III
Passons maintenant à la nature de l’objet même de la sociologie, qui semble unir si parfaitement dans ses profondeurs l’essentielle contradiction du déterminisme et de la contingence. Avant tout surgit cette question, si ce même principe, qui nous apparaît comme indispensable pour résoudre la contradiction méthodique, conserve sa valeur envers l’objet de la sociologie, c’est-à-dire, envers le phénomène social, d’accord avec cette règle universellement exigée, que « la méthode et la doctrine doivent se présenter ensemble, inséparablement unies comme la matière et la forme » (Schopenhauer). Car, on pourrait supposer, que cette duplicité de la méthode est ici artificiellement imposée, qu’elle consiste en une illusion universelle des esprits, dont une critique plus précise de la nature des phénomènes sociaux peut nous délivrer. — L’existence d’une politique créatrice de l’histoire apparaîtrait alors comme un grand préjugé de l’époque, résultant d’une fausse conception de la vie sociale, analogue à celui du Moyen-Âge, qui à l’aide des prières et de la magie voulait transformer les processus physiques de la nature. Car, dans la région des phénomènes sociaux, qui seraient étrangers par leur nature même à notre être pensant, et ne pourraient être considérés dans un rapport causal avec lui, malgré toute leur variabilité évolutive, il n’y aurait pas plus de place pour une action politique finale, qu’il ne peut y avoir de parti combattant des astronomes prévoyant une certaine révolution planétaire et néanmoins obligés d’exercer leur action dans cette direction. Où il n’y a pas d’homme, là s’étend dans toute sa force la devise du naturalisme bourgeois : « soumets-toi, garde le silence et observe », car tout ce qui n’est pas nous, est dans son essence même inconnaissable pour nous et inaccessible pour l’action de notre volonté. Il s’en suit que toute conception métaphysique de la vie sociale, qu’elle recherche la source de cette vie dans la Providence, dans le milieu géographique, dans les rapports des choses, ou dans le mystique sang de la race, désigne toujours à l’homme le même rôle d’une résignation passive devant les lois fatales de cette force mystérieuse et inaccessible pour nous qui gouverne l’humanité ; de même que nous trouvant en face de la nature des phénomènes physiques qui nous est tout à fait étrangère, en face du mystère des forces moléculaires et des éléments chimiques, menés par la pure intuition, sans même tenter aucun essai, nous renonçons d’avance à tout « doit être », à toute part créatrice dans cette région mystérieuse, nous bornant au simple rôle d’observateurs.
Quelle que soit cependant l’origine métaphysique que nous admettions pour les phénomènes sociaux, quelle que soit l’abstraction, spirituelle ou matérielle, dont nous imprimions le sceau à leur essence, nous devons, avant tout et sans aucune restriction, leur attribuer cette propriété, qu’ils existent pour notre expérience, qu’ils entrent dans le domaine de notre observation, comme certaines valeurs positives, comme faits, avec lesquels notre pensée peut opérer. C’est leur propriété immédiate, et en même temps la plus universelle et générale, la propriété de se manifester dans la pensée, commune à tous les phénomènes, équivalente à toute existence. Le phénomène social, avant que nous puissions dire quelque chose de ses caractères et de son contenu, est avant tout un phénomène, c’est-à-dire l’objet de notre pensée, quelque chose qui s’impose à notre perception, qui se dresse devant nous comme un donné certain, générateur de notre pensée, sous l’aspect des différents faits, et s’introduit dans le domaine de notre vie. C’est la première définition du phénomène social, définition dont ni lui ni rien au monde ne peut se délivrer autrement qu’en perdant du même coup toute la valeur positive, pour passer totalement dans le domaine inconnaissable, supra-vital de la négation. Sous l’objet de notre pensée cependant, se cachent seulement ou les choses physiques, ou bien les états psychiques. Passons tout le domaine de notre expérience, tout ce qui est réel ou possible, et nous ne trouverons rien qui ne soit enregistrable dans l’une ou l’autre de ces catégories. Entre ces deux régions, dont l’une, étant sous la domination exclusive du temps, transforme tout en état intérieur de notre conscience, et l’autre, soumise également au temps et à l’espace, ramène tout au mouvement et à la matière, se divise et s’épuise totalement toute notre intuition, tout le contenu du monde avec lequel nous avons à faire. Il n’existe point de tel fait, ni de tel moment de notre vie, qui ne possède une forme psychique ou physique, qui ne puisse être envisagé comme un corps à dimensions, un mouvement dans l’espace, ou bien comme une idée, conception ou sentiment. Même quand nous avons à faire à quelque chose de ce qu’il y a de plus métaphysique, avec des « substances » comme l’esprit, la matière ou la force, nous ne pouvons jamais les délivrer de ces deux formes uniques — psychique ou physique — dont notre intuition dispose alternativement, où elle fait entrer et classe tout ce qu’elle peut prendre en possession, de sorte qu’une troisième catégorie de phénomènes, qui ne seraient ni psychiques ni physiques, ni un état de notre conscience, ni aucun mouvement matériel, est tout aussi bien impossible à se représenter qu’une quatrième dimension, ou bien le temps arrêté dans sa course.
