‹ Les Chasseurs d’orChapitre 4 sur 19 · IV. L’homme aux pieds d’ours

IV. L’homme aux pieds d’ours

Roderick Drew se sentait défaillir. Quelle responsabilité redoutable était désormais la sienne !

Quelle route avait-il suivie, le jour où il s’était séparé momentanément de ses compagnons, pour s’en aller à l’aventure, à la poursuite d’un gibier ?

Devant la hutte abandonnée s’étendait une large clairière ensoleillée, où la neige fraîche avait complètement fondu. Rien, aucune trace ne subsistait.

Et on lui disait :

— Va devant toi !

Les chiens, heureux de se reposer, s’étaient étalés sur la neige. Un silence angoissant régnait parmi les trois hommes. Roderick adressait au ciel une prière muette.

Il se souvenait bien d’avoir marché vers le sud, et c’est dans cette direction qu’un peu au hasard il s’avança, son fusil sous le bras, suivi, à quelque distance, par Wabi et par Mukoki, qui ne voulaient point le troubler.

Àson grand étonnement, il reconnut quelques buissons, qui lui parurent plus familiers que les autres. Six mois auparavant, il n’y aurait même pas prêté attention.

Mais, dans sa longue randonnée hivernale, au cours de la chasse aux loups, puis en quête de la mine d’or, il avait insensiblement parfait son acuité visuelle, mais d’une manière qui le laissait néanmoins perplexe et hésitant.

Il savait aussi qu’il était descendu dans une large vallée, qu’il repéra sans peine, dans son ensemble tout au moins, et il se remémorait en avoir remonté la pente opposée. Mais à quel point exactement ? Il n’aurait su le dire.

Il s’arrêta longuement, en interrogeant, de toutes ses prunelles, de tout son esprit, le paysage chaotique qui s’étendait devant lui.

Sa perplexité ne fit qu’augmenter. Il se retourna et vit, à une trentaine de pas derrière lui, Wabi et Mukoki, qui l’observaient. Son trouble s’en accrut davantage.

Le sentiment de son impuissance le submergea et les larmes de désespoir humectèrent ses yeux. Minnetaki était-elle donc à jamais perdue ?

Il serait demeuré là jusqu’à la nuit, aussi pétrifié qu’une statue, si, tout à coup, un éclair fulgurant traversant l’espace, n’était venu éblouir son regard.

La lueur éblouissante partait du versant opposé. Elle était émise par un énorme bloc de glace, placé en équilibre sur un rocher, où quelque avalanche, en un caprice étrange de la nature, l’avait déposé.

C’est ce bloc, aussi transparent et pur comme du cristal, qui, faisant la fonction d’un prisme, réfractait un rayon solaire et envoyait au jeune homme son message.

Roderick, en effet, se souvint aussitôt qu’il était passé près de ce bloc. Il pâlit de joie et, avec un cri étouffé, fonça de l’avant, aussi rapide qu’un chevreuil.

Ses compagnons, auxquels il n’avait même pas pris la peine d’expliquer ce qui advenait, et qui se demandaient s’il n’était pas devenu fou, pouvaient à peine le suivre avec les traîneaux, tandis qu’il dévalait dans la neige les pentes de la vallée, puis en remontait l’autre versant, les yeux toujours fixés sur le signal miraculeux.

Quand il fut auprès du bloc bleuâtre, il dut s’arrêter, hors d’haleine. Ce ne fut qu’au bout de quelques instants qu’il put, en quelques mots brefs, mettre au courant de cette intervention quasi divine Wabi et Mukoki.

Il tira fierté de leur enthousiasme et, dès qu’il eut retrouvé sa respiration, il reprit sa route vers la crête de la montagne.

Quand il l’atteignit, le soleil commençait à décliner sur le froid horizon. Mais, les sens en alerte et sûr de lui, les souvenirs affluèrent.

Dans d’autres circonstances, et n’eût été le tragique de la situation, Wabi et Mukoki se fussent divertis à voir le jeune Blanc se baisser, se relever, regarder autour de lui, puis se baisser et se relever encore, et suivre la piste invisible avec l’assurance d’un vieux trappeur.

Et comme la nuit enténébrait le ciel, Roderick tomba pile sur une minuscule clairière, où des bûches à moitié consumées étaient celles-là même qu’il avait rencontrées ici même la semaine précédente. Celles qu’avaient laissées derrière eux les ravisseurs de Minnetaki !

