VI
En affirmant ce fait, qui nous est donné instinctivement, à savoir, que chaque phénomène social emprunte tout son contenu à la coexistence des états psychiques individuels, s’opposant en même temps à eux comme abstraction de leurs ressemblances — abstraction d’un caractère objectif, nous devons par cela même reconnaître qu’entre ces états individuels des différents cerveaux humains et le phénomène social, dans lequel ils peuvent se retrouver mutuellement tous, il existe un rapport comme d’éléments à synthèse. — Car, il suffirait que ces états individuels coexistants fussent d’une nature incommunicable, inaccessibles réciproquement les uns aux autres, comme par exemple tous les états précédant la pensée, ou bien essentiellement différents, comme ceux des animaux et des hommes, pour que le phénomène social ne pût naître de cette coexistence. Chaque individu retrouve en lui son propre état psychique, et c’est par là seulement que le phénomène social possède un certain contenu et une certaine valeur dans la vie humaine ; le total cependant de ces états individuels, ayant leur siège dans les différents cerveaux, ne constitue pas le phénomène social ; celui-ci s’oppose à eux tous comme quelque chose d’absolument distinct, ne possédant néanmoins d’autre contenu qu’eux-mêmes seuls. Les consciences individuelles coopèrent entre elles, constituent quelque chose de nouveau, se retrouvant cependant toutes dans ce produit. Un tel rapport c’est le rapport des éléments à leur synthèse. — Nous arrivons donc à des résultats en apparence contradictoires, quoique nous n’ayons considéré que ce qui peut être aperçu dans le phénomène social d’une manière intuitive, sans l’aide d’aucun raisonnement : son caractère psycho-objectif, et sa bifacialité — faces concrètes des âmes humaines cachées sous le masque d’une abstraction. — D’un côté, le phénomène social se distingue des états psychiques et se présente comme la synthèse des différentes consciences individuelles. De l’autre — d’après le principe du phénoménalisme sociologique — il n’existe que dans notre conscience, et par cela même il exclut de soi toute conscience étrangère à la nôtre, parce que la nôtre, qui lui donne l’existence, n’admet aucun élément diffèrent, est par excellence simple, comme négation de toute phénoménalité et de tous les rapports, propres seulement au phénomène lui-même. — Ces deux affirmations se nient tout à fait mutuellement ; mais c’est précisément dans cette contradiction, apparaissant d’une manière si voyante, qu’est impliquée en même temps la solution du problème : — qu’est-ce que le phénomène social ? — et que se manifeste avec tout l’éclat de la vérité la définition de son être.
Car, si le phénomène social est la synthèse des consciences individuelles et exclut en même temps de son sein toute « conscience » étrangère à la nôtre, c’est seulement parce que cette « conscience sociale » n’est rien d’autre que notre conscience individuelle, que notre « moi » et le « moi » de chaque homme n’est qu’une seule et même chose dans son essence. Par conséquent, les consciences humaines, n’étant pas envers elles-mêmes des entités distinctes et séparées, ne peuvent ni s’additionner, ni se combiner entre elles. La synthèse des phénomènes individuels, produisant un phénomène nouveau — social, ne peut cependant pas créer une nouvelle conscience, parce que celle-ci, étant chez tous les individus le même — la négation du phénomène, n’est soumise à aucune synthèse, comme en général, à aucun rapport ni changement. — C’est pourquoi aussi, le phénomène social étant la synthèse des phénomènes individuels psychiques, n’existe cependant que dans la conscience individuelle humaine. Par la même raison aussi, ne cessant pas d’être social, c’est-à-dire, une objectivation de la conscience des autres hommes, il est en même temps l’objectivation de la nôtre propre, et pour cela parfaitement accessible et familier pour nous. Il est cet objet dans lequel les consciences des différents individus manifestent leur identité, dans lequel le « moi » pensant de chaque homme se retrouve lui-même. Et c’est ce qui constitue l’attribut le plus essentiel du phénomène social. Partout ailleurs — dans le monde objectif — nous ressentons quelque chose d’absolument étranger et impénétrable, impossible à connaître, l’obstacle de l’inaccessible « chose en soi » ; ici, par contre, cette « chose en soi », voilée dans l’objet, c’est notre « moi » propre, et c’est pourquoi nous pouvons entrer dans des rapports aussi intimes avec le phénomène social, nous sentir comme chez nous dans tout le domaine de la vie collective, tandis que l’être obscur des phénomènes physiques, du monde ambiant de la nature, reste toujours énigmatique et absolument étranger pour notre intuition, quelle que soit la précision à laquelle nous pouvons parvenir dans la connaissance de ce monde. Ce que nous retrouvons au fond de chaque phénomène social, c’est donc l’être pensant de l’homme, cette unique réalité d’un caractère métaphysique, qui n’étant pas phénomène, est néanmoins la plus accessible et la plus proche à notre sentiment.