Nous devons donc admettre d’avance, sans avoir recours aux expériences spéciales et à l’analyse ultérieure, que les phénomènes sociaux, par cela même qu’ils sont des phénomènes, qu’ils entrent dans le domaine de notre perception et de notre vie, doivent être soumis à ces deux formes principales de notre intuition, se diviser totalement entre elles, sans constituer une catégorie troisième, qui s’en distinguerait. L’expérience d’ailleurs, l’observation des faits concrets, s’accorde entièrement avec cette déduction. Considérons n’importe quel phénomène social, ce ne sera que : ou bien une chose de caractère physique comme la terre, les marchandises, le travail musculaire, ou bien les idées et les sentiments, se manifestant sous l’aspect des lois, des mœurs, des tendances collectives. Dans tout le domaine de la vie sociale, nous ne trouverons rien qui soit social sans être en même temps un phénomène matériel ou mental. Le « social » ne possède jamais une forme spéciale dans notre intuition, ne s’oppose pas aux choses de l’espace et aux états de la conscience, mais se retrouve en eux, coexiste avec leurs formes, et nous apparaît dans ces formes uniques. La marchandise, phénomène par excellence social, est en même temps un ordinaire objet matériel, qui peut parfaitement être envisagé au point de vue de la physique, de la mécanique ou de la chimie, et en dehors de cette forme intuitive, ne peut être ni conçu, ni accessible à notre expérience. De même toutes les idées qui gouvernent la vie de la collectivité humaine, malgré leur nature spécifique sociale, ne possèdent pas, néanmoins, d’autre forme d’existence que la forme psychique, celle des états de notre conscience, et quoiqu’elles constituent l’objet d’une science distincte, sociologique, peuvent cependant subir une analyse psychologique, tout comme les phénomènes de la vie de la conscience individuelle. L’idée de Dieu, de la liberté politique, de la propriété, etc., essentiellement imbibées du caractère social, de la vie collective des hommes, ne pourraient être rétrécies à la conscience individuelle de l’homme, et pourtant toute leur essence sociale ne se manifeste pas ailleurs que dans des milliers d’états psychiques, dispersés entre les cerveaux individuels des hommes, et c’est en vain que nous en chercherions une manifestation pure et distincte.
