‹ Les chats: Histoire; Moeurs; Observations; Anecdotes.Chapitre 18 sur 40 · CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVI.

ENFANCE DES CHATS.

Un petit chat, c'est la joie d'une maison. Tout le jour, la comédie s'y donne par un acteur incomparable.

J'ai connu un homme accablé d'affaires; sur son bureau rôdait toujours quelque petit chat. Au milieu du travail le plus grave, cet homme s'interrompait pour admirer les gambades de l'animal; plus d'une fois, il manqua d'importants rendez-vous, ne se doutant pas qu'une heure s'était écoulée à contempler le chat. C'était à son avis une heure bien employée.

Les maniaques qui cherchent le mouvement perpétuel n'ont qu'à regarder un petit chat.

Son théâtre est toujours prêt, l'appartement qu'il occupe, & il a besoin de peu d'accessoires: un chiffon de papier, une pelote, une plume, un bout de fil, c'en est assez pour accomplir des prodiges de clownerie.

«Tout ce qui s'agite devient pour les chats un objet de badinage, dit Moncrif qui connaissait bien les chats. Ils croient que la nature ne s'occupe que de leur divertissement. Ils n'imaginent point d'autre cause du mouvement; & quand, par nos agaceries, nous excitons leurs postures folâtres, ne semble-t-il pas qu'ils n'aperçoivent en nous que des pantomimes dont toutes les actions sont autant de bouffonneries?»

Même au repos, rien de plus amusant. Tout est malice & sainte nitouche dans le petit chat accroupi & fermant les yeux. La tête penchée comme accablée de sommeil, les yeux mourants, les pattes allongées, jusqu'au museau lui-même semblent dire: «Ne me réveillez pas, je suis si heureux!» Un petit chat endormi est l'image de la béatitude parfaite. Surtout ses oreilles sont remarquables dans le jeune âge par leur développement. Immenses & comiques que ces deux oreilles plantées sur un petit crâne! Le moindre bruit va droit aux oreilles qui remplissent l'appartement.

Voilà le petit chat sur pied; ses yeux sont presque aussi grands que ses oreilles. Ce qui se loge là dedans d'observations est considérable; pas un détail n'échappe. Qui sonne? qui frappe? qui remue? qu'apporte-t-on à manger? Car la curiosité est la faculté dominante du petit chat.

Feu Gustave Planche était un jour occupé à corriger des épreuves dans le cabinet de rédaction d'une Revue célèbre. Ayant terminé sa dure besogne, il pousse un soupir de satisfaction & veut prendre son chapeau pour aller respirer l'air frais du dehors.

Le chapeau avait disparu. Grand émoi dans la maison. Qui a pu s'emparer du chapeau d'un critique influent? Personne n'est entré dans le cabinet de la rédaction. Ce chapeau--médiocre--ne saurait tenter personne.

On cherche & on se rappelle que les enfants de la maison, qui jouaient tout à l'heure dans le jardin, ont fureté du côté de la rédaction.

Planche rôde inquiet dans le jardin. Les enfants sont capables de tout. Auraient-ils jeté le chapeau dans le puits? On ne trouve pas de preuves du délit, & les prévenus ont pris leur volée.

Cependant, à force de recherches, on aperçoit de la terre fraîchement remuée. Après de longues fouilles, le chapeau apparaît, enterré, bourré de gravier & de pierres. Planche, donnant un léger coup à son feutre, s'en retourne en méditant sur les caprices de l'enfance & les plaisirs singuliers qu'elle trouve à enterrer un chapeau.

Les chats ont une grande analogie avec les enfants; eux aussi sont émerveillés à la vue d'un chapeau. Ils tournent autour, le flairent, semblent inquiets, se précipitent dans l'intérieur avec délices, & quand ils passent leur tête étonnée, on les prendrait pour des prédicateurs en chaire.

[Illustration: Concert de chats.

D'après le tableau de P. Breughel.]

Certains êtres bizarres n'aiment pas cette prise de possession de leurs chapeaux par les chats. Il en est même de maussades, qui chassent brutalement ces aimables animaux, sans se rendre compte qu'ils privent les chats d'observations essentielles.

Après la curiosité vient la gourmandise.

Le physiologiste Gratiolet, voulant faire comprendre la jouissance de tous les organes quand un sentiment de plaisir s'éveille à l'occasion de l'action d'un organe sensitif quelconque, a pris pour exemple le chat dans l'enfance. Ce qu'il en dit est excellent:

«Voyez un petit chat s'avancer lentement & flairer quelque liquide sucré; ses oreilles se dressent; ses yeux, largement ouverts, expriment le désir; sa langue impatiente, léchant les lèvres, déguste d'avance l'objet désiré. Il marche avec précaution, le cou tendu. Mais il s'est emparé du liquide embaumé, ses lèvres le touchent, il le savoure. L'objet n'est plus désiré, il est possédé. Le sentiment que cet objet éveille s'empare de l'organisme entier; le petit chat ferme alors les yeux, se _considérant lui-même tout pénétré de plaisir_. Il se ramasse sur lui-même, il fait le gros dos, il frémit voluptueusement, _il semble envelopper de ses membres son corps_, source de jouissances adorées, _comme pour le mieux posséder_. Sa tête se retire doucement entre ses deux épaules, on dirait qu'il cherche à oublier le monde, désormais indifférent pour lui. _Il s'est fait odeur, il s'est fait saveur, & il se renferme en lui-même avec une componction toute significative._»

Un petit chat a son utilité & je conseille aux amis de la race féline de laisser pendant au moins deux mois l'enfant à sa mère, non pas seulement pour l'écoulement du lait.

Le père & la mère sont arrivés à l'âge de tranquillité, de quiétude & d'assoupissement, état auquel il est utile de prendre garde.

Un nouveau-né, par sa gaieté, les tire de leur paresse. Ce n'est pas lui qui les laissera dormir ni rêver. Le matin, follement il gambade sur le corps de ses parents & les lèche jusqu'à exciter leur système nerveux. Le père a beau marquer son irritation par les mouvements saccadés de sa queue; le petit chat saute sur cette queue frétillante, la mord sans craindre les coups de patte & force ses parents à prendre part à ses ébats. Ainsi contribuera-t-il à rendre la souplesse à ses père & mère, dont les membres tendaient à la paresse.