Alors sa poitrine se gonfla d’espoir, son cœur battit à se rompre.

Les mêmes os, les mêmes débris de repas étaient éparpillés autour du foyer mort. Rod se repéra tout à fait.

Mais il chercha vainement sur le sol l’empreinte du pied menu qu’il y avait alors trouvée. Vainement, Mukoki, remuant la neige, chercha celles des hommes qui étaient passé là, avec leurs raquettes, celles aussi des traîneaux et des pattes des chiens. Un jour de dégel avait suffi pour tout effacer.

— Il faut passer la nuit ici, dit Wabi. Nous examinerons les lieux quand on verra clair…

En dépit de la joie délirante de Rod, qui battait des mains comme un enfant, le front de Wabi demeurait soucieux, et celui du vieil Indien ne l’était pas moins.

Une nuit encore ! pensaient-ils. Une nuit de perdue ! L’avance de plusieurs jours des Woongas était telle, à cette heure, qu’en admettant même que leur piste fût repérée, il devenait singulièrement improbable de les rejoindre en temps utile. À moins qu’un événement imprévu…

Les deux hommes évitèrent de communiquer leurs appréhensions à Roderick, et de l’attrister. Une hutte de bouleau fut construite, un feu allumé et, une fois de plus, la petite caravane s’endormit jusqu’au lendemain.

Ce fut Mukoki qui, plus résistant, monta la garde. Rod et Wabi, qui étaient à bout de force, dormaient si profondément qu’il n’eut pas le courage de les réveiller ni l’un ni l’autre pour la relève coutumière.

Le soleil était déjà levé lorsque les jeunes gens sortirent de la hutte, en s’étirant les membres. Et, tout de suite, ils eurent honte de leur mollesse. Mukoki n’était plus là.

Le vieil Indien n’avait point perdu son temps et, quand il reparut, au bout d’une bonne demi-heure, sa figure cuivrée exprimait une indubitable satisfaction.

— Eh bien ? demanda Wabi.

Mukoki étendit le bras dans la direction du nord-ouest.

— Ils sont partis par là…, gloussa-t-il.

Le vieux trappeur avait, par un juste raisonnement, conclu tout d’abord que les hors-la-loi avaient dû dans un premier temps se diriger vers le sud, qui s’était révélé pour eux sans issue, pour redresser leur marche vers le nord, afin d’aller se perdre aux solitudes inexplorées du Grand Désert Blanc.

Observant avec soin le terrain et les plissements du sol, Mukoki avait gagné un vallon, orienté vers le nord-ouest, et qu’il avait suivi.

Ce vallon était fort étroit, ses parois rocheuses escarpées et, en beaucoup d’endroits, le soleil n’y pénétrait qu’imparfaitement.

Bientôt le sagace Indien avait reconnu sans hésiter des traces de pas sur la neige, auxquelles avaient succédé des taches de sang, signe qu’il y avait des blessés parmi les Woongas.

Puis, à un tournant du vallon, où un gros cèdre étendait son ombre impénétrable, étaient apparues nettement cette fois, les empreintes de deux traîneaux, suivies de leurs chiens et d’une douzaine d’hommes.

Les yeux de Mukoki étincelaient d’une flamme brûlante, la flamme de la bataille.

Les deux traîneaux, expliqua-t-il, étaient sans aucun doute, ceux qui emmenaient Minnetaki à Kenogami House, avec son escorte, et que les Woongas avaient capturés, après avoir tué ceux qui les conduisaient.

Les chiens furent rapidement attelés et les trois hommes s’engagèrent avec eux dans le vallon.

Poussant l’attelage, à qui deux nuits de repos consécutives avaient rendu toute sa vigueur, ils dépassèrent les traces de sang relevées par Mukoki, puis, une heure après, en retrouvèrent d’autres plus larges et plus pressées.

Soudain, Mukoki, qui allait en tête, fit halte. Un cadavre, raidi par la gelée, était étendu en travers de la piste, la face sur la neige.

L’Indien alla vers le corps, le retourna, et il lui fut facile, ainsi qu’à Wabi, de reconnaître un des hommes de Wabinosh House. Il avait dû être fait prisonnier, au cours de la lutte, et avait été emmené par les Woongas. Sans doute avait-il tenté de s’échapper. Peut-être aussi, était-il déjà gravement blessé et, pour s’en débarrasser, les Woongas l’avaient abattu d’un coup de hache. L’entaille terrible faite par l’acier dans son crâne, était béante.

