II
Pour le comprendre, nous sommes obligés de nous adresser à la théorie pure de la connaissance, et de rechercher la solution du mystère dans le principe même du phénomène. — Le phénomène — c’est tout ce avec quoi nous pouvons entrer dans un rapport quelconque, tout ce qui est ou peut être accessible à notre expérience extérieure ou intérieure, qui se dresse devant nous comme quelque chose de donné. Puisque cela seul existe pour nous positivement, qui entre de n’importe quelle manière dans le domaine de notre expérience, dans notre vie, en qualité de choses réelles ou possibles, physiques ou mentales, — par conséquent, toute existence ayant une valeur positive — la seule dont nous pouvons savoir quelque chose — est un phénomène. Les objets du monde extérieur, les faits de la vie, de même que tous les états psychiques, l’actualité réelle, aussi bien que la possibilité, en un mot tout le contenu de l’âme et de l’espace, constitue la phénoménalité. — Or, si, indépendamment de toute école métaphysique, indépendamment de la manière dont nous envisageons le contenu de notre expérience — que ce soit comme ayant la valeur d’une réalité apparente seulement, ou bien d’une chose en soi, — si nous voulons ramener à une seule abstraction toute cette hétérogénéité du contenu de notre expérience, tout le contenu de la vie en général, si nous voulons embrasser toutes les existences accessibles à notre expérience dans une seule propriété commune à elles toutes sans exception, — alors nous verrons, que cette unique propriété qui embrasse tout, cette dernière et plus haute abstraction, qui ne peut plus être élevée à un degré plus haut de généralisation, consiste uniquement en ce que les existences de toute sorte sont l’objet de notre pensée. — Tout ce qui est, non pas au sens métaphysique mais positif, c’est-à-dire, ce qui est comme une chose qui peut entrer dans le domaine de notre expérience, externe ou interne, n’est qu’en raison de cela seulement, que cette chose constitue l’objet de notre pensée, ou bien peut le devenir. Une chose qui ne pourrait être perçue par nous à aucune condition, ni dans son actualité vivante, ni dans ses résultats, pas plus comme un objet extérieur, que comme une représentation, un concept ou une sensation, — une chose qui, en un mot, dans aucune forme ne pourrait constituer l’objet de notre pensée, si même cette chose existait en soi-même, dans l’inaccessible domaine des mystères, — néanmoins pour nous elle n’existerait absolument pas, elle ne possèderait aucune valeur positive de l’existence, elle serait un rien absolu dans tout le domaine de notre vie. — Lorsque un fait quelconque s’accomplit, et nous fait entrer dans une action réciproque avec lui, il s’accomplit en raison de ce que nous l’avons perçu comme une réalité présente, ou bien, que nous l’avons perçu dans ses résultats, ou comme une possibilité prévue. Lorsque, par exemple, la pluie tombe, c’est un fait réel d’actualité, si nous le percevons pendant sa durée ; il n’est pas cependant moins un fait réel lorsque personne ne l’aperçoit, parce qu’il se manifeste alors dans ses conséquences, comme un fait qui fut ; mais, alors même, que ni pendant sa durée, ni dans ses résultats il n’est pas perçu par nous, il peut néanmoins avoir l’existence d’un fait réel, en tant que pure possibilité qui se présenterait à notre pensée pour n’importe quelle raison, en tant que fait en général, qui pourrait être ou ne pas être dans un temps donné. Donc, seule, notre forme, notre manière de percevoir change ici ; mais la perception même, la naissance de la pensée, reste toujours comme un critère inséparable pour l’existence du fait. — Nous pouvons parfaitement supposer l’existence de beaucoup de choses inaperçues, voilées aujourd’hui devant nous, ou même voilées pour toujours, un monde infini de possibilités, monde des rapports inconnus d’action, des formes jamais observées, des états du sentiment jamais éprouvés ; mais la seule supposition de ces choses possibles, leur donne une certaine valeur positive de l’existence, comme d’une chose représentée, pressentie, et par conséquent, objet de notre pensée ; seulement, cet objet est ici d’une nature purement psychique. — De même, les faits les plus réels, le moins soumis à la critique et aux suppositions, comme la douleur, par exemple, puisent toute leur force d’existence dans la propriété qu’ils ont d’être un objet de notre pensée ; une douleur qui ne serait aucunement perçue, qu’on ne pourrait nulle part localiser, ni même en penser d’une manière générale qu’elle est, n’existerait point en tant que phénomène psychique, en tant que notre sensation ; la lumière solaire serait tout à fait anéantie, disparaissant dans la région négative de l’inconnaissable, si elle ne pouvait être perçue comme impression réelle, ni représentée comme un phénomène qui fut ou qui peut advenir, ni conclue comme une cause ou un effet, nécessaire ou possible, des faits observés, c’est-à-dire, si sous aucun aspect elle ne devenait le générateur de notre pensée.