La révélation de ce noyau essentiel des phénomènes sociaux, de cette vraie substance du monde humain, sera pour nous plus évidente, si nous remarquons, que c’est l’aperception seule qui socialise les phénomènes. — Les sociologues sont proches de cette conception, lorsqu’ils disent, que « la société est un système organisé finalement, un tout et non la somme de ses composants ». Dans une forme primitive, nous retrouvons déjà chez Kant la manière téléologique de considérer l’histoire (dans son traité : Idee zu einer allgemeinen Geschichte). — Le développement le plus complet du principe de la finalité, comme étant la clef de toutes les sciences sociales, fut accompli de nos jours par Jhering. Néanmoins, son exposé du principe est basé sur des fausses conceptions psychologiques. Pour Jhering, le cercle de la finalité est aussi large que celui de l’activité psychologique. Le principe de finalité, « pas d’action sans but », est aussi général pour le monde psychique, que le principe de causalité, « pas de fait sans cause », pour le monde des phénomènes physiques. Le mouvement d’une éponge qui s’imbibe d’eau est déterminé par une cause ; mais le mouvement d’un animal qui boit est suscité par une fin. Depuis les actions les plus simples jusqu’aux plus compliquées, la vie consiste en l’adaptation du monde extérieur aux besoins intérieurs. (Jhering, Zweck im Recht, I, 3-33 ; Bouglé, Sciences sociales en Allemagne, p. 104). La conception de la finalité comme étant un caractère du phénomène psychique en général, était peut-être la cause qui empêchait Jhering de voir l’essence propre des phénomènes sociaux, leur origine aperceptive. — Pour comprendre cela, il nous faut entrer quelque peu dans le domaine de la pure psychologie.
Conformément aux deux pôles : positif et négatif, l’objet aperçu et le sujet apercevant, deux côtés sans la coexistence desquels le phénomène est impossible, nous devons, dans la vie de notre conscience, dans les séries des phénomènes qui se déroulent devant nous, distinguer deux caractères de la conscience qui se complètent mutuellement : les caractères intuitif et aperceptif. Le caractère intuitif de la conscience se manifeste lorsque nous l’envisageons dans le rapport à l’acte même de la pensée. Considérée à ce point de vue, elle se présente à nous de son côté purement phénoménal, objectif, comme l’ensemble des données de l’expérience intérieure, existant indépendamment de l’effort de notre attention volontaire, et par conséquent, pouvant s’opposer à lui comme une certaine passivité objective, une certaine matière pour l’opération intellectuelle. Par contre, le caractère aperceptif de la conscience se manifeste, lorsque nous l’envisageons par rapport à tout ce que nous observons comme données dans notre expérience interne, et que nous nous tournons de cette manière vers son côté subjectif, qui ne donne aucune prise à la pensée, n’étant accessible pour notre connaissance que comme négation de tous les phénomènes, sans aucune valeur positive d’existence. C’est la négation de tout ce qui peut donner lieu au développement de la pensée, excluant de soi toute passivité et objectivité, ayant par conséquent la signification de l’activité intérieure même de notre « moi » pensant, à laquelle, partout et toujours s’opposent les données qui servent aux opérations mentales, l’objectivité quelle qu’elle soit, et qui précisément par cette opposition manifeste son être réel et sa valeur logique. — L’intuition constitue donc tout le côté positif de notre vie psychique ; l’aperception, son côté négatif. L’intuition nous unit à cet « inconscient » qui nous entoure, comme un « mare tenebrarum » amorphe et anonyme ; elle n’est qu’un reflet chaotique de ces impressions extérieures et sensations