IX
Le Voladero del Macho.
C'était le soir, entre Dolores et El Miaz, petites villes de l'État de San Luis, qui, en France, passeraient tout au plus pour de grands villages, en pleine Cordillères sur les flancs d'un canyon étroit, bordé de bois touffus, de mezquite et des liquidambars, au milieu d'une clairière complètement dissimulée par le fouillis de plantes de toutes sortes, qui lui formaient de tous côtés une impénétrable muraille de verdure; douze ou quinze individus à faces patibulaires et aux guenilles sordides, mais armés jusqu'aux dents, soupaient de bon appétit autour d'un feu de veille, allumé pour éloigner les bêtes fauves et combattre le froid piquant de la nuit dans les montagnes, tandis que leurs chevaux, attachés à des piquets, broyaient à pleine bouche une copieuse provende d'herbe fraîche et de maïs.
Ce campement était tout simplement une halte de salteadores; parmi ces bandits se trouvaient deux de nos connaissances, les señores Trabuco et Matadiez, rendus méconnaissables par les élégants costumes de campesinos, tout en drap et en velours de première qualité, qui avaient remplacé les loques informes dont nous les avons précédemment vus revêtus.
Ces deux dignes personnages semblaient jouir d'une certaine considération parmi leurs compagnons qui ne leur adressaient la parole qu'avec force témoignages de respect, leur obéissaient au moindre signe, leur réservaient la meilleure place au feu et leur laissaient prendre les plus savoureux morceaux, ne se servant que lorsque les deux caballeros, si étrangement privilégiés, avaient terminé leur repas.
Du reste, rendons cette justice à ces honorables caballeros, de constater qu'ils n'abusaient en aucune façon de l'ascendant qu'ils possédaient sur leurs compagnons, et qu'ils étaient, au contraire, d'une courtoisie parfaite et d'une aménité patriarcale dans leurs rapports avec eux.
Le souper s'était terminé juste au coucher du soleil; les bandits avaient alors fait leurs préparatifs pour passer la nuit le plus confortablement possible; les uns avaient donné la provende aux chevaux, les autres apporté du bois pour entretenir les feux de veille; deux sentinelles avaient été placées, soit pour guetter l'approche des rôdeurs suspects, hommes ou fauves, soit pour veiller dans les ténèbres au salut général; puis tous ces devoirs accomplis, les bandits libres de tous soins s'étaient accommodés à leur guise autour des feux, les uns s'étaient étendus sur le sol et roulés dans leurs zarapés, n'avaient point tardé à s'endormir d'un calme et paisible sommeil; d'autres avaient allumé leurs papelitos et fumaient avec cette béatitude extatique qui caractérise tous les hommes de la race méridionale; quelques-uns enfin, sortant du fond de leurs poches des jeux de cartes crasseux et usés par l'usage, taillaient un monte effréné; bref, le camp offrait l'aspect pittoresque d'une de ces haltes de bandits ou de bohémiens que le crayon humoristique de Callot et le pinceau puissant de Salvator Rosa ont si magistralement fixées sur la toile, ou jetées sur le papier.
Le seigneur Matadiez et son digne collègue, le seigneur Trabuco, assis un peu à l'écart sous l'abri protecteur d'un jacal, que leurs subordonnés avaient construit afin de garantir leurs précieuses personnes contre l'atteinte de la froide rosée de la nuit, causaient entre eux tout en s'envoyant réciproquement au visage les formidables bouffées de fumée bleuâtre, qu'avec une régularité mathématique, ils aspiraient de leurs élégants pajillos.
--Vous conviendrez avec moi, señor Matadiez, disait le señor Trabuco, que la vie que nous menons ici n'a rien de fort agréable, et que, pour peu qu'elle se prolonge quelques jours encore, nous sommes exposés à mourir, sinon de faim, mais tout au moins d'ennui.
--Je partage complètement votre avis, mon cher compère et honorable ami, répondit Matadiez en hochant la tête d'un air significatif; notre existence au milieu de ces montages sauvages, en compagnie de gens ignorants et bornés, n'est nullement récréative; mais, qu'y faire? Patience, cela ne saurait longtemps durer encore.
--Le ciel vous entende, cher compère! car je vous avoue que s'il me fallait demeurer seulement trois jours de plus ici, malgré la riche récompense, qui nous est promise, j'abandonnerais la partie, tant je sens l'ennui et le dégoût me monter au cerveau.