L’attribut de « l’existence » est donc équivalent à la possibilité de devenir l’objet de la pensée. Quelque chose est positivement — comme fait de la vie en général — c’est-à-dire qu’elle est une possibilité de la pensée. Ce sont deux notions tout à fait adéquates, se substituant entièrement l’une à l’autre, dont le contenu est identique. — Si nous admettons les existences métaphysiques, les choses en soi, existant indépendamment de notre pensée (comme la matière, ou les Idées de Platon), alors nous pouvons dire, qu’entre nous et tout être existant en dehors de nous s’interpose toujours la pensée, l’unique pont qui nous réunit à la chose en soi, et que, par conséquent, tout être ne peut se manifester à nous comme tel que quand il devient l’objet de la pensée, c’est-à-dire, que dans la possibilité de la pensée est impliquée sa valeur positive, la valeur du fait qui peut entrer dans notre expérience, devenir un moment de la vie, une particule de notre monde. — La possibilité de la pensée c’est donc le principe du phénomène. — Ce principe ne préjuge d’aucune théorie métaphysique, et conserve son universelle valeur aussi bien envers le matérialisme, qu’envers l’idéalisme ; car, il n’est que l’expérience exprimée in abstracto, la propriété inséparable de tous les faits concrets sans exception. Si même nous supposons que les atomes chimiques sont le substratum de toutes choses, l’attribut de la possibilité de la pensée reste toujours la condition indispensable, pour que le groupe, la combinaison, la synthèse de ces atomes devienne une existence positive, une existence appartenant au domaine de notre expérience.
Ce n’est cependant qu’un côté du principe — exprimé explicitement, qui implique nécessairement l’autre côté — inexprimé, de même que la direction « à droite » n’est possible qu’en face de son contraire : direction à gauche. — Le principe du phénomène, comme objet de la pensée, contient implicitement la notion du sujet pensant. — L’objet de la pensée est impossible sans son opposé — le sujet pensant, de même que le sujet pensant sans l’objet de la pensée, pourvu que nous restions dans le domaine des existences positives, des existences qui entrent dans notre expérience, dans la vie en général, sans nous aventurer dans la région mystérieuse de « pensée en soi », des idées existant en dehors de notre conscience, c’est-à-dire, des notions ne pouvant être pensées, dépourvues de tout contenu intuitif. — Donc, en face de la valeur positive du phénomène, comme d’une chose aperçue, doit surgir sa valeur négative — ce qui aperçoit. En face de son caractère objectif, de la chose qui s’impose spontanément, surgit son caractère subjectif — la négation de toute chose, conditionnant nécessairement l’objectivité. — Tout phénomène présente donc, métaphoriquement, deux faces : objective et subjective. — Seule la première, étant objet de la pensée, est connaissable ; l’autre, étant ce qui conditionne l’objet de la pensée, ne peut pas l’être lui-même, est inconnaissable. La première est exclusivement chargée de tout l’appareil de la pensée, exige des preuves, des raisons ; l’autre, étant inaccessible à la connaissance, nie toute logique, est libre de toute loi obligatoire pour l’objectivité connaissable ; elle ne subit pas de formes de la connaissance, parce que c’est elle-même qui connaît ; elle n’a pas besoin de raisons, parce qu’elle est la raison même. C’est comme un œil « qui, voyant tout, ne peut pas se voir lui-même » ; la lumière, qui, puisqu’elle éclaire tout, n’a pas besoin de s’éclairer elle-même. Donc, toutes les lois et formes, dans lesquelles nous apparaît le monde entier de la vie, et ses catégories essentielles, le temps, l’espace et la causalité, auxquelles est soumis tout ce qui est, constituant un ensemble compact et logique, appartiennent exclusivement au côté positif du phénomène, au phénomène comme objet de la pensée, et sont tout à fait étrangères à son autre côté — le côté négatif. Lui, comme conditionnant l’objet, doit être une négation complète de tous ses attributs. — C’est cette face négative des phénomènes qui est le sujet pensant, lequel s’oppose aux phénomènes mêmes, aux choses et aux états psychiques, à l’objet en général ; ou bien, s’exprimant d’une façon plus simple, constitue ce que chacun perçoit comme son « moi » propre, étant pour chacun la réalité la plus sûre et la mieux connue.