Rod regardait, horrifié.

Wabi et Mukoki prirent le cadavre par les pieds et le tirèrent sur un des côtés de la piste, puis, en guise de tombe, le recouvrirent de neige. Après quoi, on se remit fébrilement en marche.

Le vallon, qui se continuait toujours et dont les pentes devenaient de plus en plus inaccessibles, était un guide sûr. À chaque instant, d’ailleurs, reparaissaient la piste des ravisseurs et celle de leurs traîneaux. Car le soleil qui était, en cette saison, encore bas sur l’horizon, ne descendait guère jusqu’au fond, très creux, du vallon.

Les taches rouges étaient toujours aussi nombreuses et, parallèlement, Mukoki remarqua les empreintes des patins des traîneaux étaient plus profondes ; elles atteignaient, à tout moment, les couches inférieures de la neige.

Les Woongas avaient dû, sans perdre de temps à les panser, charger leurs blessés sur les traîneaux, ce qui, nécessairement, en avait ralenti la marche.

— Bon… Bon cela…, grogna Mukoki à plusieurs reprises.

La journée, entrecoupée de très courts moments de repos, s’écoula ainsi.

La course était devenue aussi folle que celle qui avait eu lieu, trois jours avant, à la poursuite de Rod.

Comme la nuit commençait à assombrir le ciel, les trois chasseurs d’hommes tombèrent sur d’autres débris d’un feu de campement, près duquel deux huttes avaient été construites, avec des branches de cèdre.

Ici encore, les faits parlaient d’eux-mêmes. Il apparaissait évident que l’une d’elles, la plus spacieuse, avait été réservée à Woonga en personne, tandis que ses Indiens avaient occupé l’autre.

Vers cette hutte, de petits pas, menus, menus, s’étaient aussi dirigés, qui ne pouvaient être autres que ceux de Minnetaki. Rod et ses compagnons, comme lui, sentirent, à cette découverte, un frisson leur courir dans le corps.

Et plus intense encore fut leur émotion quand, à l’intérieur de la hutte, ils trouvèrent derechef de larges taches rouges, qui voisinaient avec des linges ensanglantés.

Était-ce Minnetaki qui était ainsi grièvement blessée ? Ou Woonga lui-même ?

Dans la seconde hutte, deux corps d’indiens étaient étendus. L’un d’eux était déjà froid. L’autre était tiède encore. Tous deux portaient des traces de coups de feu. Blessés dans la lutte qui avait eu lieu avec les hommes de Wabinosh House, ils étaient venus expirer là.

Tandis que Rod et Wabi les contemplaient avec une joie sauvage, Mukoki s’était rendu vers les débris du feu et en avait soulevé les cendres avec les mains. Une braise encore chaude y était enfouie.

Il grogna à nouveau :

— Bon… Très bon cela…

Rod et Wabi étaient venus le rejoindre. À la vue du tison sur lequel, gonflant ses joues parcheminées, soufflait Mukoki agenouillé pour en faire rejaillir les étincelles et allumer leur propre feu, les deux jeunes gens comprirent aussitôt qu’on se rapprochait de l’ennemi. Les hors-la-loi avaient eu leur marche entravée par les blessés. On les rattrapait donc.

Mais ils n’en demeuraient pas moins graves et angoissés car ils n’oubliaient pas les taches de sang.

Le repas du soir fut promptement cuit et absorbé, et les chiens harassés, dont les pattes recommençaient à saigner, ayant reçu double ration, il fut décidé que l’on continuerait à marcher une partie de la nuit.

Les traces, plus fraîches maintenant, des ravisseurs étaient nettement visibles, sous la lune oblique et sous les étoiles, et de nombreux milles purent encore être parcourus.

Deux heures de repos seulement furent prises, un peu avant l’aube, à l’abri d’un rocher qui formait avec un autre, sur lequel il s’appuyait, une cavité bien abritée.

Et quand le jour se leva, les empreintes, laissées derrière eux par les Woongas, étaient à ce point récentes que Mukoki, avec sa science infaillible de vieux trappeur, déclara sans hésiter :

— Eux passer ici, il y a quatre heures seulement !

L’heure décisive approchait.

Les trois hommes tinrent un bref conseil, à la suite duquel il fut décidé que les chiens et les deux traîneaux seraient momentanément laissés en arrière, sous l’abri du rocher, sorte d’ancienne tanière abandonnée, qui s’enfonçait assez profondément dans le sol pour les contenir et dissimuler. Les trois chasseurs, bien approvisionnés de munitions, continueraient seuls, avec une hâte qui, désormais, ne devait pas exclure la prudence.

