X
Le Guet-apens.
En se voyant ainsi attaqués à l'improviste, les voyageurs éprouvèrent d'abord un moment de folle terreur et ne songèrent qu'à chercher leur salut dans la fuite; mais promptement ranimés par les encouragements de M. Prescott qui, lui, avait bravement fait face au danger, et peut-être honteux d'abandonner ainsi leur maître et leur jeune maîtresse sans essayer de les défendre, les peones ne tardèrent pas à tourner bride; à leur tour, ils chargèrent résolument les bandits. Ceux-ci avaient supposé avoir bon marché des voyageurs; surpris par ce retour offensif, ils hésitèrent et mirent plus de mollesse dans leur attaque.
La défense s'organisait, le combat était rétabli, le résultat de la lutte devenait incertain; Matadiez et son digne ami Trabuco commençaient à être sérieusement inquiets; plusieurs de leurs compagnons avaient succombé, d'autres lâchaient pied: la position se faisait pour eux de plus en plus difficile.
Mais les deux bandits étaient gens de ressource et surtout fort experts en matière de guet-apens; de plus ils tenaient énormément à toucher la prime magnifique qui leur avait été promise pour la capture de M. Prescott et de sa fille; une plus longue hésitation pouvait les perdre; leur parti fut pris en un instant pour tenter un effort désespéré, qui, d'une façon ou d'une autre, serait décisif.
Matadiez jeta un cri strident; aussitôt toutes les torches s'éteignirent à la fois, et l'obscurité la plus profonde remplaça aussitôt la lueur blafarde grâce à laquelle, jusqu'alors, les combattants avaient pu s'entrevoir et diriger presque sûrement leurs coups.
Le combat continua donc dans les ténèbres; amis et ennemis se mêlèrent, se ruant les uns contre les autres avec un acharnement sans pareil.
Tout à coup de grands cris se firent entendre, et une dizaine de cavaliers, tenant chacun une torche allumée de la main gauche, s'engouffrèrent comme un ouragan sous la voûte en poussant le cri de guerre des rancheros.
Presque aussitôt une masse énorme de terre et de pierres détachées de la cime du voladero, tomba avec un fracas épouvantable au milieu des combattants, dont plusieurs furent littéralement broyés sous son poids.
Il y eut alors un désordre horrible, une panique effroyable parmi ces hommes acharnés à s'entre-égorger; les bandits comprirent que la partie était perdue pour eux, ils ne songèrent plus qu'à gagner au pied et s'élancèrent au hasard, poussés par l'instinct de la conservation.
Mais la fuite elle-même leur était devenue impossible; la partie de la voûte qui s'était écroulée avait formé derrière eux une infranchissable barrière; devant eux les rancheros, la carabine à l'épaule, n'attendaient qu'un signe de leur chef pour les tuer à bout portant.
Ce chef était don Pablo; il se tenait immobile, l'épée à la main, à deux pas en avant de sa troupe, contenant à grand-peine son cheval qui se cabrait de terreur, et cherchant d'un regard anxieux ceux au secours desquels il était accouru.
M. Prescott et sa fille avaient disparu. Un instant le jeune homme trembla qu'ils ne fussent ensevelis sous les décombres de la voûte, et une pâleur mortelle envahit son mâle visage.
--Bas les armes et pied à terre, misérables! cria-t-il d'une voix rude.
Les bandits obéirent avec une rapidité qui témoignait de la crainte qu'ils éprouvaient.
Ils n'étaient plus que huit, dont cinq avaient reçu de graves blessures, et ne se tenaient debout qu'avec les plus grandes difficultés.
Don Pablo les examina les uns après les autres avec la plus sérieuse attention.
--Que sont devenus vos chefs? dit-il enfin. Les bandits gardèrent le silence.
--M'entendez-vous? reprit-il avec un ton de menace qui fit courir un frisson de terreur dans les veines des plus braves.
--Ils nous ont abandonnés pendant l'obscurité, répondit enfin un blessé; nous ne savons ce qu'ils sont devenus.
Il y eut un silence de quelques secondes, pendant lequel on eût entendu battre le cœur dans la poitrine de ces misérables.
Don Pablo fixait sur eux un regard farouche.
--A genoux! reprit-il, et recommandez-vous à Dieu, vous allez mourir!
--Grâce! s'écrièrent-ils en joignant les mains avec une inexprimable angoisse.
--Pas de grâce! dit-il sèchement, et, se tournant vers ses cavaliers, il leva lentement son épée au-dessus sa tête.
Dix coups de feu éclatèrent, se confondant dans une seule détonation.
Un cri horrible se fit entendre, les, bandits roulèrent sur le sol.
Ils étaient morts.
--Justice est faite, dit froidement l'implacable ranchero, abandonnons aux coyotes les cadavres de ces misérables et mettons-nous à la recherche de ceux dont ils avaient voulu faire leurs victimes.
