III. Sur la piste des Woongas
C’était Mukoki, en effet, qui, tant bien que mal, avait remis d’aplomb les chiens restés avec lui. Le vieux trappeur n’était pas dans un état beaucoup plus brillant que Wabi. Ses traits tirés et sa figure contractée indiquaient l’épuisement auquel il était en proie.
On le fit s’étendre à son tour sur la peau d’ours, auprès du feu, et le conducteur du traîneau de Rod lui prépara une nouvelle soupe.
— Wabi attraper vous…, gloussait l’Indien en grimaçant un sourire. Beau, cela, très beau !
L’heure n’était point aux effusions.
— Les minutes sont précieuses, déclara Wabi. Nous devons aussitôt rebrousser chemin. Un jour d’avance ou de retard, dans la poursuite des Woongas, peut nous faire réussir ou tout compromettre.
— Prenez mes chiens, dit le conducteur du traîneau de Rod. Il y en a six, de bonnes bêtes solides, et point surmenées, car nous suivions paisiblement notre route… Ce qui d’ailleurs vous a permis de nous rejoindre. Vous pourrez leur accoler trois ou quatre des vôtres, parmi les meilleurs. Il serait bon, toutefois, d’accorder, aux uns et aux autres, une bonne heure de repos et de leur servir une nourriture substantielle. Vous en profiterez pour vous restaurer sérieusement et vous reposer vous-mêmes. Sinon, vous n’irez pas loin… Vos forces vous trahiront.
Mukoki gloussa son approbation et ce fut à qui se hâterait d’amasser à nouveau du bois, pour alimenter le foyer et en allonger la flamme.
Un campement provisoire fut installé et le conducteur du traîneau de Rod déballa ses provisions. Les chiens venus de Wabinosh House étaient terriblement affamés. À la vue et à l’odeur du gros quartier de viande que l’homme se mit à découper, ils jetèrent un grondement de concupiscence, leurs mâchoires claquèrent et une furieuse mêlée s’ensuivit.
Ils furent séparés à grand-peine par leurs compagnons humains. Et, quand le tumulte se fut apaisé, chaque bête reçut une livre entière de viande. Les quatre hommes se firent rôtir des morceaux sur les braises du foyer. De la neige, aussi, fut mise à fondre, pour le café.
Quand chacun fut bien repu, on tria les chiens. Quatre furent adjoints aux six qui étaient en bonne forme, et ce total de dix fut partagé entre le traîneau de Wabi et celui de Mukoki. L’homme qui avait conduit Rod attacherait le restant à son traîneau et, à petite vitesse, regagnerait Wabinosh House.
On se partagea également provisions et munitions, dont Muki et les deux jeunes gens prirent la meilleure part.
Car il avait été décidé que, une fois atteint le lac Nipigon, les trois chasseurs de Woongas ne s’attarderaient point à rallier la factorerie. Mais ils regagneraient de biais, immédiatement, leur ancienne piste.
On se mit en marche, à rebours, à travers forêts, bois et plaines, et quand apparut la vaste surface glacée du lac Nipigon, le soleil commençait à baisser sur l’horizon désertique. Il ne donnait plus aucune chaleur et, d’instant en instant, la température se refroidissait.
En moins d’une demi-heure, son globe rouge aurait complètement disparu, et brusquement, comme il arrive dans le Northland, la nuit aurait, sur la terre, étendu ses ailes rapides.
Elle vous enveloppe, cette nuit du Nord, comme une chose palpable et mouvante, tel un rideau de ténèbres que l’on pourrait presque toucher de la main.
Il en fut donc ainsi lorsque les trois hommes arrivèrent au bord du lac Nipigon, sur lequel Mukoki, qui allait en avant, lança, le premier, les chiens.
Le vieil Indien, qui avait retrouvé toute son énergie, courait à côté de son traîneau, qui ouvrait la piste. Wabi, encore las, était couché dans des fourrures, sur le second traîneau, que Rod, qui était le plus dispos des trois hommes, suivait à toutes jambes.
