Ils venaient à peine de franchir les grilles du parc, lorsqu’ils furent rejoints par Virginia, qui accourait tout essoufflée, en brandissant un sécateur, destiné, dans l’idée de la petite négresse, à couper les lianes, comme elle l’avait vu faire, étant enfant, dans les forêts de la Louisiane.

Elle avait appris que Miss Elsie allait à la promenade, et elle avait pris tout juste le temps de revêtir un costume tailleur du plus beau rouge, et de se coiffer d’un grand chapeau vert pour accompagner sa bienfaitrice.

Virginia n’avait pas encore pu prendre passage pour Libéria.

Le paquebot qui s’y rendait directement ne partait que dans un mois.

Puis, avant de s’embarquer, la petite négresse, qui n’était nullement rassurée sur les conséquences de sa fugue involontaire, avait cru devoir écrire une longue lettre, dans laquelle elle faisait le récit de ses aventures aux fondateurs de la colonie.

— S’ils ne veulent plus de vous, lui avait dit Elsie, vous resterez avec moi.

Cette perspective n’était pas pour déplaire à Virginia, qui n’avait jamais été aussi heureuse, que depuis qu’elle était demoiselle de compagnie d’une milliardaire.

De plus, elle s’était prise pour Elsie d’un sincère attachement, et elle n’envisageait qu’avec répugnance le moment où il lui faudrait quitter la jeune fille qui lui avait montré tant de bonté, et rejoindre la colonie noire.

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