Santiago Ramírez s'approcha respectueusement de lui:
--Señor don Pablo, lui dit-il, les deux chefs se sont échappés; ne craignez-vous pas qu'ils aient réussi dans les ténèbres à s'emparer de mon maître et de ma jeune maîtresse?
--C'est ce que nous saurons bientôt, répondit le jeune homme d'une voix sourde.
--Et nous, que devons-nous faire, señor?
--Nous accompagner provisoirement; votre sûreté l'exige.
Santiago Ramírez s'inclina et rejoignit les autres peones, qui se rangèrent derrière les rancheros. Sur un signe de don Pablo, les cavaliers sortirent au galop de la voûte; au bout de quelques minutes, ils se retrouvèrent en rase campagne, hors de l'ombre projetée par la masse imposante du voladero.
La nuit était claire et étoilée, la lumière suffisante pour qu'il fût facile, à une assez grande distance, de distinguer les divers accidents du paysage; les torches, devenues inutiles, avaient été éteintes.
Les rancheros galopaient ainsi depuis vingt minutes environ, lorsqu'ils se trouvèrent presque subitement en face d'une troupe assez considérable de cavaliers rangés en bataille en travers de la route, et qui semblaient leur barrer le passage.
--_Qui vive_?--Qui vive?--cria une voix forte.
--_Mejico e Independencia_!--Mexique et Indépendance!--répondit aussitôt don Pablo en continuant d'avancer.
--_Qué gente_?--Quelles personnes?--reprit la voix?
--Rancheros.
Un hurrah joyeux accueillit cette dernière réponse, et un cavalier s'élança au-devant de don Pablo.
Ce cavalier était M. Prescott.
Les deux troupes se confondirent en une seule. Les nouveaux venus faisaient partie de la cuadrilla de don Pablo; le jeune homme les avait laissés en arrière pour éclairer la route et arrêter les fuyards.
M. Prescott était pâle, défait; il paraissait en proie à une grande agitation; tout son flegme britannique avait disparu; il était accablé de douleur.
--Ma fille, s'écria-t-il, dès qu'il fut près de don Pablo, ma fille, où est ma fille?
Le jeune homme baissa tristement la tête sans répondre.
--Oh! reprit le vieillard en se tordant les mains avec désespoir, elle est morte!
--Non! non! s'écria vivement don Pablo, elle vit.
--Où est-elle alors, rendez-la-moi, ma fille, je la veux.
--Hélas! elle a disparu; mais, ajouta-t-il vivement, elle ne saurait être bien loin encore, nous la retrouverons, je vous le jure; sans doute elle aura fui pendant le combat.
Le vieillard hocha tristement la tête à plusieurs reprises.
--Non, dit-il avec amertume, elle a été enlevée, j'en suis sûr! les misérables me l'ont ravie.
--Revenez à vous, Monsieur, miss Anna ne peut-elle donc pas s'être échappée comme vous à la faveur des ténèbres?
--Je vous répète, don Pablo, qu'elle a été enlevée comme je l'ai été moi-même.
--Que voulez-vous dire?
--Un bandit s'est jeté en croupe sur mon cheval, a saisi la bride et m'a entraîné malgré tous les efforts que j'ai tentés pour recouvrer ma liberté; vous voyez bien que ma pauvre fille a été elle aussi victime d'un odieux guet-apens? Oh! mon Dieu! mon Dieu!
Une sueur froide inonda le front du jeune homme.
--Malheur à moi, murmura-t-il, si ce que vous dites est vrai, Monsieur! Mais non, je ne puis le croire, cela n'est pas, reprit-il avec énergie, cela ne saurait être, miss Anna nous sera rendue; qu'est devenu le bandit qui vous a enlevé?
--Eh! le sais-je, le misérable a été arrêté par vos cavaliers; à peine libre j'ai voulu retourner sur mes pas; j'aurais retrouvé ma fille, moi, si l'on m'avait laissé me mettre à sa recherche.
Puis, vaincu tout à coup par la douleur, le malheureux vieillard se renversa sur son cheval et aurait roulé sur le sol si don Pablo ne l'avait retenu en lui jetant les bras autour du corps.
Il était évanoui.
Le jeune homme le considéra un instant avec une impression impossible à rendre.
--Pauvre père! murmura-t-il d'une voix que l'émotion faisait trembler, quelle punition terrible de son entêtement insensé! Mais, sur mon âme, je lui rendrai sa fille, je le jure, ou bien je périrai!
Les rancheros avaient mis pied à terre et installé un campement provisoire pour la nuit; don Pablo ne voulait pas s'éloigner du voladero avant d'en avoir minutieusement exploré tous les environs; il espérait ainsi découvrir quelque indice qui le mit sur les traces de miss Anna.
