Chapitre 2
L’émotion de M. Rocambole était si violente qu’il fut obligé de s’arrêter un moment et de suspendre son récit. Le baron lui tendit la main :
– Monsieur, lui dit-il, votre repentir est une absolution.
L’homme d’affaires parvint, au bout de quelques minutes, à se dominer complètement, et il reprit :
– La main tendue vers moi était celle de la femme que j’avais longtemps appelée « ma sœur ».
« A côté d’elle un homme était assis, que je reconnus également.
« Tous deux me prirent la main et me firent monter dans la chaise de poste, et le postillon fouetta ses chevaux.
« Alors cette femme me dit :
« – Fabien et moi nous savons tout. Nous savons qui vous avez été, et nous avons eu horreur de vous d’abord, mais nous avons su aussi que depuis six mois vous vous étiez repenti, que, sans cesse à genoux, vous demandiez pardon au ciel, et nous avons joint nos prières aux vôtres, et, comme le ciel, nous vous pardonnons. Venez, vous serez un ami, un hôte dans cette maison où vous fûtes longtemps un usurpateur. »
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– Monsieur le baron, interrompit tout à coup l’homme d’affaires, vous êtes gentilhomme et votre parole est sacrée.
– Je le crois, dit le baron en souriant.
– Pour que vous compreniez ce que vous pouvez faire de moi, il faut que vous sachiez qui je suis et qui j’ai été. Il faut donc que vous m’engagiez votre parole, monsieur le baron, que les noms que je prononcerai pour vous seront à tout jamais enseveli au fond de votre cœur.
Le mystère qui semblait environner cet homme avait fortement séduit M. de Neubourg.
– Je vous fais le serment que vous me demandez, dit-il.
M. de Neubourg, s’était renversé dans son fauteuil, en homme décidé à écouter un long récit.
– Avez-vous toutefois quelques heures à me donner ? demanda M. Rocambole.
– Certainement. Parlez…
Alors l’homme d’affaires raconta à M. de Neubourg cette longue histoire dont nous avons été jadis le narrateur fidèle. Quand il eut terminé, la nuit était venue.
– Eh bien ! monsieur le baron, reprit Rocambole après un silence, pensez-vous que j’aie été un homme ingénieux dans le mal ?
– Oh ! certes, fit le baron, qui plus d’une fois avait tressailli en écoutant la narration des crimes de Rocambole. Mais, ajouta-t-il, vous vous êtes repenti ?
– Oui, par amour et par respect de ce monde au milieu duquel j’ai vécu et dont j’étais indigne.
– Et votre repentir est sincère ?
– Allez voir le vicomte et la vicomtesse d’Asmolles, ils répondront de moi.
– Je vous crois, dit le baron. Mais, monsieur, tout ce que vous venez de m’apprendre…
– Je vous comprends, monsieur le baron.
– Ah !
– Vous êtes étonné de mes confidences, n’est-ce pas ?
– En effet…
– Et c’est tout simple. Cependant, monsieur, quand je vous aurai dit que je fais en petit depuis deux ans ce que vous et trois de vos amis voulez faire sur une vaste échelle…
Le baron tressaillit.
– Je connais déjà l’association des Chevaliers du clair de lune, dit Rocambole en souriant.
– Vous… savez…
– Ecoutez-moi bien, reprit l’ancien forçat. Je me suis mis en tête de continuer l’œuvre commencée par le comte Armand de Kergaz. Ce lieu où nous sommes est un cabinet d’affaires, ou plutôt un bureau de police particulière, dont les bailleurs de fonds sont le vicomte d’Asmolles et sa femme, le comte de Kergaz et la comtesse Artoff…
– Baccarat ?
– Précisément !
– Quel est son but ? demanda le baron.
– Faire le bien, redresser les torts, récompenser et punir. Malheureusement, acheva l’ancien forçat, je n’ai pas de bonheur pour ma rentrée dans le monde. Jusqu’à présent, monsieur, je n’ai eu que des affaires insignifiantes sur les bras. La vôtre…
– Comment ! la mienne ?
