CHAPITRE XVIII.
DE L'ATTACHEMENT DES CHATS AU FOYER.
On pourrait citer de nombreux exemples de chats qui, emmenés dans de nouveaux domiciles, revinrent, malgré l'éloignement, à l'ancien logis, guidés par un flair aussi subtil que celui du chien.
Un curé de campagne fut un jour élevé en grade & appelé à diriger les âmes d'une petite ville voisine, à cinq lieues de l'ancienne paroisse.
Son intérieur se composait jusque-là d'une vieille servante, d'un corbeau & d'un chat, trois êtres qui animaient la maison. Le chat était quelque peu voleur; le corbeau, taquin, sans cesse le picotait de son bec; la vieille servante criait après l'un, après l'autre, & le curé s'intéressait aux disputes de ce petit monde.
Le lendemain de l'emménagement à la ville, le chat disparut. Avec une sorte d'inquiétude le corbeau sautilla dans tous les coins de la cour, cherchant son compagnon. Quant à la vieille servante, elle semblait regretter qu'aucun morceau de viande ne lui fût enlevé par le chat, & le curé craignait que cette tristesse, tournant contre lui, ne lui fît subir l'avalanche de récriminations habituellement réservées à l'animal.
Quelques jours après, un des anciens paroissiens du curé vint lui rendre visite & lui demanda si c'était à dessein qu'il avait laissé son chat au village.
On le voyait miauler aux portes du presbytère; certainement le paysan l'eût rapporté à son maître, s'il n'avait cru qu'on voulait s'en débarrasser.
Maître & servante ayant protesté vivement contre cette accusation d'abandon, le chat fut ramené pour leur plus grande joie; mais l'animal disparut encore une fois, sans s'inquiéter des sentiments d'affection qu'il inspirait.
De nouveau le curé fut averti que son successeur était troublé par les gémissements du chat qui, sinistre, errait par le jardin & affectait d'offrir une désolée silhouette sur les murs du presbytère qu'il ne voulait pas abandonner.
Une seconde fois l'animal fut ramené à la ville dans une misère affreuse. Depuis huit jours il était parti: depuis huit jours il semblait ne pas avoir mangé. Ses os se comptaient sous sa robe sans lustre; l'animal faisait piteuse figure.
La vieille servante alors abusa de soins & de prévenances pour le matou; elle lui offrait de gros lopins de viande & laissait la porte du garde-manger ouverte comme par mégarde, flattant ainsi les instincts de l'animal.
Une si grasse cuisine ne put enchaîner le chat. L'ancien foyer lui tenait au cœur; il portait aux murs du précédent presbytère l'attachement des personnes âgées qui ne survivent pas à une expropriation.
On apprit que l'entêté animal, plat comme une latte, poussait de lamentables miaulements qui fatiguaient le village; même il était à craindre qu'un paysan ne lui envoyât un coup de fusil pour en débarrasser le canton.
La vieille servante, malgré l'ingratitude du matou, conservait pour lui une vive affection; dans son bon sens, elle trouva un remède désagréable, mais qui, suivant elle, devait faire paraître la nouvelle cure un lieu de délices pour le chat.
S'étant emparé de l'animal, un homme l'introduisit dans un sac & trempa sac & chat dans une mare, après quoi le matou fut ramené à ses anciens maîtres, dans un état d'extrême irritation; mais là se terminèrent ses escapades.
Cet instinct particulier qui ramène les chats au foyer, malgré les dangers, a été appliqué en Belgique à un pari où furent engagées de grosses sommes.
Il est de mode chez les Flamands de faire courir des pigeons & de baser des paris sur l'oiseau qui, le premier, revient à un but déterminé.
[Illustration: _Fac-simile_ d'un dessin d'Eugène Delacroix.]
Or un paysan paria que douze pigeons, transportés à huit lieues de distance, ne seraient pas rentrés à leur colombier avant que son chat, lâché au même endroit, eût regagné son logis.
Le chat a la vue courte; il aime la vie sédentaire; s'il buissonne, c'est dans un endroit sec ou semé d'un vert gazon; l'eau & la boue lui déplaisent; tout homme lui inspire une profonde terreur.
Le pigeon, planant dans les airs, échappe à ces dangers. Voler au loin appartient à sa nature: la mort seule l'empêche de revenir à son colombier.
On se moqua d'autant plus du paysan que, dans le parcours décidé, un pont séparait deux rives, & qu'il semblait impossible que le flair du chat ne fût mis en défaut par cet obstacle.
Le chat triompha de ses douze adversaires, revint au logis avant les pigeons & rapporta une grosse somme d'argent à son maître.
L'histoire est authentique; elle ressemble pourtant à la tradition du chat de Wittington, au conte du _Chat botté_ & à tous les récits populaires dans lesquels l'animal aide les pauvres gens à se tirer d'embarras.
C'est que le manteau du Conte cache de vives réalités, qu'il est seulement une fiction durable à force de sens & de bon sens, que les œuvres d'imagination doivent contenir une forte part d'observations profondes, & que lui-même, le conseiller aulique Hoffmann, en saupoudrait ses plus fantastiques compositions.
[Illustration]