V
Avant donc que nous essayions d’élucider la nature des phénomènes sociaux et ce caractère objectif et psychique qui les distingue de tous les autres et fait supposer en même temps, qu’il recèle quelque chose d’autre que des phénomènes ordinaires psychiques ou matériels, nous devons avant tout faire cette réserve, que c’est notre conscience individuelle seule, qui peut être considérée comme raison suffisante de leur existence, comme l’unique source où les phénomènes sociaux puisent leur être ; que ce n’est pas hors de l’homme, dans un abstrait esprit collectif, mais dans l’homme réel et vivant, dans les cerveaux humains concrets, que se déroule toute la vie sociale, et qu’elle ne dépasse pas leurs limites. C’est le principe du phénoménalisme social : l’existence des phénomènes sociaux reconnue équivalente de leur manifestation dans notre pensée ; l’unique principe qui exclut définitivement tous les « dieux » du domaine de la vie sociale, qu’ils s’appellent : Providence théologique, ou se dissimulent sous le terme scientifique d’un esprit de race ou d’une raison d’État. Malgré cela cependant, tout en reconnaissant dans les phénomènes sociaux une pure réalité expérimentale, conçue dans notre conscience seule, il est impossible, comme nous l’avons démontré plus haut, de les identifier aux phénomènes psychiques, de considérer les faits sociaux comme rien d’autre qu’une répétition multiple de nos idées ou sentiments individuels, et de traiter la vie sociale comme une branche seulement de la psychologie. Car, beaucoup de nos besoins et états mentaux, comme le besoin de l’air, de la lumière, du mouvement, comme les sentiments esthétiques, les états de l’âme précédant la pensée, quoique se répétant chez tout le monde, ne sont pas cependant devenus des phénomènes sociaux. L’histoire d’ailleurs ne pourra jamais être ramenée à une action réciproque des âmes humaines ; derrière les individus qu’elle emploie comme une trame vivante pour broder ses images, se font toujours apercevoir comme de certaines forces naturelles, dans lesquelles l’âme humaine est fatalement entrelacée, ne leur servant souvent que d’instrument et d’expression ; et tout essai de traiter la vie sociale comme une question de nos convictions et tendances individuelles, se brise toujours à cet obstacle, que ces mêmes convictions et tendances ont nécessairement leur source dans la vie sociale, et qu’elles ne pourraient se produire sans elle. Le seul fait de la coexistence chez les autres de mon état intérieur ne change encore en rien sa propre nature de fait psychique individuel, jusqu’à ce que cette coexistence acquière un caractère objectif, se dégageant du fin fond des âmes individuelles ; car autrement, nous retrouverions dans la vie sociale tout ce qui se répand dans les profondeurs de notre âme, tous ces courants anonymes, ces émotions indéfinies et ces ondes cénesthésiques, qui passent continuellement sous le seuil de notre pensée ; par contre, la vie sociale elle-même serait une vie essentiellement subjective. C’est pourquoi le phénomène social ne peut être jamais identifié avec la somme des phénomènes psychiques ; individuel (étant psychique lui-même), il s’oppose néanmoins toujours à notre vie intérieure par sa vie autonome, par sa pression objective, par son indépendance entière de notre volonté intérieure.