– Je veux dire celle de Mlle Danielle de Main-Hardye.
– Quoi ! vous savez ?
– Je sais tout.
– C’est bizarre…
– Nullement. J’ai assisté, invisible, à la lecture du manuscrit du domino.
– Et c’est pour cela…
– Que j’ai osé vous assigner un rendez-vous…
Le baron fronça légèrement le sourcil.
– Mais, monsieur, en quoi notre association peut-elle vous intéresser ?
Rocambole quitta son fauteuil et se redressa.
– Attendez-moi une minute, dit-il.
Et il passa dans son cabinet de toilette.
– Où diable va-t-il ? pensa le baron.
M. de Neubourg, de plus en plus étonné, fixait les yeux sur la porte du cabinet de toilette, s’attendant à voir reparaître Rocambole, lorsque cette porte se rouvrit et livra passage à un inconnu.
C’était un vieillard, courbé en deux, la tête couverte de cheveux blancs, vêtu d’un habit noir qu’ornait la rosette d’un ordre étranger.
Les joues de cet homme étaient ridées, mais leur couleur bistrée annonçait une origine méridionale.
Ce personnage salua le baron et lui dit avec un accent italien très prononcé :
– Monsieur Rocambole est-il là ? Assez étonné, le baron répondit :
– Il va venir, monsieur ; veuillez l’attendre un instant.
– Oh ! dit le vieillard, je vais parler à son commis.
– Comment se fait-il, pensait M. de Neubourg, qu’ils ne se soient point rencontrés ? Où donc conduit cette porte ?
Le baron attendit quelques minutes encore. Tout à coup on frappa deux coups distincts à la porte qui mettait en communication le cabinet de M. Rocambole avec la première pièce du bureau d’affaires, celle où était le grillage.
– Entrez ! dit M. de Neubourg, qui, se retournant, vit entrer un domestique en gilet rouge, en cravate blanche, au teint rougeaud, le nez enluminé, les cheveux roussâtres, le type exact du palefrenier d’outre-Manche.
– Sir Rocambole, demanda-t-il en saluant avec la raideur anglaise, et d’un ton qui trahissait l’insulaire.
Le baron lui indiqua la porte du cabinet de toilette.
– Oh ! yes, fit l’Anglais.
Et il passa par la porte et disparut.
Quelques minutes s’écoulèrent encore, et le baron commençait à perdre patience, lorsque la porte s’ouvrit. Cette fois, c’était Rocambole.
– Ah ! lui dit le baron, vous avez rencontré le valet anglais, n’est-ce pas ?
– Quel valet ?
– Et cet homme à cheveux blancs qui ressemble à un diplomate ?
– Bah ! où les avez-vous vus ?
– Le dernier est entré par là…
Et le baron indiquait du doigt la porte sur le seuil de laquelle Rocambole s’était arrêté.
– Par là ?
– Oui.
– Mais c’est mon cabinet de toilette.
– Alors vous l’avez vu ?
– Non.
– Et le valet ?
– Pas davantage.
Rocambole prit le baron par la main.
– Venez voir, dit-il.
M. de Neubourg pénétra dans le cabinet de toilette, et, à sa grande stupéfaction, il reconnut qu’il n’avait aucune autre issue.
D’où venait donc l’homme aux cheveux blancs ?
Par où avait donc passé le domestique anglais ?
– Seriez-vous sorcier, monsieur ? demanda le baron.
– Nullement.
– Alors ?
Rocambole se prit à sourire.
– L’homme aux cheveux blancs, c’était moi, dit-il.
– Vous !
– L’homme aux cheveux roux, c’était moi encore.
– Mais c’est impossible.
– Cela est vrai, monsieur : è la verita, ajouta Rocambole avec l’accent italien ; oh ! yes ! fit-il avec la prononciation anglaise.
Et comme M. de Neubourg ne revenait pas de sa surprise :
– J’ai l’art de me grimer, de changer de son de voix. Je puis être un personnage multiple, et si je vous ai donné un échantillon de ma facilité merveilleuse à me transformer, c’est que je peux vous convaincre, monsieur le baron, de l’utilité que vous aurez à vous servir de moi.