organiques, qui affluent continuellement au cerveau par milliers d’ondes, se fusionnant toutes dans une seule nébuleuse émotionnelle. L’aperception, par contre, c’est l’action de notre attention volontaire, de volonté consciente, c’est ce qui aperçoit et s’oppose en même temps à cet afflux d’intuition. Envers notre intuition elle joue le rôle d’un appareil ordonnateur, en transformant cet afflux du sentiment indéterminé, embrouillé et anonyme, qui s’éveille en nous par le contact avec l’être de l’inconscient, en représentations, conceptions et pensées, en phénomènes déterminés et désignés ; elle accomplit le rôle d’une force créatrice, qui donne les formes à une matière brute, qui, du chaos d’une nébuleuse sensitive, construit tout un monde de choses et de rapports. Chacune de nos pensées commence donc et se produit par un acte d’aperception. Chaque concept ou notion est marqué par l’action de l’attention volontaire, exercée sur un état d’intuition conçu de l’inconscient. « Pas de concept sans un acte d’attention volontaire » — peut être considéré comme une loi psychologique. En un mot, tout ce que apercevons d’une manière précise, avec quoi notre pensée opère, à quoi nous pouvons donner une désignation, indiquer une certaine place dans l’ordre du monde, la position d’une chose, d’une propriété ou d’un rapport dans notre connaissance, tout ceci a déjà été soumis à l’action de notre volonté intérieure, déterminé par l’aperception, a passé par un acte de la pensée, accompli avec un certain effort de l’attention. Par contre, les états vierges d’intuition, ceux qui n’ont pas été touchés par l’aperception, ceux qui viennent de sortir du sein de l’inconscient, frisent seulement le seuil de la pensée, comme une masse informe du sentiment, qui est appelée seulement à donner naissance au monde de nos représentations, monde conçu dans la pensée et existant par la pensée, masse du sentiment, qui, ressentie par nous d’une manière si vive dans les profondeurs cénesthésiques, dans les émotions anonymes, dans les rêveries ne pouvant être déterminées, ne peut néanmoins jamais, dans sa pureté virginale, être accessible à notre analyse intellectuelle, car, aussitôt que nous fixons notre attention sur elle, aussitôt que nous la saisissons dans les pièges de l’aperception active, du même coup elle est déjà soumise à une certaine détermination, à une synthèse de la pensée, elle devient un concept ou notion réservée dans un mot, un élément des propositions, l’esclave du raisonnement. Donc, l’âme humaine se compose comme de deux courants simultanés et s’enchevêtrant continuellement ; l’un, purement intuitif, puisant son contenu de l’inconscient, se développe par un mouvement spontané des associations dans une infinie chaîne de changements sensitifs d’un caractère aveugle, constituant le profond, l’obscur fond de la vie psychique ; l’autre, aperceptif, c’est l’action de notre volonté intérieure, de notre sujet pensant, s’exerçant consciemment et en vue d’une fin sur ces états sentimentaux de la pure intuition, et la transformant en un monde tel qu’il est l’objet de notre connaissance, le monde des choses, des propriétés et des rapports. L’un procède de l’inconsciente « chose en soi », de l’être mystique du milieu ambiant, qui, par des milliers d’excitations, agit sur notre système nerveux ; c’est un courant caché, jamais exprimé, d’une nature émotionnelle et parfaitement intime de la vie psychique. L’autre provient de notre sujet pensant, est la révélation de notre volonté, et présente le côté raisonnant de l’âme, la conscience de soi-même explicite et formellement exprimée dans les jugements et leurs combinaisons à l’aide de la langue articulée. C’est ainsi que se présente le côté psychologique du problème.