Mais, tout en courant, Roderick songeait à tous ces événements imprévus qui s’étaient déroulés en de deux jours à peine. Il pensait à sa mère aimée qui, à Detroit, attendrait vainement son retour.
Et, par-dessus tout, le hantait l’image de Minnetaki qu’il avait délivrée déjà six mois auparavant, et qui maintenant se retrouvait captive des hors-la-loi.
Avant qu’il ne l’eût rejointe, s’il la rejoignait jamais, qu’est-ce que Woonga aurait fait d’elle ? Quel sort affreux, en cet instant même, était le sien ?
La course hâtive, mais savamment rythmée, se poursuivait sur le lac Nipigon, tandis qu’au-delà des forêts s’éteignait la rouge lueur solaire. Semblable à un immense linceul, la surface blafarde de neige et de glace du lac allait se perdre au loin, dans les ténèbres.
Wabi, maintenant, s’était relevé de ses fourrures, et les trois hommes se reposaient toutes les dix minutes sur un des traîneaux et leur course.
Rien ne semblait pouvoir guider Mukoki, qui continuait à diriger la marche. Pas une minute cependant il n’hésita. Car le ciel n’avait pas tardé à s’illuminer d’étoiles. Puis ce fut au tour de la lune de rouler à l’orient, sur les noirs horizons, son énorme boule de feu, toute palpitante, en un indicible spectacle, tel qu’en offrent parfois les nuits radieuses du Grand Nord.
Àmesure que cette boule montait vers le zénith, sa couleur rouge sang fit place à la teinte incarnat de la fleur-des-élans. Puis elle s’argenta merveilleusement, pour devenir ensuite un grand disque d’or pâle, suspendu dans l’éther, d’où il fit ruisseler, sur l’immensité neigeuse, sa splendeur étincelante.
Pas un bruit ne troublait cette vaste sérénité, hormis le crissement doux des patins des traîneaux, le craquement léger de la neige sous les pattes des chiens, et quelques mots entrecoupés que, de temps à autre, Rod et ses compagnons échangeaient.
Il était un peu plus de huit heures du soir à la montre de Rod, lorsque Wabi, se retournant vers le jeune Blanc, lui cria, en désignant de la main une longue ligne sombre, qui tranchait nettement sur la surface blanche du lac :
— Voilà la forêt ! La traversée est achevée…
Les chiens las parurent comprendre ce que signifiaient ces paroles, et y trouver un renouveau de vigueur. Le chien de flèche huma l’odeur des sapins et des baumiers, et lança un aboiement, à la fois plaintif et joyeux.
Àmesure qu’avançaient les traîneaux, les cimes aiguës et élancées des arbres de la forêt se découpèrent plus nettement, sur cette nuit lunaire. Cinq minutes plus tard, les deux attelages faisaient halte à l’extrémité sud-ouest du lac Nipigon, et les chiens haletants se couchaient sur le sol, confusément mêlés. Soixante milles avaient été parcourus depuis l’après-midi.
— Nous allons camper ici ! dit Wabi. Je ne tiens plus debout… Ce n’est qu’à l’aube d’ailleurs, que nous pourrons reconnaître notre ancienne piste.
Mukoki, déjà, avait pris une hache et commençait à abattre les ramures qui se trouvaient à sa portée.
— Toi, Rod, reprit Wabi, occupe-toi du feu ! Muki et moi, nous allons construire un abri.
En moins d’une demi-heure, une hutte, faite de branches de baumiers était terminée et, devant elle, ronflait un beau feu, tout pétillant d’étincelles. Il fut chargé de bûchettes et Mukoki, s’enfonçant avec Wabi sous l’abri aux senteurs résineuses, s’y enveloppa avec lui dans des fourrures, pour s’endormir presque aussitôt.