--D'un moment à l'autre nous aurons des nouvelles, ceux que nous attendons doivent depuis plusieurs jours déjà avoir quitté San Luis et ils ne sauraient être loin.
--Ah! çà, vous êtes-vous bien entendu avec l'homme qui nous emploie? Est-ce un caballero sur lequel on puisse compter?
--Je le crois, il m'a été présenté par une personne dans laquelle j'ai toute confiance, et qui m'a répondu de lui sur son honneur et corps pour corps. D'ailleurs, nos conventions sont, comme vous le savez, d'une simplicité biblique; cher compère: nous livrons la marchandise et nous sommes payés sur l'heure.
--Je ne comprends pas d'autres façons de traiter les affaires.
--Ni moi non plus; de cette manière, on évite des contestations souvent très désagréables.
--Quelle espèce d'homme est ce caballero?
--Lequel? celui qui nous emploie?
--Oui.
--Ma foi, je vous avoue que je l'ignore.
--Comment! vous l'ignorez?
--Oui; voici comment les choses se sont passées: il y a quelques jours, l'ami dont je vous ai parlé me fit prier de passer chez lui pour causer d'une affaire importante. A l'heure indiquée, je fus exact au rendez-vous: mon ami m'attendait. Après l'échange des premiers compliments, il me présenta au caballero, qui se tenait silencieux auprès de lui comme étant la personne qui désirait traiter avec moi.
--Vous l'avez vu, alors?
--Oui et non.
--Comment! oui et non; je vous avoue que je ne comprends plus.
--Vous allez me comprendre à l'instant, cher compère.
--Je vous avoue que je n'en serai pas fâché; je déteste les énigmes.
--Moi de même, n'ayant jamais eu le talent d'en deviner une seule; ce caballero était enveloppé jusqu'aux yeux dans un grand manteau; les ailes de son chapeau étaient soigneusement rabattues sur son visage, et, par excès de précautions sans doute, il portait un loup de velours par les trous duquel on voyait des yeux qui ressemblaient à des charbons ardents.
--Voilà qui est étrange! ce caballero voulait sans doute garder l'incognito.
--C'est ce que j'ai supposé, et comme je me pique avant tout d'être homme du monde, j'ai compris qu'il serait de mauvais goût de montrer une curiosité indiscrète, et je n'ai pas insisté.
--Vous avez agi en véritable caballero, cher compère; seulement, je me permettrai de vous faire observer que vous avez peut-être été un peu léger en cette circonstance.
--Le croyez-vous? fit-il en riant. Vous allez en juger: Après avoir poliment salué l'inconnu, je me tournai vers mon ami:--Ce señor désire garder l'incognito? lui dis-je.--Oui, me répondit mon ami. Cela vous déplaît-il?--A moi, personnellement, en aucune façon. Je suis d'avis que chacun est libre d'agir à sa guise et de traiter les affaires comme il l'entend.--A la bonne heure! s'écria joyeusement mon ami; vous êtes bien l'homme qu'il nous faut. Que vous ai-je annoncé? continua-t-il, en se tournant vers l'inconnu, toujours silencieux à son côté. Je saluai comme je le devais à ce compliment, et je repris: Malheureusement pour moi, je ne suis pas seul. Les caballeros qui m'accordent leur confiance ont besoin d'une garantie; ce sont mes associés, je dois leur rendre compte de ma conduite. Que leur dirai-je? que je ne sais avec qui je traite? Ils me tourneront le dos en me riant au nez, et me planteront là. Les choses ne peuvent donc s'arranger ainsi; il faut avant tout nous entendre.--Cela sera facile, señor, dit alors l'inconnu d'une voix hautaine. Quel est le nombre des drôles que vous commandez?
--Pardon, señor, répondis-je, justement froissé du ton de l'inconnu et des expressions impropres dont il s'était servi, mes associés sont de très honorables caballeros, avantageusement connus, et non des drôles.
--Bien répondu, par mon âme! s'écria le señor Matadiez en se frottant les mains.
--Peu importe, reprit sèchement l'inconnu; combien sont-ils?--Ma foi, cher compère, comme le nombre ne me revint pas tout de suite à la mémoire, à tout hasard je le doublai. Vingt-cinq, répondis-je.--Soit, dit-il; et, retirant une bourse de dessous son manteau: Prenez, ajouta-t-il en me la présentant; cette bourse contient cent onces, vous en disposerez comme vous le jugerez convenable, ce sont les arrhes de notre marché. Avez-vous d'autres observations à me faire? ou bien croyez-vous maintenant pouvoir, sans trop vous compromettre, traiter avec moi? Je pris la bourse, que je mis immédiatement dans ma poche, et; comme bien vous pensez, cher compère, je jugeai inutile d'insister davantage sur ce sujet; j'étais certain que je traitais avec un caballero.