– Me servir de vous ?
– Oui, monsieur.
– En quoi et pourquoi ?
– Vous êtes le chef des Chevaliers du clair de lune ?…
– Sans doute.
– Et les Chevaliers du clair de lune, poursuivit Rocambole, se sont imposé la mission de rendre à Danielle de Main-Hardye le nom de son père et la fortune de son aïeul, n’est-ce pas ?
– Et nous y parviendrons.
– Oui, dit Rocambole, si toutefois…
Il s’arrêta et parut hésiter.
– Voyons, monsieur, dit le baron, veuillez vous expliquer.
– Monsieur le baron, reprit l’ex-forçat, les neveux de feu le général de Morfontaine sont maîtres de la position. Il n’existe aucune preuve matérielle de leurs crimes, ni même de l’existence de Danielle, attendu que son décès a été régulièrement constaté.
– Eh bien ?
– Eh bien ! poursuivit Rocambole, des hommes comme vous, et vos amis, monsieur le baron, pardonnez-moi ma franchise, des hommes comme vous sont trop loyaux, trop chevaleresques, pour engager une lutte sérieuse avec le vicomte de la Morlière. Vous serez battus.
– Par exemple !
– Ah ! c’est que, dit l’ancien élève de sir Williams, ce n’est point avec lui et ses cousins un combat en champ clos qu’il faut avoir, c’est une lutte où la patience et la ruse doivent être mises en première ligne.
– Nous serons patients.
– Peut-être, mais vous ne serez pas rusés.
– Ah ! monsieur…
– Vous ne connaissez de Paris que le monde élégant, le Bois, le boulevard des Italiens ; le Paris obscur, fangeux, misérable, vous est inconnu, monsieur le baron.
– Nous y pénétrerons.
– Non, si je ne vous guide.
M. de Neubourg regarda Rocambole et parut attendre que l’ex-forçat complétât sa pensée.
– Tenez, monsieur, continua Rocambole, sans moi, vous ne ferez rien ; avec moi, vous triompherez.
– Mais, monsieur.
– Oh ! je sais bien que vous allez me dire que j’ai été forçat, voleur, assassin, et il vous répugne à vous, parfait gentilhomme, d’avoir des rapports avec moi et de me mettre en contact avec vos nobles amis. Mais ne craignez rien, monsieur le baron, je serai le deus ex machina seulement, et je demeurerai le plus souvent invisible.
– Mais enfin…
– Permettez-moi un dernier mot : vous agirez, je penserai pour vous ; je serai la tête, vous et vos amis serez le bras.
– Et vous ne pensez pas, fit le baron avec une certaine hauteur, que nous puissions nous passer de vous ?
Rocambole eut un sourire ironique.
– Non, dit-il.
– Cependant nous sommes jeunes, nous sommes braves, nous sommes riches, et je crois que nous aimons déjà tous les quatre…
– Danielle, n’est-ce pas ?
– Oui, fit le baron d’un signe de tête.
– Eh bien ! elle vous aimera et si je le veux bien.
– Vous avez donc une bien grande foi dans votre force ?
– Oui.
L’accent de Rocambole était convaincu.
– Oui, reprit-il, je sens que je suis fort, très fort, maintenant surtout que je me suis repenti et que je veux faire le bien, comme jadis j’ai fait le mal. Il y a cinq ans, monsieur, j’eusse servi le vicomte de la Morlière contre Danielle.
– Et… aujourd’hui ?
– Aujourd’hui je servirai Danielle et je serai le champion du malheur et de la vertu. Mais soyez tranquille, acheva l’élève de sir Williams, le but seul sera changé. Je serai toujours l’homme aux métamorphoses, aux moyens tortueux, aux coups de main hardis, aux combinaisons ingénieuses ou terribles… je serai toujours Rocambole !
M. de Neubourg garda le silence un moment.
– Eh bien ! soit, dit-il enfin, j’accepte !…
– A l’œuvre donc ! répliqua Rocambole.
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