I. La Nounou · 01
Sur le versant français, les dernières ramifications des Pyrénées se subdivisent à l’infini comme pour relier aux plaines les hauts sommets qui surplombent l’Espagne, formant autant de vallées pittoresques aux cours d’eau torrentueux qui vont grossir les rivières voisines. Rien d’aussi frais, d’aussi beau que ces vallons sauvages, à la végétation luxuriante, à la Flore splendide.
Au nord du Val d’Andorre, non loin de la petite ville de Foix, dans une verte vallée qu’arrose un petit affluent de l’Ariège, se dresse le Château de la Vigeraie, aux vieilles tours, au parc immense, aux magnifiques prairies qui, des grilles du parc, descendent en pentes verdoyantes jusque sur le bord du torrent.
Àl’époque où commence notre récit, le château était habité par l’unique descendant de cette antique famille : Gilbert de la Vigeraie, après avoir dissipé sur l’asphalte parisienne une bonne partie de son patrimoine, en compagnie de quelques jolies dégrafées, avait compris à temps la nécessité de revenir au berceau de ses pères conquérir une nouvelle virginité et raffermir sa fortune ébranlée, loin, bien loin des séductions enchanteresses de Paris.
Àune petite distance du Château de Vigeraie, sur les bords du Salat, dans une vieille ferme seigneuriale, habitait la comtesse douairière de Civray, en compagnie de sa nièce Olympe d’Aunac, sœur du marquis. L’époux d’Olympe avait été tué dans un duel à propos de quelque chanteuse de café-concert, ne laissant à sa femme qu’un fils adoré : c’est à l’éducation du jeune Louis d’Aunac que les deux femmes consacraient toutes leurs préoccupations ; c’était pour lui donner un compagnon de jeux et de travail qu’elles recueillirent et adoptèrent un petit neveu pauvre auquel la douairière donna le nom de Paul de Civray : les deux enfants ne tardèrent pas à s’éprendre l’un pour l’autre d’une affection qui devait un jour dépasser les bornes prescrites par la nature. Mais n’anticipons pas sur les événements.
La Comtesse de Civray, qui avait reporté sur Olympe et le Marquis toutes ses affections, avait résolu le mariage de Gilbert. Bien plus : elle lui avait trouvé la plus charmante et la plus riche des héritières.
Éveline d’Armoize, d’un grand nom et d’une immense fortune, était orpheline : la première entrevue eut lieu à Toulouse, au couvent de l’Assomption, sous l’œil maternel de la Supérieure, qui était une amie d’enfance de Madame de Civray. Après un premier moment d’embarras bien naturel, les deux jeunes gens se plurent beaucoup ; et, lorsque le Marquis, avec une noble aisance, demanda à la Supérieure l’insigne honneur de revenir faire sa cour à Mademoiselle d’Armoize, celle-ci rougit et sourit si agréablement que la Douairière l’embrassa avec emportement sur les deux joues en la suppliant d’accepter le titre de Marquise, avec la main de Gilbert.
Éveline jeta un rapide regard du côté de la Supérieure, et, la voyant sourire, répondit qu’elle ne pouvait qu’être honorée d’une telle alliance… — Embrassez donc votre fiancée, Monsieur le Marquis, dit alors la respectable religieuse. Et les jeunes gens, émus, échangèrent le doux baiser des fiançailles.
Le Marquis fit sa cour de la façon la plus correcte, et le mariage fut célébré dans la vénérable église de Saint-Sernin.
Les nouveaux époux, ivres de bonheur et d’amour, partirent immédiatement pour le Château de la Vigeraie, en compagnie de l’excellente douairière, Deux forts trotteurs faisaient voler le landau qui emportait toute cette joie, car la capricieuse Éveline avait exigé ce mode de voyager. Le tête-à-tête du landau et les contacts forcés des deux amants ne tardèrent pas, malgré la présence de la douairière, à mettre le feu aux poudres. Les baisers, d’abord furtifs, devinrent peu à peu plus hardis, plus longs, plus serrés… La comtesse de Civray ne cessait de se pencher par la portière ouverte, sous prétexte d’admirer le paysage, mais en réalité pour ne pas gêner les jeunes gens : ivres de ces bécots répétés, Éveline et Gilbert pensaient aux délices de la nuit de noces et maugréaient au fond du cœur contre la longueur de la route. Si le voyage parut long aux tourtereaux, il le fut bien plus pour la comtesse qui craignait à tout instant de devenir le témoin forcé de la consommation du mariage. On arriva enfin ! Réjouissances, festins, bal public, feux d’artifices précédèrent et suivirent le banquet nuptial préparé par Olympe. Puis… eut lieu le coucher de la mariée… Et neuf mois après, jour pour jour, naissait Joséphine de la Vigeraie.