--Vous avez eu parfaitement raison, cher compère; mais pardon de vous adresser cette question, vous avez la bourse?
--Caray! je le crois bien, elle est là, répondit-il en frappant légèrement sur la poche du côté de son dolman.
--Ah! ah! il est singulier que vous n'ayez pas jusqu'à présent songé à me faire part de cette circonstance, qui est cependant d'une certaine importance.
--J'y ai songé, cher compère, seulement je devrais vous demander votre avis.
--A quel propos?
--Nous avons promis de donner quatre onces à chacun de nos compagnons pour cette expédition, n'est-ce pas?
--Quatre onces, oui, c'est parfaitement cela?
--Eh bien, je me demande si je dois leur donner des arrhes de deux onces à chacun, par exemple, ou s'il est préférable que nous partagions tout simplement le contenu de la bourse entre nous deux; voilà ce qui m'embarrasse, vous ne m'avez pas fait l'injure, je me plais à le croire, de supposer que la pensée me soit venue un seul instant de vous frustrer de la part qui vous revient dans cet argent.
--Oh! cher compère, je connais trop votre délicatesse pour avoir eu cette pensée; ma réponse sera courte, mais catégorique: je suis d'avis qu'en affaires, on doit toujours exiger des arrhes, mais ne jamais en donner.
--Parfaitement raisonné, dit l'autre en riant. Ainsi, vous concluez...?
--Dame! c'est clair, je crois: je conclus à ce que nous partagions tout simplement le contenu de la bourse entre nous.
--A la bonne heure, reprit-il en faisant le geste, de porter sa main à sa poche, vous allez être satisfait, cher compère; mais, s'arrêtant tout à coup, j'ai une proposition à vous faire, dit-il.
--Voyons la proposition, répondit le señor Matadiez en pinçant légèrement les lèvres.
--Nous nous ennuyons considérablement ici.
--Le fait est que les divertissements ne sont pas nombreux.
--Si nous taillions un monte?
--Ah! et à propos de quoi?
--Pour tuer le temps, pas autre chose.
--Voilà une proposition qui me paraît bien séduisante.
--Vous acceptez?
--Un moment, je me consulte, nous intéresserons la partie, probablement?
--Oh! une misère.
--Oui, ma part contre la vôtre, par exemple, n'est-ce pas, cher compère? dit le señor Trabuco en posant amicalement la main sur l'épaule de son digne ami et en riant sournoisement; ce serait avec bien de la joie que j'accepterais cette partie, mais je crois que nous ne tarderons pas à en jouer une autre plus sérieuse. Écoutez.
Les deux bandits prêtèrent l'oreille; presque aussitôt, ils se levèrent.
Ils avaient reconnu le galop précipité d'un cheval, dont le bruit, semblable au roulement du tonnerre, se rapprochait de plus en plus de l'endroit où ils se trouvaient.
--Qu'est cela? murmura Matadiez.
--Nous allons le savoir, répondit Trabuco; éveillons toujours nos hommes, il est bon d'être sur ses gardes.
--C'est juste; mais il est inutile de les éveiller, nos gaillards sont déjà debout; ils ont un sommeil de coyote, rien ne leur échappe.
En effet, les bandits, éveillés par le bruit toujours croissant produit par le galop du cheval, se tenaient immobiles, embusqués derrière les broussailles, la main sur leurs armes et prêts à obéir au premier signe de leurs chefs; seuls, ceux-ci avaient conservé leur place au milieu de la clairière.
Cinq ou six minutes s'écoulèrent, puis tout à coup les buissons furent violemment écartés et un cavalier, lancé à toute bride, se précipita hors des fourrés et vint, par un prodige d'équitation, s'arrêter court à deux pas des deux hommes qui n'avaient pas fait un mouvement pour l'éviter.
Ce cavalier portait le costume des rancheros mexicains; il était masqué.
--Êtes-vous prêts? dit-il d'une voix brève avec un léger accent étranger.
--Nous le sommes, répondit Matadiez non moins laconiquement.
--Alerte à tous! ceux auxquels nous avons affaire me suivent, j'ai à peine deux lieues d'avance sur eux.
--Bon! comme ils marchent au pas, c'est une heure que nous avons devant nous, d'autant plus que les chemins sont mauvais.