Rod, beaucoup moins fatigué qu’eux, demeura à veiller. Il s’assit devant le foyer, en continuant à l’alimenter et en regardant, dans l’obscurité, danser la flamme aux formes fantastiques. Les chiens s’étaient aplatis autour du feu, la vie semblait les avoir abandonnés.
Des profondeurs de la forêt arrivait, par moments, le hurlement solitaire d’un loup. Un gros hibou blanc vint voleter au-dessus du campement, en faisant retentir son cri stupide, presque humain : « Hello ! Hello ! Hello ! » Les arbres craquaient sous la gelée.
Mais ni le hurlement du loup, ni le craquement des arbres, ni le cri de fou du visiteur ailé ne réveillaient, sous la hutte, les dormeurs.
Une heure s’écoula de la sorte. Rod était toujours assis auprès du feu, son fusil posé sur ses genoux. Son esprit continuait à travailler, et l’image de Minnetaki captive à le hanter. Il avait l’impression bizarre, très nette cependant, qu’en ce même moment elle aussi veillait et pensait à ses sauveurs.
Tout à coup, par une de ces télépathies mystérieuses qui, parfois, agissent si puissamment en nous, il lui sembla voir la jeune fille, non plus en imagination, mais en chair et en os. Elle était, comme lui, assise dans la nuit, près d’un feu qui flambait.
Ses beaux cheveux noirs luisaient aux reflets de la flamme et pendaient en lourdes tresses sur ses épaules. Ses yeux fixaient sauvagement le foyer ardent, comme si, pour une suprême délivrance, elle eût été prête à s’y élancer.
Et, derrière elle, si près d’elle qu’il n’aurait eu qu’à allonger la main pour la toucher, un homme se tenait debout, dont l’aspect le fit frissonner d’horreur. C’était, avec sa face diabolique de Peau-Rouge, Woonga, le chef bandit, le hors-la-loi en personne. Il parlait, avec volubilité à Minnetaki et, soudain, tendant le bras vers elle, dans un geste menaçant…
Avec un cri inconscient qui fit sursauter les chiens, Rod se leva d’un bond. Avait-il été la proie d’un rêve ? Ou bien s’agissait-il d’une vision prémonitoire ?
Vainement il essaya de secouer l’effroi qui s’était emparé de lui et de retrouver son calme. Il alla vers le feu, le tisonna et le rechargea de combustible, jusqu’à ce qu’une véritable colonne de flammes et d’étincelles montât dans la nuit, illuminant les arbres alentour.
Roderick fut un peu rassuré par cette grande clarté. Il se rassit auprès du feu et tenta de sommeiller.
Mais, une fois encore, le fantôme de Minnetaki se dressa devant lui. Auprès d’elle se tenait toujours Woonga, à la hideuse figure et au geste menaçant.
De nouveau Rod sursauta en se frottant les yeux ; une sueur froide lui baignait les membres. Mais, cette fois, il ne tenta plus de se rendormir. Sa montre, qu’il tira et approcha de la flamme, marquait plus de minuit. Dans une heure, il devait réveiller ses compagnons.
Il se mit donc à préparer le petit déjeuner et donna à manger aux chiens. À une heure et demie précise, il entra dans la hutte, alla vers Wabi et le secoua par l’épaule.
— Lève-toi ! lui cria-t-il dans l’oreille. Il est temps de se remettre en route !
Le jeune homme se dressa sur son séant en s’étirant et, peu après, il vint, suivi de Mukoki, rejoindre Rod près du feu.
Rod s’efforça de paraître calme. Il ne souffla mot de sa double vision. La situation était, par elle-même, suffisamment triste. Mais, tant qu’il put, il pressa ses compagnons et, le premier, avala son déjeuner.
Mukoki se mit bientôt en devoir de repérer leur ancienne piste, celle qu’ils avaient tracée la semaine précédente, de retour à Wabinosh House, après leur grande randonnée vers le nord.
Elle suivait tout d’abord une longue coulée, pratiquée dans la forêt par un cours d’eau gelé en hiver, et dont il suffisait de remonter le lit.