L’intuition propre s’accorde de la manière la plus complète avec le caractère négatif du sujet. — Notre « moi » n’est basé sur rien, n’a aucune raison d’être, aucun critérium de certitude, constitue pour soi-même une raison suffisante, son unique principe légitime. Pour tout nous exigeons un certain critère logique, une certaine règle nous préservant des erreurs ; tout peut être douteux et illusoire, en raison des milliers de différentes fautes et déviations qui se blottissent sans cesse dans notre pensée et dans nos sens, en faussant la justesse de la connaissance ; notre « moi » seul est élevé pour nous au-dessus de tout doute, est un axiome qui dédaigne les preuves, de sorte que la question du critère — « comment je sais que c’est bien moi ? » — nous apparaît tout à fait superflue et dénuée de sens. — Notre « moi » est complètement inconnaissable, nous ne pouvons le développer dans aucune définition, découvrir en lui aucun attribut, en rien dire, si ce n’est que c’est moi ; et pourtant, il n’y a rien de plus clair pour nous que notre « moi », rien de plus immédiat et libre de toute faute, rien de plus réel. Il est inaccessible à la définition, parce qu’il n’y a rien de plus certain que lui, et que rien donc ne peut servir pour le définir. — Il s’oppose à tous les phénomènes : je ne suis, moi, aucun objet extérieur que je vois dans le moment donné, parce que je le vois comme objet ; je ne suis pas mon organisme, parce que j’aperçois et j’examine cet organisme comme objet ; je ne suis aucune représentation, ni sentiment, ni concept qui remplit ma conscience dans un moment donné, parce que je les aperçois comme étant mes états psychiques, quoique dans ma conscience il n’y ait rien d’autre que la série de ces états, se développant dans une course indéterminable ; je ne suis ni la douleur, ni la volupté, ni le désir ; j’accompagne tout, mais je ne suis rien, que ce « moi » seulement, pour qui je n’ai besoin d’aucune explication, car il m’est connu et clair au-dessus de toute définition. — S’opposant à tous les phénomènes, il est par cela même insaisissable pour la pensée, fuyant sans cesse devant toutes ses formes, ne se laissant captiver dans aucune notion. Quand j’y pense, ce n’est plus le « moi » propre qui constitue l’objet de ma pensée, mais seulement un certain concept philosophique ; le « moi » propre, lorsque nous voulons le saisir par la pensée, se transporte aussitôt sur le pôle négatif du phénomène, occupe le côté actif et aperçoit lui-même son fantôme conceptuel, ainsi qu’un œil qui ne peut voir que son image réfléchie dans un miroir, mais jamais soi-même. — Accompagnant des changements continuels, notre « moi », lui-même, conserve son invariable continuité, car, étant la négation de toutes les qualités, il ne peut point éprouver de changements, étant négation de tout, il reste toujours le même, un rien phénoménal. Depuis le commencement jusqu’à la fin de la vie tout change : le caractère, les idées, les impressions, le milieu ambiant, l’organisme, les forces, les désirs ; depuis l’enfance jusqu’à la mort, je passe par toute une série de personnalités, physiquement et psychiquement différentes ; néanmoins, malgré tout cela, je reste toujours moi-même ; sous le masque des plus grands changements de la vie, la continuité de notre « moi » reste inaltérée, unit toutes ces personnalités les plus contradictoires, ce qui fait que dans l’enfant et dans le vieillard, dans la santé et la maladie, dans la riche impressionnabilité de la jeunesse et dans l’hébètement ultérieur, je retrouve toujours moi-même ; au milieu des plus extrêmes contrastes de la vie, mentaux et corporels, nous ressentons toujours l’identité, notre « moi » propre.
