CHAPITRE XVII.
SENTIMENTS DE FAMILLE.
«J'avais deux chattes, dit Dupont de Nemours, l'une mère de l'autre: toutes deux en gésine.
«La mère avait mis bas le jour précédent. On ne lui avait ôté aucun de ses petits.
«La jeune étant à sa première portée eut un accouchement très-pénible. Elle perdit la connaissance & le mouvement à son dernier petit, encore non dégagé du cordon ombilical.
«La mère tournait & retournait autour d'elle, essayant de la soulever, lui prodiguant tous les mots de tendresse qui chez elles sont très-multipliés des mères aux enfants.
«Voyant à la fin que les soins qu'elle prenait pour sa fille étaient superflus, elle s'occupa en digne grand'mère des petits qui rampaient sur le parquet comme de pauvres orphelins. Elle coupa le cordon ombilical de celui qui n'était pas libre, le nettoya, lécha tous les petits & les porta l'un après l'autre au lit de ses propres enfants pour leur partager son lait.
«Une bonne heure après, la jeune chatte reprit ses sens, chercha ses petits, les trouva tetant sa mère.
«La joie fut extrême des deux parts, les expressions d'amitié & de reconnaissance sans nombre & singulièrement touchantes. Les deux mères s'établirent dans le même panier; tant que dura l'éducation, elles ne le quittèrent jamais que l'une après l'autre, nourrirent, caressèrent, guidèrent ensuite indistinctement les sept petits chats, dont trois étaient à la fille & quatre à la grand'mère.
«J'ignore, s'écrie Dupont de Nemours pour conclure, dans quelle espèce on fait mieux.»
Il est certain que le sentiment maternel est extraordinairement développé chez la chatte: on pourrait citer nombre d'anecdotes à ce sujet tirées de divers auteurs; mais j'ai une extrême défiance des histoires attendrissantes sur le compte des animaux. Un observateur de la portée de Dupont de Nemours, un Leroy (malheureusement ses fonctions & ses aptitudes l'éloignèrent de la race féline), on peut les croire; mais qu'ils sont rares les esprits qui veulent bien se contenter des phénomènes naturels sans les enjoliver!
L'auteur de la _Folie des animaux_, Pierquin de Gembloux, cite également un trait d'amour maternel chez la chatte qui paraît digne de croyance:
«M. Moreau de Saint-Méry, dit-il, avait une chatte souvent mère, & toujours inutilement, parce qu'on ne lui laissait pas élever sa famille. Cependant, pour ne pas trop l'affliger & donner quelque écoulement à son lait, on ne lui ôtait qu'un petit chaque jour. Pendant cinq jours, elle avait subi ce malheur. Le sixième, avant qu'on eût visité son panier, elle prend le dernier enfant qui lui restait, le porte au cabinet de son maître & le lui dépose sur les genoux. Le nourrisson fut sauvé; mais la mère le rapportait tous les jours & n'avait point de tranquillité que le maître n'eût fait au petit quelque caresse & n'eût renouvelé l'ordre d'en prendre soin.»
Il faudrait une plume d'une extrême délicatesse pour donner l'idée d'un ménage consacré à l'éducation du nouveau-né.
Où trouver le dessinateur pour rendre une couvetée de chats, tous les trois entrelacés, la mère s'appuyant comme sur un fauteuil contre le père étendu, le petit chat dans les pattes de sa mère?[29]
[Note 29: Je trouve dans mes cahiers de notes un croquis d'après nature moins amusant qu'un coup de crayon; mais je le donne tel quel: «Jamais je n'ai vu d'aussi beaux allongements que ceux du chat, de la chatte & de leur petit, le 10 juin 1865, à midi & demi.
«J'ai passé une heure à les regarder tous trois dans leur longueur, étendus sur un divan, la chatte, la tête pendue sans force, le matou accablé, & le petit chat lui-même pris de mouvements nerveux dans les pattes & les oreilles.
«Les laboureurs qui s'étendent à l'ombre des meules de foin, après une rude matinée de travail, ne sont pas plus fatigués. Pourtant la famille de chats n'a rien labouré depuis ce matin.
«Il faut que quelque phénomène se passe dans la nature pour amener ces affaissements, ces secousses nerveuses qui traversent & agitent leurs membres.»]
Combien s'aiment tendrement ces animaux!
[Illustration: D'après une peinture du comédien Rouvière.]
C'est avec des roucoulements de colombe que la mère appelle son petit, quand on l'enlève à ses embrassements. Et comme elle le cherche, à peine a-t-il fait quelques pas dans la chambre voisine!
Lui aussi, le père, joint sa voix aux accents suppliants de la chatte, si quelqu'un fait mine de toucher au nourrisson.
Ce sont des léchements & d'infinis baisers à trois; & le petit chat, quoique la dépression du crâne & le nez aplati des premiers jours lui donnent une apparence de mauvaise humeur, se rend bien compte de ces caresses.
Je doute que l'amour maternel aille plus loin chez la femme que chez la chatte.
Le petit chat a atteint six semaines. C'est habituellement l'époque de son départ. Il est sevré, son éducation est ébauchée. On l'a promis depuis sa venue au monde à des amis émerveillés des délicatesses de la mère, de la mâle tournure du père.
La transmission héréditaire des qualités de ses parents va subir son développement dans une autre maison.
Il est parti! La chatte inquiète parcourt l'appartement, cherche son petit, l'appelle pendant quelques jours jusqu'à ce qu'heureusement la mémoire s'altérant lui enlève l'image de celui pour lequel elle avait montré tant de sollicitude.
[Illustration: D'après J.-J. Grandville.]