Revenons maintenant au rôle social de l’aperception. Socialiser un phénomène psychique, cela veut dire l’objectiver ; socialiser un phénomène physique, c’est le spiritualiser. Or, aucun état psychique ne peut être objectivé sans devenir une notion, sans avoir acquis une certaine dénomination symbolique, ce qui n’advient que lorsqu’il est soumis à l’action aperceptive, à la détermination par notre volonté consciente. Et de même, ceux des phénomènes physiques seuls se spiritualisent, passant dans le domaine de la vie sociale, sur lesquels l’être pensant de l’homme a apposé son sceau du travail final. Les états anonymes du sentiment, précédant la pensée, la nébuleuse intuitive, dont notre pensée retire les différents aspects des représentations, restent la propriété exclusive de mon individualité ; par contre, déterminés aperceptivement en notions, ils se socialisent sous forme du langage. La cénesthésie n’est jamais que la propriété inviolable de l’individu ; tandis que chaque notion ou concept, cristallisé dans un mot, est la propriété de tous, et peut toujours devenir un phénomène social, retrouver une place dans les lois, les préjugés, les idées publiques. Un besoin que l’on satisfait sans effort conscient de la volonté, comme par exemple la respiration, appartient exclusivement à la sphère close, individuelle. Tout besoin par contre, dont la satisfaction exige un effort conscient, de la pensée, du travail final, se socialise. La nutrition devient production ; la reproduction prend les formes sociales des mœurs sexuelles, du mariage. Les matériaux qui nous sont fournis par la nature ne sont que des corps physiques, aussi longtemps qu’ils constituent seulement l’objet de notre sensation ou de notre contemplation ; mais devenus l’objet de notre travail final, ils acquièrent le caractère de marchandises. Un processus chimique est un phénomène purement naturel, mais ce même processus utilisé dans la production industrielle, travaillé par la pensée humaine, devient un phénomène social. Donc, la condition indispensable de la socialisation du phénomène, c’est qu’il soit pénétré de notre aperception, de l’action du sujet pensant ; que l’aperception, en observant le phénomène, se retrouve elle-même en lui. — Par conséquent, l’être pensant de l’homme doit se retrouver au fond du phénomène social, étant un agent génétiquement indispensable de son application. La socialisation du phénomène est équivalente à une sorte d’incarnation dans l’objet de la pensée, du sujet pensant lui-même. Dans les états précédant la pensée, la douleur, la cénesthésie, de même que dans le monde de la nature ambiante, dans l’action des forces élémentaires aveugles, on ne retrouve pas soi-même, on y voit quelque chose d’absolument étranger, quelque chose qui ne nous est accessible que d’une manière superficielle, mais dans son essence reste toujours énigmatique, non seulement pour notre connaissance, mais aussi pour notre faculté de ressentir ; d’où provient, que ces états intuitifs qui nous affluent de l’inconscient, ne se socialisent jamais, constituent la sphère close de l’individualité même. Par contre, dans les concepts et notions, dans la pensée, dans les produits du travail, c’est-à-dire, partout où agit l’aperception, on retrouve son « moi » pensant, on a à faire avec soi-même, et cela constitue en même temps la sphère sociale de notre expérience, avec laquelle nous pouvons entrer dans les rapports les plus intimes, sentant que, sous le voile des apparences phénoménales se dissimule non pas le mystérieux être de l’« inconscient », mais l’homme lui-même. Chaque mouvement de notre aperception, chaque acte de volonté consciente, crée donc une certaine particule du monde social, révélant l’essentielle identité des êtres humains, dissimulée seulement sous les apparences de la différenciation phénoménale. L’individualisation, propre seulement aux phénomènes, comme basée sur le rapport de la causalité, sur les variations dans le temps et dans l’espace, ne peut plus concerner le sujet pensant, qui, en tant que négation des phénomènes, reste toujours le même, la substance du monde humain, identique pour les individus ; pareillement à l’eau, qui, enfermée dans des vases ramifiés et des formes différentes, mais communiquant entre eux, quoiqu’elle prenne les diverses formes de ces vases et soit séparée par leurs parois, reste néanmoins une masse uniforme et se comporte comme telle dans tous ses mouvements, dans les niveaux de son équilibre ; si cependant elle était douée d’une conscience, alors, en raison seulement de la différence de ses vases, elle se différencierait en individus distincts, elle se sentirait être, dans chaque vase, une individualité différente, et apercevant à travers les parois du vase ses ramifications, l’eau dans les autres vases, elle aurait l’illusion d’apercevoir quelque chose absolument distinct ; par contre, en regardant dans son intérieur, en observant, comme chaque mouvement de sa masse se répercute sur les niveaux de tous les autres vases, elle reconnaîtrait son identité. Donc, l’action sociale de l’aperception provient de ce qu’elle, c’est-à-dire le sujet pensant de l’homme, est elle-même la substance du monde social, et chaque fois qu’elle se manifeste à elle-même, crée en même temps le noyau du phénomène social. De même cependant que dans la vie intérieure, notre « moi » pensant ne peut être saisi que sous l’aspect d’un phénomène, comme objet de la pensée, de même ici — dans le domaine social — l’identité pensante des hommes s’objective dans des formes phénoménales, soumises aux lois de l’espace, du temps et de la causalité ; nous ne sommes pas ici en contact avec l’être pensant pur, métaphysique, mais avec sa manifestation spécifique, avec les phénomènes du caractère psycho-objectif.