Si cependant tous les phénomènes sociaux se divisent totalement entre ces deux catégories uniques et essentielles de notre intuition, sans rien laisser qui ne soit ni physique ni psychique, néanmoins ils possèdent tous un attribut spécifique, qui les distingue des uns et des autres, de sorte que, même d’une manière intuitive, nous nous gardons d’identifier les phénomènes sociaux avec les phénomènes physiques et psychiques. Les phénomènes physiques ne deviennent sociaux que lorsque nous les spiritualisons, lorsqu’ils deviennent porteurs du travail ou des besoins humains, lorsque, sans perdre leur caractère matériel, physique, ils sont en même temps des symboles de l’intelligence, de la pensée. Tout objet de l’industrie ou don de la nature peut être envisagé uniquement en tant qu’un phénomène physique, jusqu’à ce qu’il soit élevé à la dignité d’un produit du travail humain final, ou bien qu’il se transforme en valeur d’utilité, c’est-à-dire en incarnation de certains désirs humains ; alors il se socialise. L’or, considéré comme une chose, un métal, un groupement de molécules ayant certaines propriétés chimiques, ne présente aucun caractère social ; il l’acquiert en même temps que le caractère de symbole du travail et des besoins humains, devenant l’équivalent des marchandises qui cristallisent en elles les efforts constants de notre création. De là vient aussi la variabilité historique de ses destinées : dépourvu de toute influence sur la vie collective dans les anciennes communes des tribus barbares, ayant une sphère d’activé très restreinte sur le terrain de l’économie naturelle du féodalisme, il devient une force vitale toute-puissante dans la société capitaliste, lorsque le travail humain, dépassant la sphère du foyer du producteur, la sphère de ses besoins personnels, transforme l’or en l’incarnation de son caractère abstrait, en symbole de tous les besoins possibles et de tous les efforts productifs de l’homme. À mesure donc que son caractère psychique devient plus riche, d’une valeur d’utilité spécifique passant à la valeur de l’utilité en général, à l’abstraite valeur d’échange, à la signification d’un équivalent universel, dans lequel se retrouvent tous les besoins individuels concrets, actuels et futurs, réels et possibles, se renforce en même temps le caractère social de l’or, d’une chose simplement matérielle se transformant en un être presque mystique, en une divinité gouvernant le monde des âmes humaines, qui existe et agit alors même qu’elle n’est pas présente sous forme de métal, par la raison seule d’une transmission occulte de son pouvoir à toutes sortes de papiers d’escompte, billets de banque et actions. Nous retrouvons de même le caractère psychique dans tout le domaine des faits matériels, comme condition indispensable et unique de leur socialisation. Non seulement les objets matériels, mais aussi les forces de la nature, pouvant être toujours ramenées au mouvement des molécules de la matière, par conséquent, apparaissant devant notre conscience avec le caractère des choses, les forces les plus étrangères pour nous, dépourvues de toute « humanité », comme la pesanteur, l’affinité chimique, la chaleur, l’électricité, deviennent cependant phénomènes sociaux, lorsqu’elles sont adaptées aux besoins humains, en vue d’une fin, lorsque, emprisonnées dans la technique productive, elles représentent le symbole de l’intelligence des générations vivantes et passées conjurée dans la matière. En un mot, le phénomène physique devient social quand il se spiritualise, lorsque, ne cessant pas d’être une chose, c’est-à-dire quelque chose d’extérieur et spatial, s’opposant à notre conscience, il acquiert en même temps un caractère psychique.