Mais ce même caractère objectif du phénomène social, par lequel il s’oppose aussi bien à un état particulier de mon âme, qu’à sa multiple répétition dans le total des âmes humaines, est conditionné en même temps nécessairement par cette multiple répétition d’un état subjectif dans la masse des cerveaux individuels. D’un côté donc, le phénomène social, quoiqu’il ne s’identifie pas avec l’état psychique individuel, possède néanmoins toujours son équivalent psychologique individuel, en raison duquel, malgré son objectivité, il s’unit intimement à la vie de l’individu ; le besoin social par exemple, incorporé dans une certaine marchandise, est en même temps mon besoin propre, réel ou possible, qui peut se comprendre, et qui pourrait exister alors même qu’il n’y aurait personne excepté moi ; dans les lois nous retrouvons les idées et les intérêts, qui, si même elles n’ont pas pour nous une valeur vitale, comme les nôtres propres, ont néanmoins dans chaque cas, toujours une valeur psychologique, sont compréhensibles, et d’une manière ou d’une autre s’accrochent aux motifs intérieurs de notre conduite. D’un autre côté, le phénomène social, n’existant que dans la conscience individuelle de chaque homme, comme l’exige le principe du phénoménalisme, est cependant conditionné nécessairement par une répétition multiple de son équivalent psycho-individuel dans les autres cerveaux humains, sans quoi il perd son caractère objectif, s’identifiant avec un état psychique ordinaire. Le phénomène social est ce qu’il est (c’est-à-dire un certain objet psychique) pour ma conscience, grâce à cela seul, qu’il est — psychologiquement — la même chose pour les consciences des autres ; que ce même besoin ou idée que j’aperçois en moi-même, comme contenu d’un fait social donné, je puis l’apercevoir aussi chez beaucoup d’autres individus. Car, il est clair, que si un fait quelconque, ressemblant par sa nature aux faits sociaux, un certain objet d’utilité, ou bien une certaine idée, se réfléchissait seulement dans mon âme, m’était utile ou compréhensible à moi seul, et par contre, privé de contenu et inappréciable en tant que besoin ou concept pour tous les autres, qu’un tel fait resterait essentiellement individuel et ne pourrait entrer dans la vie sociale. On pourrait donc dire, que le phénomène social possède comme deux faces : par l’une il s’adresse aux masses humaines, comme une abstraction qui résume en elle et fige dans une forme constante la variabilité individuelle des états psychiques, le type de l’espèce, dans lequel se réconcilient et se retrouvent mutuellement les besoins, sentiments et concepts individuels des différents hommes ; par l’autre, il communique d’une manière intime avec l’âme de l’individu, il atteint les profondeurs individuelles de chaque homme, ne réfléchissant que son propre besoin, sentiment ou concept personnel. C’est par exemple, la valeur d’échange d’une marchandise, s’opposant par sa forme constante et abstraite de prix, à l’utilité variable que présente la marchandise comme objet de consommation ; c’est la loi formulée dans le code et agissant par l’intermédiaire d’une organisation d’État, ou le mot d’ordre d’une lutte sociale arboré sur l’étendard d’un parti, en opposition à ces intérêts personnels, idées et sentiments, ressentis particulièrement par chaque homme, avec la variété qui lui est propre, et qui cependant ont leur expression commune dans cette forme cristallisée, abstraite et publique, se retrouvent tous dans cette loi ou ce mot d’ordre. L’une constitue le caractère objectif du phénomène social, est comme un foyer, qui, centralisant en lui les ressemblances des âmes humaines, s’oppose à chacune séparément et en même temps à toutes, comme objet indépendant, pourvu d’une vie autonome. L’autre, constitue son caractère psychologique, est la liaison qui unit intimement cette abstraction objective à la vie des individus, la fragmentant en des milliers de réflexions subjectives ; elle est ce que je retrouve dans la marchandise comme étant mon propre besoin, dans une loi, comme mon propre intérêt, dans l’idée sociale, comme ma propre conception ; elle est cette réalité immédiatement ressentie dans les profondeurs de l’âme de chaque homme, sans laquelle le phénomène social ne posséderait aucun contenu et planerait comme une abstraction vide au-dessus de la vie humaine. Les deux côtés du phénomène social se complètent donc réciproquement et indispensablement : sans le premier, il passe totalement dans le domaine de la psychologie individuelle ; sans le second, dans la métaphysique ultra-phénoménale. Exclure l’un ou l’autre serait impossible, car cela équivaudrait à vider la nature même du fait, à méconnaître celles de ses propriétés, qui s’imposent universellement à notre expérience.