La nature sociale de l’aperception, qui fait que tout ce qui passe par l’appareil intellectuel, se socialise en même temps, devient la forme phénoménale universelle pour la communication des sujets pensants, pour la manifestation de leur identité essentielle, cette nature sociale de l’aperception est la raison, pour laquelle nous pouvons considérer tout l’intellect humain comme étant de nature sociale, et l’individu humain isolé des influences sociales, essentiellement individuel, comme une abstraction, à laquelle ne correspond aucune réalité, conformément aux opinions de Lazarus et d’autres sociologues contemporains, que « l’âme de l’individu est l’œuvre de la société ». Elle apparaît en effet telle, lorsque nous ne considérons que son côté formel, intellectuel, cristallisé dans les concepts, renfermé dans la langue. Là, dans tout le domaine de l’aperception, tout est social, parce que tout ce qui est déterminé aperceptivement, est le point d’une objectivation sociale possible, le point par lequel le milieu humain agit sur l’individu, transmettant sur lui les acquisitions culturelles des générations. Ce sont, dans le sens strict du terme, les points nodaux pour les mondes des consciences individuelles, où ces mondes, si hermétiquement fermés en apparence les uns pour les autres, se fusionnent en un monde objectif, monde des phénomènes sociaux, grâce à l’essentielle identité des sujets pensants. Chaque notion ou concept, chaque produit du travail, laisse la porte toute grande ouverte pour la coopération entre l’individu et son milieu humain. Dès les premiers jours de la vie nous sommes entourés par une atmosphère épaisse de pensée humaine, accumulée symboliquement dans la langue et les objets du travail, atmosphère qui forme et développe tout le côté raisonnant de notre âme, et profite de chaque mouvement de notre être pensant, pour lui imposer son contenu et ses formes. Ces points nodaux — les conceptions et les pensées se produisant aperceptivement — ce ne sont cependant pas nos âmes individuelles. C’est, pour nous servir d’une expression courante des sociologues, — « l’âme sociale » de notre conscience. L’individualité se cache derrière eux, dans les profondeurs humaines, s’oppose à eux comme données originelles de l’aperception, conçues dans l’inconscient, comme intuition vierge, anonyme, que la parole ne peut atteindre, — masse informe du sentiment, qui est continuellement blottie sur le seuil de notre pensée, et que l’action aperceptive, l’appareil de la pensée, transforme seulement en quelque chose de manifeste et d’explicite, en monde organisé de nos conceptions. L’individualité, c’est l’âme pré-pensive, la nébuleuse intacte par la pensée d’intuition sensitive, qui s’enroule, pour ainsi dire, autour du sujet pensant, par l’effet de son contact avec l’« inconscient » de la nature, et qui, portant dans son sein le principium individuationis — du temps, de l’espace et de la causalité, lui donne l’illusion d’une nature distincte, close en elle-même et s’opposant à d’autres sujets. Sans ce voile intuitif, que nous ressentons comme notre cénesthésie, comme base de nature individuelle sur laquelle notre pensée opère continuellement, produisant les représentations et les concepts, — sans ce voile, tissé spécialement pour la vie par l’inconscient, — avec la seule action de l’aperception (si c’était possible), les individus s’évanouiraient, le « moi » et la société ne seraient plus en opposition.