De l’autre côté, un phénomène psychique devient social, quand ne cessant pas d’être un état intérieur de notre conscience et d’être aperçu comme tel, il acquiert néanmoins un caractère objectif, s’émancipe de l’action immédiate de notre volonté et s’impose à nous de l’extérieur, comme s’il était une certaine chose, — un désir, — élevé à la dignité du fait social. Par quoi diffère-t-il d’un état individuel de ma conscience, par quel signe est-ce que je reconnais son caractère social ? Dans son contenu, dans ses éléments constitutifs, dans sa manière de réagir à l’extérieur, dans les associations qui se groupent autour de lui, nous ne trouverons aucune différence ; dans les deux cas, l’état psychique donné est soumis à la même analyse psychologique, à la même description ; pour l’un et pour l’autre on peut toujours tracer le même processus et poser la même diagnose. La psychologie de ma faim, dans ses traits constants et principaux, est en même temps la psychologie de la famine en général, de la faim sociale, répétée d’une manière multiple dans les différents cerveaux humains. Les mêmes idées et intérêts, qui se groupent autour de la propriété, du mariage, de la famille, dans l’âme d’un individu, retrouvent leur expression fidèle dans les lois qui règlent les rapports de propriété, ceux de la famille et du mariage, de sorte que, motivant psychologiquement une certaine loi existante, nous faisons tout simplement l’analyse du côté correspondant de l’âme d’un certain type d’homme. Propageant socialement une certaine idée, sur le terrain d’un sentiment collectif donné, nous cherchons des indications dans la psychologie individuelle, et les idées que nous pouvons inculquer aux individus, en prenant pour base un sentiment donné, nous les retrouvons aussi socialement associées entre elles. L’idée du communisme par exemple, se liant aux intérêts de la vie des individus, est en même temps, en tant que phénomène social, liée aux intérêts économiques de toute une classe. Les différences individuelles qui marquent chaque phénomène psychique par opposition à son caractère social constant, n’affaiblissent en rien cette affirmation, que ce n’est pas dans une différence de contenu psychologique qu’il faut chercher la raison de la socialisation d’un état mental. Car, je puis parfaitement adapter mon esprit à une conception sociale donnée, à ce modèle constant qui se retrouve dans les formules juridiques, les programmes, les dogmes des religions, et malgré cela, je pourrais toujours discerner la même idée, en tant qu’individuelle à moi, et en tant que sociale, quoique dans leur contenu et leur forme, ces deux aspects de cette idée soient totalement adéquates. En tant qu’individuelle, elle est soumise à l’action de ma volonté intérieure, elle peut être transformée à l’aide de mon raisonnement, s’affaiblit et se fortifie sous l’influence des sentiments qui m’animent ; en plus, son existence même, la force et l’importance qu’elle exerce sur le courant de la vie, dépendent entièrement de toute cette systématisation psychique qui constitue mon âme, mon intelligence, de ma manière de penser et de sentir, de mes penchants individuels, de la quantité et de la qualité du savoir que je possède ; chaque concept moral, comme phénomène psychique, est soumis à une telle variabilité dans la conscience de chaque homme, il acquiert ou bien il perd sa force vitale, il disparaît ou se renforce, change son contenu et sa couleur émotionnelle, suivant la société des autres concepts et sentiments qu’il trouve dans notre conscience ; en un mot, il s’accommode continuellement à la totalité de notre âme, à ses inclinations les plus intimes, et nous ne pouvons apercevoir son influence sur le cours de notre vie, que lorsqu’il est adapté aux autres éléments de notre âme, uni à notre savoir et à nos sentiments, lorsque nous reconnaissons devant nous-mêmes sa valeur. En tant que sociale par contre, elle se moque complètement de nos raisonnements et sentiments, et avec l’indifférence d’une chose s’oppose à nos désirs et négations. Les idées de Dieu, d’un amour légitime, d’un pouvoir d’État, malgré mon athéisme et libéralisme philosophique, et quoiqu’elles aient déjà perdu toute valeur pour mes convictions et sentiments, pour mes motifs intérieurs, et que comme phénomène psychique elles ne puissent plus jouer aucun rôle dans ma vie, néanmoins, comme sociales, contenues dans les lois, dans les institutions, dans l’opinion publique, ne cessent pas d’exercer sur moi leur pression objective, de s’imposer à ma conscience avec la brutalité d’une chose, d’objets extérieurs, et ceci avec une force d’autant plus grande, que je les nie plus en tant que phénomène psychique, en tant que ma propre conviction, de même que les ténèbres de la nuit ou l’espace qui nous sépare du but écoutent nos malédictions avec une indifférence complète, et s’opposent à notre volonté d’autant plus, que cette volonté désire les anéantir davantage.