M. Prescott avait été étendu sur des couvertures; Santiago Ramírez et don Pablo lui prodiguaient les soins les plus empressés et essayaient par tous les moyens de le rappeler à la vie.
Le vieillard demeura près d'une heure sans connaissance. Enfin, il rouvrit les yeux, jeta des regards égarés autour de lui; puis tout à coup le souvenir lui revint, il jeta un grand cri et fondit en larmes.
Don Pablo ne l'avait pas quitté, il lui prit la main.
--Courage, lui dit-il d'une voix douce; courage, pauvre père!
--Ma fille, murmurait le vieillard à travers ses sanglots; ma fille! mon Dieu! Don Pablo, vous me la rendrez, n'est-ce pas? s'écria-t-il tout à coup en fixant sur le jeune homme ses yeux rougis par les larmes.
--Je l'ai juré, Monsieur, répondit-il d'une voix grave; Dieu a entendu mon serment.
--Soyez béni, don Pablo, pour cet espoir cependant bien faible que vous faites entrer dans mon cœur. Oh! ma fille! ma pauvre fille!
Le jeune homme confia M. Prescott aux soins de ses peones, et, après lui avoir de nouveau serré la main et répété le mot: courage! il s'éloigna à pas lents d'un air pensif.
Plusieurs feux de bivouac avaient été allumés. Don Pablo s'assit devant l'un d'eux, et s'adressant à l'un de ses officiers:
--Qu'avez-vous fait du bandit qui est venu si étourdiment donner dans votre embuscade? Vous ne l'avez pas fusillé, j'espère?
--Non colonel, pas encore, répondit l'officier, supposant que peut-être vous désireriez l'interroger; provisoirement, nous l'avons solidement garrotté et placé sous bonne garde.
--Vous avez bien fait; quel homme est-ce?
--Hum! il a l'air d'un assez triste sujet, colonel; c'est un grand drôle à mine patibulaire, taillé en hercule, qui s'est défendu comme un démon lorsque nous l'avons arrêté et qui même a blessé deux hommes.
--Donnez l'ordre qu'on me l'amène à l'instant; peut-être pourra-t-il nous fournir quelques renseignements précieux.
--Je doute qu'il consente à parler, colonel; depuis son arrestation, malgré toutes les questions qui lui ont été adressées, il s'est obstiné à ne pas vouloir répondre.
--Peut-être serai-je plus heureux que vous. Donnez, je vous prie, l'ordre qu'on le conduise en ma présence.
L'officier se hâta d'obéir; il revint au bout de quelques minutes suivi de plusieurs rancheros qui amenaient, ou plutôt portaient au milieu d'eux, car il refusait de marcher, bien que ses jambes fussent à peu près libres, notre ancienne connaissance, le señor Matadiez.
Le bandit n'avait rien perdu de son effronterie, ni de sa cynique assurance. Le seul changement qui s'était opéré en lui, c'est que ses yeux de chat-tigre semblaient lancer des flammes sous ses sourcils froncés à se joindre, et que l'expression de sa physionomie était encore plus farouche que de coutume.
Don Pablo jeta sur le drôle un regard investigateur, et s'adressant à l'officier:
--Capitaine, dit-il froidement, faites prendre les armes à dix cavaliers et qu'ils se tiennent prêts pour une exécution.
Le capitaine fit un signe, dix rancheros s'approchèrent, la carabine à la main et se placèrent silencieusement en face du prisonnier.
Celui-ci demeura impassible, indifférent en apparence à ces préparatifs dont cependant il comprit toute la menaçante signification.
--Tu es condamné à mort, prépare-toi à mourir, dit don Pablo d'un ton bref en s'adressant au prisonnier.
Le bandit sourit avec dédain.
--Je suis condamné à mort depuis ma naissance, répondit-il d'une voix railleuse; un peu plus tôt un peu plus tard, toute créature humaine doit en arriver là, c'est le but commun, nul être vivant ne le peut éviter. Faites donc de moi ce qu'il vous plaira.
--Tu ne crains pas la mort?
--Pourquoi la craindrais-je, c'est la fin de tout.
--Ou le commencement!
--Peut-être; que m'importe!
--La vie est belle cependant, quand on est jeune, fort et riche.
--Oui, mais quand on est pauvre, elle ne vaut pas la peine qu'on prend à essayer de la prolonger.
--Hum! Si au lieu de te faire exécuter, comme c'est mon droit, je te pardonnais?
--Vous plaisantez, colonel! dit le bandit avec un tressaillement involontaire.
--Suppose un instant que je parle sérieusement.
--A quoi bon supposer ce qui ne saurait être? répondit-il en haussant les épaules. Vous m'avez arrêté en flagrant délit; c'est une partie comme une autre engagée entre nous. J'ai joué, j'ai perdu, je dois payer.