Donc, tous les états prépensifs, les courants cénesthésiques, les sensations propres, chaotiques, qui ne sont pas encore organisées en notions et saisies dans les symboles de la langue, les moments anonymes de l’âme sur lesquels agit l’aperception, les transformant en représentations, développant de ces moments des jugements analytiques, en un mot, tout le côté de l’intuition vierge, intacte encore par la pensée, est la partie individuelle de l’âme, l’individu propre. Par contre, tous les produits de la pensée, les conceptions et les jugements, le côté aperceptif de l’âme, exprimé dans la langue et raisonnant, est social. La manière de ressentir est différente pour chacun et ne supporte aucune règle ; c’est la propriété intime et inviolable de l’individu. La logique, par contre, le domaine du sujet pensant, est commune et la même pour tout le monde, et pour cette raison obligatoire. Si donc nous cherchons la conscience sociale dans les parties communes des consciences individuelles, comme le fait Lazarus, dans ce qu’il y a d’universel pour les esprits particuliers, de constant pour les esprits passagers, alors nous verrons, que ce commun, universel et constant, c’est seulement notre aperception déterminant la phénoménalité qui nous est intuitivement donnée. Dans chaque concept, comme dans chaque action et chaque produit du travail, il se trouve une partie individuelle, inaccessible pour les autres, purement intuitive, ce que nous ressentons dans un concept donné, et la partie sociale, pour tous la même, le côté formel, de nature aperceptive, ce que nous définissons et exprimons. La manière dont je ressens une certaine impression n’est accessible à personne ; tandis que sa définition conceptuelle est commune pour tout le monde. Ce qui est exclusivement individuel, c’est mon rapport sensitif à un certain produit du travail, le degré de mon désir, le goût, le genre d’utilité ; tandis que le but du produit, et le travail qui l’a pour symbole, est social. De cette manière se résout le rapport de l’individu à la société, se ramenant au côté intuitif (prépensif) et aperceptif de notre conscience. Par conséquent, tout ce qui agit immédiatement sur notre intuition, comme les propriétés physiologiques de la race, le milieu ambiant de la nature, appartient exclusivement à la sphère individuelle, forme l’individu propre, influence l’excitabilité du système nerveux, le fin fond, purement sensitif, de l’âme humaine. L’histoire, par contre, ne peut être influencée par ces agents, qu’après leur passage par la pensée consciente de l’homme, après qu’ils ont revêtu l’aspect du travail, des conceptions, des mœurs formulés, par conséquent, lorsqu’ils ont perdu leur caractère originaire, élémentairement naturel, vierge de sujet pensant, de consciente volonté humaine. Ainsi donc, s’écroule la base de toutes les théories, qui, à l’aide des propriétés physiologiques de la race ou de la nature du milieu géographique tentent, en vain d’ailleurs, d’expliquer l’histoire des sociétés. Imitant le naïf naturalisme de Herder, ces théories « du sang de la race » et du « darwinisme social » qui cherchent dans le cours des fleuves, dans la conformation des montagnes et des plaines, dans l’anthropologie de la race, l’explication de l’histoire sociale, et dans la posture droite et la différenciation des membres, le point de départ pour la vie sociale, malgré toute la richesse des observations accumulées, en retirent cependant des abstractions tellement stériles et tellement incapables de fournir une explication de l’histoire, qu’à chaque tentative elles sont menacées par l’irruption de l’idée d’une « prédestination » des peuples et d’une providence historique. Sachant donc distinguer la sphère individuelle de la sphère sociale, nous devons en même temps assigner au milieu naturel une place convenable dans l’histoire des peuples, en affirmant que, s’il influence la vie sociale, c’est seulement en tant que le travail final de l’homme s’y adapte, en tant qu’il devient le contenu des idées et provoque des désirs conscients ; mais il ne s’unit pas aucun lien mystique et immédiat à l’histoire.
