‹ Les Chevaliers du Clair de LuneChapitre 33 sur 65 · Chapitre 1

Chapitre 1

Le lendemain du jour où M. le baron Gontran de Neubourg et ses trois amis, après avoir pris connaissance de son manuscrit, déclarèrent au domino que l’association des Chevaliers du clair de lune était fondée, un coupé de régie s’arrêta rue de la Michodière, à l’angle du boulevard des Italiens. Un homme en descendit.

C’était un bizarre personnage et qui mérite quelques lignes de description.

Vêtu d’un gros paletot marron, les yeux abrités par des lunettes vertes, cet homme, dont il était difficile de préciser l’âge, avait le visage couturé de cicatrices profondes dont on ne pouvait déterminer l’origine.

Etaient-ce des brûlures ? était-ce le résultat d’une petite vérole épouvantable ?

Nul n’aurait pu le dire.

Le personnage aux lunettes vertes paya le cocher, s’engouffra sous une porte bâtarde, suivit un escalier sombre, et le gravit en s’appuyant à la rampe.

Il monta ainsi jusqu’au troisième étage, et s’arrêta devant une porte sur laquelle on lisait ces mots :

Cabinet d’affaires.

Et plus bas :

Tournez le bouton, S. V. P.

Il obéit à l’inscription, tourna le bouton, et la porte s’ouvrit, laissant voir une sorte de bureau muni d’un grillage derrière lequel on apercevait une caisse.

L’homme au paletot marron traversa cette première pièce et mit la main sur la clef d’une seconde porte.

Puis il se retourna vers le grillage, derrière lequel se tenait un jeune homme d’environ vingt ans.

– Eh bien ! lui dit-il, as-tu vu quelqu’un, Gringalet ?

– J’ai vu le baron, répondit le jeune homme.

– M. de Neubourg ?

– Oui, monsieur.

– Qu’a-t-il dit ?

– Quand il a lu votre lettre, il a paru étonné.

– Bien.

– Et il m’a demandé qui était ce M. Rocambole.

– Et… tu lui as répondu ?

– Que vous étiez un homme d’affaires.

– Et… lui ?

– Lui ? Il m’a dit : « Je ne connais pas M. Rocambole, et je ne sais pas ce qu’il peut me vouloir… mais j’irai le voir, puisqu’il le désire. »

– Ah ! t’a-t-il indiqué le moment de sa visite ?

– Il viendra vers trois heures.

Le personnage aux lunettes vertes ouvrit son paletot et tira sa montre.

– Il est deux heures et demie, dit-il ; le baron ne peut tarder.

Il ouvrit la seconde porte et pénétra dans une deuxième pièce.

Celle-là avait un aspect tout différent.

Ce n’était plus le bureau d’un homme d’affaires ; c’était un cabinet de travail assez élégant, dont les murs étaient tendus d’une étoffe de soie couleur mauve, et dont l’ameublement en chêne sculpté dénotait un homme de goût.

Deux étagères supportaient des livres rares ; une troisième était chargée de porcelaines de Sèvres, de Chine et du Japon.

Des masques et des fleurets étaient suspendus au-dessus d’un divan en velours vert sombre. Quelques tableaux de prix étaient accrochés çà et là.

Un joli meuble de Boule supportait un bronze de Clodion.

L’homme aux lunettes vertes passa dans une troisième pièce, qui, sans doute, était un cabinet de toilette, et il en ressortit quelques minutes après, dépouillé de son paletot marron et de son chapeau, mais vêtu d’une robe de chambre et coiffé d’un bonnet grec à gland de soie violette.

Ainsi accoutré, il se jeta dans un vaste fauteuil et s’approcha de la cheminée, où flambait un bon feu.

Puis, armé des pincettes, il se mit à tisonner, tout en murmurant :

– Voici la première affaire de quelque intérêt qui se présente pour moi. Jusqu’à présent, et depuis deux années je ne me suis occupé que de gens sans importance, et la patience commençait à me manquer.

Ce disant, le bizarre personnage prit sur la cheminée un gros portefeuille qu’il ouvrit et dont il retira une liasse de papiers.