--Quelle imprudence de voyager ainsi la nuit dans des contrées qu'on ne connaît pas! dit Trabuco d'une voix railleuse.
--Bref, reprit l'inconnu, nos gens seront bientôt au pied du voladero.
--Ils nous y trouveront, répondit Matadiez, rien n'est changé.
--Rien, seulement le respect le plus profond pour la jeune dame et pour son père.
--Nous sommes caballeros, señor: cette recommandation est inutile.
--Ainsi, je puis compter sur vous?
--Caray! n'avez-vous pas notre parole?
--C'est vrai; alors au revoir et ne manquez pas cette occasion, nous n'en trouverions que difficilement une aussi propice.
--Combien sont-ils?
--Quinze en tout.
--Peones ou caballeros?
--Peones, mais je les crois braves.
Les deux bandits haussèrent les épaules avec dédain.
--Tout est pour le mieux, dit Matadiez.
--Vous pouvez considérer l'affaire comme terminée, ajouta en riant Trabuco.
L'inconnu les salua de la main, tourna bride et s'éloigna aussi rapidement qu'il était venu.
Lorsque le bruit de sa course se fut éteint dans le lointain, Matadiez frappa à deux reprises la crosse de son fusil sur le sol.
A ce signal les bandits reparurent.
--A cheval, et au Voladero del Macho! ordonna Matadiez.
Les salteadores bondirent en selle et s'élancèrent comme une légion de démons sur les traces de leurs chefs.
Un voladero est une montagne dont le sommet s'avance dans l'espace, tandis que, au contraire, la base se creuse de façon à lui donner à peu près la forme d'un arc tendu dont la corde n'existerait pas. Ces montagnes, fort curieuses, ne se rencontrent qu'au Mexique. Et, selon toute probabilité, cette dépression de la base, qui en eut le point caractéristique, se produit chez elles à la suite d'un de ces innombrables cataclysmes qui bouleversent incessamment ce malheureux pays.
Beaucoup de sentiers passent au pied des voladeros, de sorte qu'il semble aux voyageurs que le hasard conduit dans ces parages, qu'ils franchissent une voûte immense, dont une moitié, émiettée par le temps, serait tombée au niveau du sol, tandis que l'autre, maintenue par des attaches invisibles, serait demeurée debout par un prodige d'équilibre.
Nous ajouterons que ce n'est qu'en employant les plus grandes précautions qu'on se hasarde à passer sous un voladero, et qu'il faut qu'on y soit absolument obligé, parce que les masses de terre et les blocs de rochers qui se détachent incessamment du sommet de la montagne, menacent à chaque seconde les voyageurs de les écraser sous leur poids ou de les engloutir tout vivants.
Le lieu était donc parfaitement choisi pour une embuscade; les bandits, échelonnés à droite et à gauche de l'étroit sentier que devaient suivre les voyageurs qu'ils attendaient, n'avaient à redouter aucune intervention fâcheuse, dans un endroit justement redouté et par cela même éloigné de toute habitation.
Cependant M. Prescott et sa fille s'approchaient assez rapidement du voladero, dont ils apercevaient déjà la masse imposante se détachant en noir, à une courte distance, sur le reste du paysage.
Le gentleman anglais avait préféré adopter la coutume mexicaine et voyager de nuit, pour éviter de trop grandes fatigues à sa fille et se ménager lui-même; car, dans les parages où il se trouvait en ce moment, la chaleur est tellement intense pendant le jour, que, à moins d'être né dans le pays, il est impossible d'y résister. La marche avait été ainsi réglée: on se mettait en route le soir à six heures, on marchait jusqu'à deux heures du matin, moment où la rosée commence à tomber et le froid à devenir glacial; à deux heures, on s'arrêtait jusqu'à sept, puis on repartait pour faire une autre halte à midi et laisser ainsi tomber la plus grande force de la chaleur. Mais, comme M. Prescott connaissait le pays qu'il parcourait et qu'il savait les nombreux dangers auxquels il se trouvait exposé, il avait pris, avec une intelligence rare, ses mesures, de façon à déconcerter les salteadores et les rôdeurs de toutes sortes qu'il savait, à n'en pouvoir douter, être embusqués derrière chaque pointe de rocher ou chaque buisson.