--Alors, tu veux mourir?
--Je ne dis pas cela. Il y a toujours chez l'homme le plus brave un sentiment instinctif qui le pousse à conserver la vie.
--Tu peux vivre si tu le veux.
--Est-ce un marché que vous me proposez, colonel?
--C'est un marché, oui, señor Matadiez.
--Hein? s'écria le bandit dont l'œil lança un fulgurant éclair, vous me connaissez?
--Oui, je te connais.
--Et me connaissant vous me feriez grâce?
--Non seulement je te ferai grâce si tu le veux; mais encore je te rendrai riche.
--Bon; alors on peut s'entendre. Il est inutile de me tenir ainsi plus longtemps garrotté comme un _novillo_; ordonnez qu'on détache mes liens et qu'on nous laisse seuls.
--Si je fais ce que tu désires, tu n'essaieras pas de t'échapper?
--Ma foi, non; la vie me pèse, j'irai de moi-même me placer devant les carabines de vos soldats, je vous le jure, quand vous me l'ordonnerez; si vous me connaissez, vous savez qu'on peut avoir confiance en ma parole.
Don Pablo fit un signe d'assentiment.
--Déliez cet homme, dit-il.
On obéit; le bandit poussa un rugissement de joie et fit sur place un bond prodigieux sur lui-même, comme pour s'assurer qu'il était réellement rentré en possession de toutes ses facultés.
Les soldats s'éloignèrent; le colonel et le bandit demeurèrent seuls.
En recouvrant sa liberté, Matadiez avait repris toute son insouciance.
--Alors, fit-il en riant, ce ne sera pas encore pour cette fois.
Et s'approchant vivement de don Pablo:
--Colonel, lui dit-il sans lui donner le temps de lui adresser la parole, je sais ce que vous désirez de moi; je ne tromperai pas votre attente. Je vous dois la vie, je m'acquitterai loyalement; je n'ai jamais renié mes dettes, et, vive Dieu! celle-là est sacrée. Vous voulez savoir, n'est-ce pas, ce qu'est devenue la jeune fille qui a disparu? Je l'ignore; mais je le saurai bientôt, soyez tranquille. De plus, non seulement je vous aiderai à la sauver, mais encore je m'engage à vous apprendre, quoique je ne le sache pas moi-même, quel est l'homme qui m'avait payé pour m'emparer de la pauvre enfant. Vous ai-je deviné, est-ce bien là tout ce que vous désirez de moi?
--Tu m'as deviné, en effet, et c'est tout ce que je désire de toi; si tu tiens la promesse que tu me fais, je te le dis à mon tour, sois tranquille.
--Bon, ne parlons pas de cela maintenant, reprit-il d'un ton enjoué; après la réussite nous réglerons cette affaire.
--Soit. Un mot encore?
--Parlez.
--Comment te trouvé-je de si bonne composition, toi cependant si...
--Féroce? bah! dites le mot, allez, colonel; deux raisons m'ont engagé à agir ainsi que je le fais; la première, c'est que vous avez été franc avec moi, et que vous m'avez témoigné de la confiance en me rendant ma liberté sur parole; la seconde, c'est que je suis peut-être un tigre, mais qu'à coup sûr je ne suis pas un loup; je tue sans remords un homme, et cela bravement, en face, mais je répugne à enlever les enfants et les femmes, je trouve cela lâche. J'ai été malgré moi entraîné à tenter cette expédition, elle me répugnait; mais j'étais à bout de ressources et je ne voulais pas mourir de faim. Voilà mon excuse, si quelque chose peut excuser une action aussi indigne.
--Bien, je m'attendais à cette réponse, je suis heureux de ne point m'être trompé sur ton compte; allons, tu vaux mieux que ta réputation, je ne désespère pas de te voir revenir au bien.
--C'est bien difficile, colonel, répondit-il en hochant la tête... cependant qui sait?
Don Pablo appela d'un geste le capitaine qui se promenait de long en large à quelques pas en attendant la fin de ce long entretien.
--Cet homme est libre, lui dit-il, rendez-lui son cheval et ses armes.
Le capitaine s'inclina.
--Merci, dit Matadiez, cette dernière faveur achève de m'attacher à vous; adieu, colonel; avant peu vous aurez de mes nouvelles, et j'espère que vous serez satisfait; où vous retrouverai-je?
--Auprès du général Santa-Anna.
--Cela suffit, adieu.
Il salua respectueusement le colonel, reprit ses armes qu'un ranchero avait apportées, caressa son cheval, se mit en selle d'un bond, et partit ventre à terre dans la direction du voladero.
Don Pablo le suivit un instant du regard, puis il pencha son front pensif en murmurant:
--Ce moyen était le seul qui m'offrit des chances de succès; ai-je eu tort de l'employer? Peut-être!
Et il demeura plongé dans ses réflexions.