Ce caractère objectif des phénomènes psychiques socialisés se manifeste nettement, lorsque nous comparons les différentes phases évolutives d’un même phénomène. Aussi longtemps qu’une idée reste propriété individuelle de la conscience humaine, un ordinaire état psychique, elle est soumise à toutes les actions de notre volonté, elle est variable, facilement périssable, car elle puise les sucs de sa force vitale dans nos sentiments et pensées, obligée continuellement de s’adapter à eux, de se soucier de notre agrément, de notre approbation, comme de l’unique base de son être ; le moindre détour dans notre manière de penser peut l’anéantir et la faire dégénérer totalement. Elle est alors d’une nature essentiellement subjective, suspendue continuellement au cordon ombilical de notre volonté intérieure. Or, à mesure que, se formulant dans les mots et passant dans une quantité plus grande de cerveaux, elle se socialise, elle acquiert un caractère de plus en plus objectif, se délivre de plus en plus de ces liens psychiques au milieu desquels elle reste dans les consciences individuelles, passe d’une continuelle variabilité à une forme constante ; le cordon ombilical de la volonté individuelle, qui jusqu’à présent lui transmettait l’unique souffle de l’existence, se rompt, et l’idée commence la vie indépendante de phénomène social, purifiée des variabilités de ses existences privées, consolidée, affermie, cristallisée dans un certain mot d’ordre de lutte sociale, dans une loi, usage, parti politique ou institution. Moins elle est socialisée, et moins elle exerce de pression objective sur les individus, et plus elle se soucie de leurs égards, de l’adaptation à leur vie intérieure, au contenu de leur âme ; c’est dans cette phase que se trouvent aujourd’hui les idées esthétiques, qui, de tous les phénomènes psychiques socialisés, manifestent d’une manière peut-être la plus faible leur caractère objectif, coercitif, de choses qui s’imposent malgré la volonté, d’accord avec le degré de leur socialisation, car, ni dans l’opinion publique, ni dans les codes de lois ou dans les courants collectifs, elles ne trouvent pour elles de place bien précise. Dans la même phase se trouvait le christianisme primitif des apôtres, aussi bien que chaque idée révolutionnaire à ses débuts, jusqu’à ce qu’elle s’organise dans une Église ou parti et embrasse de grandes foules ; le phénomène psychique simple et le phénomène socialisé ne sont pas encore discernés l’un de l’autre d’une manière assez précise ; l’individualité des adeptes a encore une grande importance pour la vie de l’idée. Par contre, au plus haut degré de la socialisation, le caractère coercitif de l’idée est tellement puissant, qu’elle peut avec une force élémentaire, opprimer les individus qui n’en admettent pas l’existence dans leur for intérieur, qu’elle peut s’opposer à la liberté individuelle de l’homme, comme si c’était une autre nature morale, qui l’entourerait de tous côtés d’une pression fatale de coercivité ; c’est ce qui a lieu, par exemple, pour certaines idées morales, celles-là particulièrement, qui se rapportent à la propriété, à la famille, aux rapports sexuels, et qui sont parvenues à se socialiser sous beaucoup de formes, dans la religion, les codes juridiques, mœurs et les doctrines scientifiques. Ici, il est bien facile de voir, que la nature sociale d’un certain concept, c’est son caractère objectif, s’imposant extérieurement, son existence indépendante de l’approbation subjective de sa raison d’être, de l’adaptation à nos sentiments, besoins et pensées. Sans ce stigmate objectif, tout état mental, le plus lié à la vie sociale, ne possédera que le caractère d’un phénomène psychique ordinaire, d’un état de notre conscience, auquel nous pourrons tout au plus accorder une origine sociale, mais rien de plus.
Un attribut spécifique des phénomènes sociaux, qui sans les séparer des phénomènes physiques et psychiques en une troisième catégorie, les distingue néanmoins d’eux, c’est donc comme une synthèse de ces deux caractères : les phénomènes physiques se spiritualisent en devenant sociaux, les psychiques s’objectivent ; les uns et les autres deviennent choses psychiques. — Dans cette combinaison il n’y a rien d’artificiel ; elle ne surgit pas comme résultat d’un travail de la pensée, mais s’impose spontanément à notre intuition. Si dans la vie quotidienne, nous pouvons parfaitement, sans l’aide d’une analyse scientifique, distinguer une « marchandise » d’un objet physique ordinaire, l’argent du métal, mon concept — de la loi, ou mon sentiment — d’un devoir religieux, c’est que, dans le premier cas, les choses brutes nous tiennent le langage des besoins humains, dans le second cas, les états de conscience perçus dans notre intérieur exercent sur nous une pression extérieure, s’opposent comme indépendants de nous, avant que nous puissions nous rendre compte de ces différences. Car, ce double caractère des phénomènes sociaux se présente à l’esprit humain par la voie tout aussi purement intuitive, même lorsque nous ne nous en rendons point compte, que nous ressentons par l’intuition, sans l’aide d’aucun raisonnement, le caractère spatial des phénomènes physiques. C’est le seul indice, qui nous est donné par la nature même des faits sociaux, indépendamment de notre manière de juger et des théories scientifiques dont nous sommes partisans, d’après lequel nous les reconnaissons toujours comme sociaux.