Cependant, dans la sociologie contemporaine existent deux courants, qui paraissent tendre à diviser entre eux cette duplicité des faces du phénomène social, et à légitimer théoriquement un seul de ces deux caractères qui se complètent mutuellement en elle. Nous parlons des méthodes que représentent MM. Durkheim et Tarde. M. Durkheim, contemplant la face objective du phénomène social, son caractère abstrait et collectif, s’imposant d’une manière coercitive aux consciences individuelles comme quelque chose de spontané et d’entièrement indépendant d’elles, s’efforce de bannir toute psychologie du domaine social. M. Tarde, par contre, ne voit que le caractère psychologique du phénomène social, le côté de son individualisation dans les cerveaux humains, et considérant « l’objectivité » sociale de Durkheim comme une « illusion ontologique, traite la sociologie comme une sorte de ramification de la psychologie, tenant totalement dans ses chapitres sur l’invention et l’imitation. Le caractère artificiel de la distinction, ce daltonisme étrange qui ne permet à aucun de ces savants de voir qu’une seule face du phénomène social, conduit très logiquement aux résultats tout à fait contradictoires, aux méthodes qui s’excluent réciproquement, mais dont aucune cependant, d’après nous, n’a de chance de prévaloir sur l’autre, car la nature réelle des faits exige leur complément mutuel, protestant vigoureusement contre cette défiguration qu’on leur impose, contre cette demi-nature psychologique ou objective qui leur est arbitrairement imputée par les savants sociologues français. D’où provient aussi, que les définitions sociologiques de Durkheim et de Tarde, mises en regard les unes des autres, font l’effet comme d’une antinomie philosophique, entre les termes contradictoires de laquelle l’esprit humain doit osciller continuellement, sans aucune solution, forcé logiquement de les admettre tous les deux. Ces deux théories se combattent mutuellement d’une manière acharnée ; et cependant, à travers chacune d’elles se laisse entrevoir une face de la réalité, qui demande instamment à être complétée par l’adversaire ; c’est un malentendu entre les deux côtés d’une médaille, dont chacune prétendrait à constituer le tout. Si donc M. Durkheim affirme que le phénomène social se reconnaît d’après ce qu’il existe indépendamment de ses expressions individuelles, et qu’il possède un pouvoir de coercition extérieur qu’il exerce sur les individus ; s’il soutient que chaque fait social n’existe que dans un groupe pris collectivement et ne peut jamais être identifié avec les formes sous lesquelles il se réfracte dans les cerveaux individuels, il a pleinement raison, il est d’accord avec l’intuition de la vie même, car c’est seulement d’après ces propriétés objectives que nous pouvons discerner nos états psychiques individuels des phénomènes sociaux. Mais M. Tarde a de même complètement raison, lorsqu’il oppose à « l’ontologie » objective de Durkheim ces affirmations : que, de même qu’un groupe social se compose seulement d’individus, de même un fait social se compose des faits individuels, qui en constituent les uniques et vrais éléments ; que c’est seulement de la variabilité individuelle psychique que peut se dégager une « objectivité » sociale d’un caractère constant. Et de même que le fait d’avoir méconnu le côté psychologique des phénomènes sociaux doit conduire M. Durkheim aux erreurs d’une « ontologie scolastique » (pour répéter l’expression de Tarde), à considérer les faits de la vie collective comme choses métaphysiques, existant d’une manière tout à fait indépendante de toutes les consciences individuelles, on ne sait pourquoi et pour qui, de même le fait d’avoir méconnu le côté objectif des phénomènes sociaux restreint la méthode d’analyse de M. Tarde à la psychologie de l’imitation et de l’invention (qui, rigoureusement, n’est que de la psychologie individuelle, puisqu’il ne peut y en avoir d’autre), lui permet de chercher dans les faits individuels la cause déterminante des faits sociaux, ce qui suffit pour retirer toute base à la sociologie proprement dite. Ainsi par exemple, l’apparition dans l’histoire sociale des chemins de fer, possède d’après Tarde sa source dans les cerveaux de Papin, de Watt, de Stephenson (voir « Sociologie élémentaire » loc. cit.), quoique, considérée de ce côté-ci, elle ne puisse être un objet d’étude que pour un psychologue, tandis que la sociologie doit étudier un tel fait au point de vue de l’époque historique de son apparition, rechercher ses causes dans les capacités et besoins sociaux, si elle ne veut pas abdiquer complètement au profit de la psychologie propre, si elle tient à apprécier les faits donnés précisément de ce côté-là, qui par sa nature propre échappe nécessairement à la méthode psychologique.