Ce caractère social de l’aperception, qui nous révèle l’essentielle identité des sujets pensants des hommes, nous explique en même temps, pourquoi dans la vie sociale, l’individu semble se perdre entièrement, descend au rôle tout à fait subordonné, d’après l’expression de Simmel, « d’un point d’intersection des différents cercles sociaux », à la valeur futile des chaînons variables dans la série des associations et des processus historiques. Car, ce qui constitue le lien, la base de ces cercles associatifs, classes, nations, sociétés, la communauté des éléments qui les composent, est cela même qui constitue notre « moi » pensant : l’aperception, sans laquelle l’objection et la fusion des états psychiques individuels, dans un intérêt, un but, une idée collective, c’est-à-dire, dans ce qui constitue « l’âme » d’une association donnée, ne pourrait s’accomplir. L’homme par conséquent, manifestant dans un groupe social son essentielle identité avec les autres individus humains, se délivre, pour ainsi dire, dans cette objectivation sociale, des liens de son apparente limitation individuelle, sans pour cela cesser d’être soi-même, sans perdre son « moi » propre ; car le groupe social qui a absorbé en soi l’individu, ne constitue nullement quelque chose de distinct et de supérieur à l’être d’un homme particulier, mais doit son existence précisément et uniquement à ce fait, que cet être pensant, ce « moi » de chaque homme, par la voie d’aperception, sur le terrain des intérêts, des pensées et des désirs communs, s’est retrouvé lui-même dans d’autres cerveaux humains. Dans toute la vie sociale se manifeste parfaitement cette unité des sujets, unité de l’être pensant, qui n’est différenciée et fractionnée en individus qu’en apparence, dans les phénomènes ; elle se manifeste aussi bien dans la vie simultanée des hommes, unis dans les collectivités différentes, où l’individu descend presque au degré d’un point mathématique, que dans la vie des générations successives, dans le cours des phases historiques. Tandis que les individus périssent et changent, ne pouvant ni communiquer, ni transmettre à personne leur illusoire « individualité » comprise dans les sensations, le « moi » pensant des individus, objectivé dans les phénomènes sociaux, dans les inventions techniques, dans les lois, dans les idées collectives, s’avance toujours dans son développement, comme l’être immortel de l’humanité, de sorte que l’évolution de la culture sociale ne se renouvelle pas avec chaque génération, n’interrompt pas sa trame séculaire, mais reste unique et continue. L’intelligence objectivée des génies morts, des générations passées, vit et continue de se développer, quoiqu’elle ne puisse puiser la vie dans les choses mêmes où elle s’est cristallisée par l’action de leur volonté créatrice, et ne se retrouve que dans la conscience des hommes nouveaux. « Une déduction commence dans la tête d’un individu pour s’achever dans celle d’un autre. Nous posons les prémisses dont nos fils tirent des conclusions » (Bouglé). La pensée, le raisonnement, dépassent l’individu ; les besoins et les idées développées dans une génération, deviennent l’action, la révolution, dans la suivante. L’histoire ne connaît pas de sauts, comme la nature ne connaît pas de vide ni de création ex nihilo ; ici, ce qui l’empêche c’est l’unité de la matière et de l’énergie, qui se manifeste seulement dans une infinie variabilité des formes ; là, c’est l’unité de l’être pensant, dissimulée sous une multitude différenciée de cerveaux.
L’omission de cette vérité, que c’est l’aperception seule qui socialise les phénomènes, et que cette nature sociale de l’aperception est en même temps la révélation de l’identité des sujets pensants humains, a égaré les sociologues de toutes les écoles et nuances, sur les fausses voies d’une métaphysique sociale, les a contraints à créer la conception mystique d’une « conscience sociale » étant la synthèse des nôtres et différente d’elles par sa nature, à faire entrer dans la scène de l’histoire des « esprits » des nations et des classes, comme base essentielle servant à l’explication de la vie sociale, et de là, les a amenés aux théories ayant des conséquences pratiques, comme par exemple celle des Lazarus, que l’esprit de la nation est différencié en esprits des classes, qui forment en même temps une synthèse harmonique, et qui, entrant dans un antagonisme trop grand entre eux, provoquent la décadence de l’ensemble. De cette manière, la philosophie sociale s’engage dans un cercle vicieux, car, en admettant comme base et comme source des phénomènes sociaux, les consciences « synthétiques » des collectivités, les esprits des classes et des