Ce côté négatif de la conscience, notre « moi », le sujet pensant de l’homme, c’est donc ce qui, conditionnant nécessairement tout phénomène, n’est pas phénomène lui-même. C’est en lui, par conséquent, que se trouve la solution de cette contradiction méthodique, qui apparaît partout où intervient l’homme en tant qu’être pensant. La causalité et la liberté se réconcilient ici complètement, se commandent même mutuellement, comme si c’étaient les parties d’une unique synthèse. — La causalité, en tant que forme de notre entendement, est la propriété exclusive du phénomène même, du phénomène comme objet de la pensée ; elle ne peut cependant pas se rapporter à son côté négatif, inconnaissable — le sujet pensant, lequel, étant la négation de tous les attributs, de toutes les formes de notre intuition, est aussi la négation de la causalité, constitue un domaine inaccessible pour elle. Le phénomène, qui envers les autres phénomènes, qui le précèdent ou le suivent, doit donc être toujours l’effet ou la cause, et par conséquent soumis à un déterminisme rigoureux, par rapport au sujet, qui ne peut point connaître d’entraves de la causalité, doit revêtir le caractère d’une liberté complète, donc, ne plus paraître un résultat nécessaire, mais un but ou un idéal, qui peut devenir ou ne pas devenir. Le rapport du phénomène au sujet devient donc celui d’une contingence finale, que nous appelons acte de volonté consciente. Il ne se laisse pas éliminer de la causalité, car il est impossible de concevoir un sujet pensant sans l’objet de la pensée.
Par conséquent, le principe du phénomène, étant en même temps celui de l’être pensant, exige également le déterminisme et la contingence. — Autour du pôle positif du phénomène, là où s’étend le monde entier, physique et mental, règne le déterminisme, la causalité naturelle, une atmosphère absolument inaccessible à toute norme éthique, dans laquelle les mots « du bien » et « du mal » deviennent des sons vides, et tout est également justifié, comme nécessaire, implacable, aveugle. — Par contre, autour du pôle négatif du phénomène, là où siège seulement le « moi » humain, inconnaissable car tout connaissant, négation du monde, là règnent la contingence, les causes finales, l’idéal ; les simples chaînons des séries des causes, les faits, acquièrent ici un caractère éthique, sont soumis aux normes obligatoires. — Et quoique ces deux régions soient essentiellement contradictoires, elles se conditionnent mutuellement toutes les deux, forment un tout unique et indivisible. Le pôle positif est impossible à concevoir sans le pôle négatif, et inversement ; car les deux constituent seulement l’unique principe du phénomène, étant en même temps le principe du sujet pensant. Par conséquent, la contradiction méthodique se résout entièrement. Or, en admettant ce principe, nous nous plaçons sur un terrain purement humain, prenant pour point de départ la donnée primaire la plus immédiate — l’homme comme être pensant. Car, en envisageant les phénomènes comme objets de notre pensée, conditionnés nécessairement par leur négation — le sujet pensant, le « moi » humain, — nous affirmons en même temps d’une manière tacite, qu’en dehors de nous, dans la région hypothétique des êtres sur-humains, se trouve seulement le grand vide philosophique, avec lequel ni notre science, ni notre activité ne peut rien avoir de commun.