On se mit donc immédiatement en marche, sous la lumière de la lune, qui commençait à redescendre dans le ciel et à allonger les ombres sur le sol. Puis elle disparut derrière les arbres et il n’y eut plus, pour éclairer les ténèbres, que la lueur des étoiles.
Les deux traîneaux avançaient lentement sur le sol cahoteux, et la pente que suivait le lit du torrent, toujours plus étroit, se faisait aussi de plus en plus rude. Finalement, après plus de quatre heures d’une marche fatigante, la forêt s’éclaircit et, comme les trois hommes étaient parvenus au faîte d’une crête abrupte, Mukoki commanda :
— Halte !
Sur l’autre versant de la montagne s’étendait, à peine distinct dans la nuit, un chaos de rochers, d’arbres rabougris, puis des bois, des vallons et des ravins. Il était de toute nécessité d’attendre le jour, avant d’aller plus loin.
Un petit feu fut construit autour duquel la caravane fit cercle. Au bout d’un temps qui parut interminable au trois hommes tant ils étaient fébriles, apparut enfin la pâle lueur de l’aube, suivie bientôt d’une rapide aurore.
Rien, à partir de ce point, ne subsistait de l’ancienne piste. Mais le vieux trappeur qu’était Mukoki eut vite fait de repérer jusqu’aux moindres buissons et, avec un gloussement de satisfaction, déclara qu’on était dans la bonne voie.
On marcha tout le jour, sauf une halte d’une heure pour le déjeuner et pour l’indispensable repos, Rod et Wabi admirant la sûreté avec laquelle le vieil Indien dirigeait les traîneaux.
Ses yeux étaient constamment en éveil. Parfois, il arrêtait les chiens et s’écartait, à droite ou à gauche. Il ne disait rien, et ni Rod ni Wabi ne soufflaient mot. Ils laissaient agir Mukoki, ainsi que le chasseur expérimenté qui ne fait ni geste ni bruit, tandis que son chien est occupé à flairer et à relever une piste indécise.
De temps à autre, eux aussi reconnaissaient, pour être passés auprès auparavant, quelque bouquet d’arbres, quelque rocher caractéristique qu’ils avaient déjà contourné, quelque ravin qu’ils avaient suivi.
Il arrivait même, là où l’ombre plus opaque avait entravé le dégel, que reparussent momentanément leurs anciens pas, signe certain que l’on suivait la bonne route.
Mais comment Mukoki parvenait-il, sans autre indice que ceux qui avaient pu se graver dans l’étonnante mémoire de ses prunelles, à relier entre eux tous ces points ? Wabi lui-même en était stupéfait.
Quant à Rod, il se demandait avec une croissante inquiétude comment, une fois livré à lui-même, il arriverait à se débrouiller et à se tirer d’affaire. Seule, la pensée de Minnetaki, qui l’appelait dans l’inconnu et tendait vers lui ses bras suppliants, Minnetaki qu’il fallait délivrer, empêchait son courage de faiblir.
On campa dès le coucher du soleil. Comme le soir précédent, une hutte de feuillage fut improvisée près d’un grand feu. Rod, Wabi et Mukoki veillèrent à tour de rôle sous la lune et les étoiles, jusqu’au lendemain matin.
Dans l’après-midi du second jour, Mukoki, qui toujours allait en tête en scrutant le terrain et jusqu’aux plus imperceptibles indices, poussa soudain un cri aigu.
— Hutte ! dit-il, en étendant le bras. Regardez !
Une expression de triomphe se peignait sur son visage.
C’était bien en effet l’ancien campement, la hutte encore intacte, faite de ramures de pins et de baumiers, sous laquelle, en s’en revenant à Wabinosh House, les trois hommes avaient dormi.
Wabi posa sa main frémissante sur le bras de Rod, qui n’était pas moins ému.
— C’est le moment ou jamais… Car à présent, Roderick, ton intervention sera décisive.