Ces papiers, qu’il parcourut des yeux, étaient couverts d’une écriture hiéroglyphique, dont seul, sans doute, l’homme aux lunettes vertes avait le secret.

Il se mit à les parcourir et continua à se parler à mi-voix.

– Le baron Gontran de Neubourg, dit-il, le vicomte Arthur de Chenevières, lord Blakstone et le marquis de Verne sont évidemment des hommes accomplis en tout point ; mais précisément à cause de cela, ils sont incapables de mener à bien la mission qu’ils se sont imposée. Pauvres gens !

Et l’homme d’affaires haussa imperceptiblement les épaules.

Le timbre placé derrière la porte d’entrée, et qui indiquait l’arrivée d’un visiteur, se fit entendre en ce moment.

– Voici le baron, pensa l’homme aux lunettes vertes.

En effet, peu après on frappa à la deuxième porte. M. le baron Gontran de Neubourg était sur le seuil.

– M. Rocambole ? demanda-t-il en toisant des pieds à la tête l’homme d’affaires.

– C’est moi, monsieur.

Le baron salua ; son interlocuteur lui rendit son salut avec une courtoisie qui indiquait des habitudes du monde.

– Monsieur, dit le baron en entrant, j’ai reçu ce matin une lettre de vous.

– C’est vrai, monsieur.

– Une lettre de trois lignes.

– C’est encore vrai.

– Et ces trois lignes disaient :

« M. le baron de Neubourg est instamment prié de passer dans la journée chez M. Rocambole, homme d’affaires, pour une chose de la plus haute importance. »

– C’est toujours exact, monsieur.

– Et vous êtes M. Rocambole ?

L’homme d’affaires s’inclina.

– Eh bien ! monsieur, dit le baron, je vous écoute. M. Rocambole avança un fauteuil au baron.

– Veuillez vous asseoir, monsieur, nous avons à causer longuement.

– En vérité !

– Et de choses qui vous intéressent au dernier point.

Le baron regarda son interlocuteur avec une vive curiosité.

– Voyons ! fit-il.

M. Rocambole allongea la main vers la cheminée, y prit une boîte à cigares et la présenta au baron avec une grâce exquise.

– Voilà un homme d’affaires du meilleur monde, pensa le baron.

Et il prit le cigare qu’on lui offrait.

– Monsieur le baron, reprit M. Rocambole, vous me trouvez fort laid, n’est-ce pas ?

– Monsieur…

– Oh ! soyez franc, je suis horrible.

– Mais, monsieur…

– J’ai reçu un coup de feu dans la figure, et j’ai eu les yeux brûlés à un tel point qu’il m’est impossible de les exposer au grand air.

– Vous avez servi, dit le baron, et sans doute c’est à quelque siège ?…

– Non, monsieur, j’ai été au bagne. Si vous m’aviez vu marcher, vous vous seriez aperçu que je tire légèrement la jambe droite.

Le baron fit un soubresaut sur son siège.

– Rassurez-vous, monsieur, dit M. Rocambole en souriant, je suis devenu honnête homme, et votre bourse et votre montre sont en sûreté ici.

– Mais enfin, monsieur, dit le baron toujours calme et poli, mais visiblement mal à son aise, pourriez-vous m’expliquer…

– Pourquoi je vous ai écrit ?

– Oui, monsieur.

– C’est ce que je compte faire tout à l’heure ; mais auparavant, il faut que je vous raconte mon histoire en quelques mots…

– Est-ce nécessaire ?

– Indispensable.

– Alors je vous écoute.

M. Rocambole reprit :

– Monsieur le baron, je suis un des hommes les plus étranges du siècle où nous vivons. J’ai été beau comme vous, élégant comme vous ; j’ai eu deux ou trois cent mille livres de rente, un titre de marquis, des chevaux de sang, des maîtresses de race, un hôtel dans le faubourg Saint-Germain, et j’ai failli épouser la fille d’un grand d’Espagne.

– Et… depuis ?

– Depuis, j’ai été forçat ; mais auparavant, continua l’homme d’affaires, j’avais été un enfant de Paris, un vaurien épargné d’abord par la police correctionnelle, oublié ensuite par la cour d’assises.

« J’avais commencé par voler, puis ensuite j’ai assassiné. J’ai bien une douzaine de meurtres sur la conscience.