nations, elle se pose en même temps des questions insolubles, à savoir : comment ces collectivités pourraient se produire sans les phénomènes sociaux, et de quelle manière les âmes des individus, étant le produit social, se synthétisent néanmoins en ce qui constituerait la source primitive et la base de la vie sociale ; toute collectivité, en effet, exige des agents sociaux déjà existants, pour qu’elle puisse se produire, à moins que nous n’admettions l’intervention créatrice d’une providence ; par conséquent, elle ne peut expliquer l’existence des phénomènes sociaux ; et les éléments de cette collectivité — les âmes individuelles — ne peuvent pas être en même temps ses produits. Ces difficultés disparaissent, si nous admettons comme thèse, que le principe conditionnant les phénomènes sociaux, c’est notre propre « moi » pensant, l’unique pour tous, que par conséquent, nulle conscience plus élevée ne se produit de la synthèse des nôtres, puisque la synthèse est ici tout à fait égale aux éléments. L’agent social existe dans la conscience individuelle, est cette conscience même. Par contre, les nations et les classes, loin de constituer un être métaphysique, conditionnant la vie sociale, en qualité de son prius Κατ’ἐξοχήν, ne sont au contraire que l’effet de cette vie sociale, le produit de la phénoménalité, et soumises, comme elle, aux changements et à la destruction. Les classes et les organisations sociales peuvent être ou ne pas être, suivant la phase dans laquelle entre l’histoire. Le phénomène social précède l’avènement de ces groupements humains, il ne peut donc pas être conditionné par eux. Toute collectivité, tout lien social — un intérêt, une idée, — exige l’admission d’un substrat social déjà existant, ainsi que la recherche de sa source phénoménale, de sa cause déterminante ; l’aperception seule, le sujet pensant s’opposant à toute phénoménalité, ne permet pas de rechercher sa cause et seule se suffit à elle-même comme substance sociale.
Cette propriété essentielle des phénomènes sociaux, qu’ils objectivent en eux l’être pensant de l’homme, est en même temps la raison, pour laquelle la catégorie éthique, exprimée dans la forme d’un « doit être » leur peut universellement s’appliquer. On peut même dire que partout où peut être appliquée la catégorie éthique, nous avons à faire avec les phénomènes sociaux ou pouvant se socialiser. Cela résulte, comme nous l’avons vu, de ce que c’est seulement dans l’être pensant de l’homme que se résout la contradiction du déterminisme et de la liberté (voir nos premiers paragraphes). La catégorie éthique s’applique à la vie psychique dans les cas seuls où agit l’aperception ; pour les rêves, les associations, les instincts, nous ne connaissons pas de normes obligatoires ; par contre, elles existent pour les concepts, les jugements et le raisonnement ; elles ne trouvent pas d’application pour les actions impulsives, mais seulement pour les actions finales. De même, les processus physiques, par eux-mêmes absolument étrangers à la catégorie éthique, lui sont soumis, lorsqu’ils sont liés avec la pensée humaine, adaptés à un travail conscient. En un mot, tout ce qui est imbibé de l’aperception, de l’action de la volonté consciente de l’homme, présente un terrain ouvert pour les normes éthiques, pour la liberté de l’idéal. L’aperception moralise les phénomènes. On pourrait donc dire, que la catégorie éthique est le réactif le plus sensible, d’après lequel on reconnaît la socialité des phénomènes, et partout où elle apparaît commence l’objectivation de l’être pensant, le monde social. L’application à ce monde de la double méthode créatrice et scientifique, s’impose donc d’elle-même ; car, partout où l’homme se retrouve lui-même, là, à côté de la causalité, apparaît toujours la finalité, le devoir, l’idéal, le domaine de la contingence propre au sujet. Arrivés à ces résultats par la voie d’une pure déduction, nous voyons cependant en même temps, que cette intime union de la catégorie éthique avec le phénomène social, est notre connaissance intuitive ; nous la possédons indépendamment de toute théorie, et elle est à un tel point enracinée dans notre intuition, qu’alors même, que nous serions les adeptes d’un pur fatalisme mécanique dans la vie sociale, nous ne pourrions cependant pas nous délivrer de cette nécessité mentale d’appliquer à cette vie la catégorie morale, faisant subir à chaque région de ces phénomènes, le critérium de ce qui « doit être ». Ainsi, l’analyse que nous avons accomplie, s’accordant avec l’intuition universelle, met d’autant plus en évidence la vérité du principe du phénomène social, comme étant l’objectivation de l’être pensant de l’homme.