Il était dix heures environ lorsque les trois hommes, qui avaient l’impression d’être sur les talons des Woongas, atteignirent l’extrémité de la vallée. Là, celle-ci, après s’être élargie, bifurquait en deux branches complètement divergentes.

Une surprise tant soit peu troublante les attendait. La piste bifurquait, elle aussi. Les Woongas s’étaient partagés en deux groupes. Un des traîneaux avait suivi la branche nord-est, tandis que l’autre avait pris la direction du nord-ouest. Sur lequel des deux traîneaux étaient Woonga et Minnetaki ?

Les trois compagnons s’interrogèrent mutuellement du regard. Rod, le premier, ne pouvant hésiter plus longtemps, s’engagea à tout hasard, sur la piste nord-est, afin de chercher quelque nouvel indice. Il n’avait pas parcouru cent yards qu’à l’aspect d’un groupe de buissons épineux qui bordait la droite de la piste, il s’arrêta brusquement, et un grand cri d’émotion, qu’il ne put contenir, s’échappa de ses lèvres.

Àl’une des branches, qui faisaient saillie sur la piste, était accrochée une longue mèche tressée de cheveux noirs et soyeux, qui brillait sous le soleil.

Wabi et Mukoki, entendant le cri poussé par Rod, l’avaient aussitôt rejoint. Ils virent, comme lui, sans oser y toucher tout d’abord, la superbe tresse noire, et nul d’entre eux ne douta une seule seconde qu’elle n’appartînt à Minnetaki. Et ils frémissaient en songeant à son épaisseur.

Ce fut Mukoki qui tira la branche à lui et en fit doucement tomber la tresse brillante. Après quoi il poussa un long sifflement, signe chez lui du pire dégoût, le peu d’anglais qu’il savait étant incapable de l’exprimer.

Puis il prononça :

— Minnetaki sur l’autre traîneau !

Il montra la mèche à ses deux compagnons.

— Regardez… Cheveux coupés, pas arrachés par épines… Woonga les placer là pour tromper nous.

Et, sur-le-champ, il rebroussa chemin, pour s’engager sur l’autre piste. Rod et Wabi le suivirent.

Au bout d’un quart de mille, le vieux trappeur s’arrêta et, sans souffler mot (ce qui était suffisamment éloquent) désigna du doigt, tout contre le sillage du traîneau, l’empreinte d’un petit pied.

Àpartir de ce moment, l’empreinte du mocassin de Minnetaki apparut, à intervalles presque réguliers.

Il semblait bien que la jeune fille avait demandé à mettre pied à terre, afin de laisser derrière elle, pour ceux qui viendraient éventuellement la secourir, une trace indubitable de son passage.

Telle était du moins la pensée de Mukoki, et Wabi s’y ralliait entièrement.

Il n’en était point de même pour Rod. À mesure que l’on s’éloignait vers le nord-ouest, un malaise indéfinissable s’emparait de lui. Et si Mukoki se trompait ?

Sa confiance dans le jugement et dans la sagacité du vieil Indien était, d’ordinaire, absolue. Mais il ne pouvait s’empêcher de songer que si les Woongas avaient été capables de couper une mèche des cheveux de Minnetaki, pour la suspendre aux épines d’un buisson, ils pouvaient tout aussi bien lui avoir enlevé ses mocassins, pour en fabriquer des empreintes imaginaires.

Le coup de la mèche n’était-il pas lui-même une ruse, dans laquelle les hors-la-loi comptaient bien faire tomber leurs poursuivants ? Ceux-ci se croiraient très fins en refusant d’y croire, alors qu’en réalité ils ne feraient que s’enferrer, en s’engageant sur la piste opposée.

Un instinct secret, qu’il n’arrivait pas à se formuler à lui-même, mais qui, à chaque pas, s’imposait davantage à sa pensée, semblait avertir Rod. Une voix intérieure, étrangement impérieuse, lui criait :

« Minnetaki n’est pas ici ! »

Il n’osait cependant, de peur qu’on se moquât de lui, faire part de ses soupçons à ses deux compagnons, dont l’assurance le troublait.

Àla fin, cependant, n’y tenant plus, il se hasarda à dire avec quelque embarras :

— Écoute, Wabi, je retourne sur mes pas et vais suivre l’autre piste. Si je ne trouve rien au bout d’une heure, je reviendrai vous rejoindre.