Le baron ne put réprimer un geste de dégoût.

– Mais, poursuivit M. Rocambole, le repentir est un jour descendu dans mon cœur, et je suis devenu honnête homme.

– Un peu tard, dit M. de Neubourg en souriant.

– Soit, mais mieux vaut tard que jamais.

Et après un silence de quelques secondes, M. Rocambole continua :

– Je vous disais donc, monsieur, que j’ai pillé, volé, assassiné, joué les rôles les plus différents et les plus étranges.

« Mon épouvantable odyssée a fini par le bagne, et au bagne, traînant la chaîne, défiguré, sans espoir, je ressemblai longtemps à ces anges précipités du ciel et qui maudissent Jéhovah. Mais un jour que j’avais la jambe cassée et gémissais sur un roc perdu en pleine mer, une femme passa près de moi, et cette femme me jeta un regard de compassion et laissa tomber quelques pièces d’or dans mon bonnet vert.

La voix de M. Rocambole s’était subitement altérée.

– Cette femme, ajouta-t-il, je la reconnus, elle qui ne me reconnaissait pas. C’était un de ces anges à qui Dieu confie la mission de racheter les damnés.

– Vous l’aviez aimée ? dit le baron, touché de l’émotion subite qui venait de s’emparer de M. Rocambole.

– Oh ! pas d’amour, monsieur, loin de là. Et cependant elle était jeune et belle… et sur ses pas le monde s’inclinait avec admiration et respect. Cette femme, monsieur le baron, je l’avais appelée « ma sœur ».

– Votre sœur !

– Rassurez-vous pour elle, monsieur, elle ne l’était pas. Mais j’avais cru assassiner son frère, j’avais volé ses papiers. Ce frère, elle ne l’avait jamais vu, ce frère était l’homme à qui revenait cette fortune dont j’avais joui et ce titre de marquis que j’avais porté. Et pendant longtemps, moi l’enfant des faubourgs, moi le voleur, moi l’assassin, j’avais appelé cette femme « ma sœur », et moi qui n’aimais personne, j’avais fini par l’aimer, par la vénérer, par me persuader que j’étais de son sang…

« Alors, monsieur, quand je fus au bagne, où je blasphémais, où je rêvais une évasion et de nouveaux crimes, lorsque je vis passer cette femme à mes côtés, il s’opéra en moi une métamorphose terrible et subite, et, pour la première fois de ma vie, quelque chose tressaillit dans ma poitrine et je m’aperçus que j’avais un cœur…

M. Rocambole s’interrompit, et deux larmes brûlantes coulèrent sur ses joues couturées.

– Ah ! monsieur, reprit-il, lorsqu’elle se fut éloignée, lorsque je l’eus perdue de vue, des larmes emplirent mes yeux, et je me dis qu’ils étaient bien heureux ces valets qui la servaient et la voyaient à toute heure.

« Et, bien que j’eusse la jambe cassée, malgré mes souffrances sans nom, je parvins à me mettre à genoux et je joignis les mains, et je priai :

« – Mon Dieu ! murmurai-je, si vous voulez me pardonner mes crimes en faveur de cet ange qui vient de laisser tomber sur moi un regard de compassion, je vous jure que je deviendrai honnête homme et que je consacrerai ce qui me reste de vie à faire le bien, comme jusqu’ici j’ai fait le mal.

« Dieu sans doute exauça ma prière, monsieur le baron, car moins de six mois après le directeur du bagne me fit venir et me dit :

« – On a demandé et obtenu votre grâce.

« – Ma grâce ! m’écriai-je, qui donc a pu la solliciter.

« Le directeur appela un valet au lieu de me répondre ; il lui fit un signe, et le valet me prit par la main et me conduisit dans une pièce voisine.

« – Otez votre veste de forçat, me dit-il.

« On me débarrassa de ma livrée d’ignominie, mes fers furent limés, on me revêtit d’habits convenables, puis on me conduisit à la porte du bagne. C’était le soir, la nuit arrivait. A la porte du bagne, j’aperçus une chaise de poste attelée, et par l’une des portières je vis sortir une main blanche et aristocratique, tendue vers moi. Un ange venait racheter le démon. »

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