Ses peones, sur le dévouement et le courage desquels il comptait peut-être un peu légèrement, nous le craignons, avaient été, par ses soins, bien armés et montés sur des chevaux de choix; lui-même avait jugé prudent de placer deux pistolets dans ses fontes, de s'attacher un sabre au côté, et de porter en travers de sa selle une excellente carabine; la petite troupe, composée d'une douzaine d'hommes, avait été divisée en trois détachements; une avant-garde de deux cavaliers servant d'éclaireurs, le gros du convoi, sur les flancs duquel marchaient les mules de charge, conduites par des arrieros, et une arrière-garde de deux cavaliers; cet ordre de marche, adopté le premier jour de la sortie de San Luis, avait été depuis rigoureusement suivi. M. Prescott avait, comme de raison, eu le soin de conserver auprès de lui ceux de ses peones qu'il supposait les plus braves et les plus dévoués.
C'était donc dans cet ordre que la petite caravane s'avançait vers le voladero, dont elle n'était plus éloignée que d'une distance d'une demi-lieue environ, lorsque M. Prescott commanda de faire halte.
Le convoi devint aussitôt immobile; M. Prescott se pencha à l'oreille de son mayordomo et lui dit quelques mots à voix basse.
Santiago Ramírez s'inclina respectueusement, mit pied à terre, s'approcha d'une des mules de charge et ouvrit un ballot.
--Pourquoi nous arrêtons-nous donc, mon père? demanda miss Anna d'une voix languissante.
--Parce que, mon enfant, répondit M. Prescott, nous approchons du voladero, c'est-à-dire de l'endroit le plus dangereux que nous rencontrerons sur notre route, et qu'il nous faut prendre une précaution importante.
--Laquelle donc?
--Regardez, ma fille, répondit-il laconiquement. La jeune fille n'insista pas davantage; la lune reluisait presque comme en plein jour et permettait de distinguer à une assez grande distance tous les accidents du paysage; seul, le voladero était sombre et ressemblait, tant les ténèbres y étaient épaisses, à l'entrée d'un gouffre.
M. Prescott avait fait confectionner à México, avant que d'en partir, des espèces de sacs en cuir à forte semelle, semblables à ceux que, sous Louis XV, le maréchal de Saxe voulait faire adopter à la cavalerie française. Ces sacs de cuir, Santiago Ramírez était occupé en ce moment à en chausser les pieds des chevaux.
--Comprenez-vous? dit M. Prescott à sa fille.
--Je vous avoue humblement que non, mon père.
--C'est que vous ne vous donnez pas la peine de réfléchir, reprit-il en souriant; nous allons traverser une voûte dont le sommet s'écroule à chaque seconde sur la tête des voyageurs. La dernière fois que je suis passé par ici, j'ai remarqué que la percussion du son sous cette voûte occasionnait des ébranlements qui augmentaient ces écroulements dans des proportions considérables; j'ai moi-même failli être victime d'un éboulement qui eut lieu à deux pas de moi. Pour éviter que pareille chose nous arrive aujourd'hui et diminuer le danger autant que possible, je me suis précautionné de ces sacs, dont vous ne tarderez pas à voir l'effet.
Au moment où M. Prescott achevait sa démonstration, le mayordomo achevait, de son côté, de chausser les chevaux; puis, après avoir enlevé les grelots des mules de charge, il revint reprendre sa place auprès de son maître.
--Mes enfants, dit alors M. Prescott, écoutez bien l'ordre que je vous donne; de son exécution dépend probablement notre salut à tous. Lorsque nous atteindrons ce mélèze qui se trouve à trois cents pas de nous, là, sur la droite du sentier, nous enfoncerons les éperons aux flancs de nos montures et nous nous élancerons ventre à terre; nous franchirons ainsi la voûte du voladero, et nous ne nous arrêterons que cinq cents pas plus loin. Surtout pas un cri pendant toute la durée de cette course. M'avez-vous bien compris?
--Oui, seigneurie, répondirent les peones.
--Bon. Maintenant silence et en route! Le convoi se remit en marche.
Arrivés au point que leur avait désigné M. Prescott, les peones s'élancèrent à toute bride. Grâce aux sacs de cuir dans lesquels leurs pieds étaient enfermés, les chevaux, semblables au coursier-spectre de la ballade allemande, filaient silencieusement dans l'espace, et leur galop rapide ne produisait pas le moindre bruit.
La caravane s'engouffra sous la voûte avec une vélocité vertigineuse.
Tout à coup des torches étincelèrent dans la nuit, et de derrière tous les rochers s'élancèrent des cavaliers qui se ruèrent sur les voyageurs en poussant de grands cris et en brandissant leurs armes.