Wabi tenta de le dissuader, lui représentant le danger qu’il y avait, pour leur faible troupe, à se couper en deux tronçons. Mukoki, pris à témoin par Wabi, se contenta, pour toute réponse, d’un geste vague.

Rod tint bon et, revenant en arrière, à toute vitesse, il se retrouva à l’énigmatique bifurcation.

Là, il emboîta la piste nord-est et, le cœur battant, repassa devant le buisson où il avait découvert la tresse soyeuse.

Cela le conforta dans son intuition et il fila droit devant lui.

Au bout d’une heure, il n’avait rien découvert d’intéressant. La piste continuait à fuir dans la neige. Il ne s’arrêta point cependant, ni ne revint sur ses pas.

Quel était donc ce quelque chose d’inconnu, qui, dans le tréfonds de son âme, continuait à le pousser en avant ? Et, plus il allait, plus il se persuadait qu’il était dans la bonne voie, que Wabi et Mukoki faisaient fausse route. C’était comme un invincible aimant qui l’attirait. Quoiqu’il ne fût pas superstitieux, il en était tout bouleversé.

Une seconde heure passa.

Le pays devenait de plus en plus âpre et sauvage. Ce n’étaient que crêtes rocheuses déchiquetées, crevasses et ravins où devaient, au printemps, se précipiter en écumant maints torrents.

Instinctivement, Rod avait ralenti son allure. Il tenait sous le bras son fusil, prêt à tirer. À chaque instant, d’énormes rochers, placés en travers de la piste, qui les avait contournés, semblaient posés là tout exprès, pour faciliter quelque embuscade.

Comme il venait de dépasser l’un d’eux, aussi gros qu’une maison, le jeune homme sentit son sang se glacer dans ses veines. Pour la seconde fois, un cadavre était jeté au beau milieu de la piste.

C’était un Indien. Il était étendu sur la neige, les bras ouverts, la figure tordue par l’agonie. Il avait dans le dos, entre les deux épaules, une large blessure faite par un coutelas, et la neige l’entourait était, sous le soleil, empourprée d’un sang frais. Il n’y avait pas trace de lutte et la mort ne devait pas remonter à plus d’une heure.

Rod demeura quelques instants à contempler ce spectacle d’horreur. Qui avait tué cet homme ? Était-ce Minnetaki, qui avait ainsi frappé dans le dos un de ses ravisseurs ? Puis, sans s’attarder plus longtemps, il reprit sa course, tout en redoublant de prudence.

La piste du traîneau continuait sur un terrain tellement accidenté qu’il en semblait presque impraticable.

Il avait certainement fallu toute l’habileté du conducteur pour pouvoir s’y frayer un passage.

Soudain Rod, qui continuait à observer le sol avec attention, fit halte. La piste d’un grand ours, dont les larges pattes étaient fortement empreintes sur la neige, coupait celle du traîneau.

Roderick ne douta point que la bête, réveillée de son sommeil hivernal par la tiédeur du soleil, n’eût profité du beau temps précoce pour s’aventurer un peu hors de son repaire.

Poussé par une curiosité, et avec toutes les précautions nécessaires, il suivit pendant une cinquantaine de mètres la trace du plantigrade.

Elle descendait vers l’amorce d’un étroit ravin, que ne tardait pas à obstruer complètement un de ces vastes blocs erratiques, semés là par quelque cataclysme préhistorique, et semblable à ceux dont il avait déjà, sur sa route, rencontré tant de spécimens.

Ici, sans doute, l’ours avait sa tanière dans une fissure du rocher, où il s’était faufilé.

Rod continuait également à avancer et, à son grand étonnement, il s’aperçut que la fissure traversait le rocher de part en part, pour donner accès à la suite du ravin.

Celui-ci, qu’écrasaient, à droite et à gauche, deux murs de falaises taillées à pic, et qui par moments se rejoignaient presque, rappelait par son aspect, quoique en plus petit, le fameux ravin où Rod et Wabi avaient, dans le passé, vécu tant d’heures angoissantes, celui qui, avait déclaré Rod, enfermait le secret de la mystérieuse mine d’or.

Roderick suivit durant encore une centaine de mètres le couloir rocheux affreusement sinistre, et il se préparait à revenir en arrière, quand cessèrent brusquement les empreintes des pattes de l’ours.

C’étaient des pas d’homme qui les remplaçaient !

Page 1