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Chapitre 33

Un moment frappé de stupeur, fou, hors de lui, le vicomte de la Morlière avait fini par se laisser entraîner par Rocambole.

Celui-ci lui avait mis deux pistolets à la main, comme à un enfant, lui disant :

– Peut-être faudra-t-il nous battre.

– Oh ! je me battrai ! avait répondu le vicomte, mais où est-elle ?

– Avec lui.

– Où ?

– A une lieue d’ici.

– Chez qui ?

– Chez le marquis de Verne.

– Il me semble que je connais ce nom, murmura M. de la Morlière, dont la raison déménageait au grand galop.

– Venez !

Le vicomte murmurait :

– Il faut que je tue cet homme ! je veux le tuer.

On se souvient que, la nuit précédente, Rocambole avait laissé un cheval à Beuzeville. Il n’en restait donc qu’un dans l’écurie de la Charmerie.

– Nous n’avons qu’un cheval, dit-il au vicomte ; mais il est reposé, il a les reins solides, et il nous portera tous les deux. Je vous prendrai en croupe.

Et Rocambole, qui sans doute avait prévu le cas, laissa un moment le vicomte au milieu de la cour et alla chercher le cheval qui était tout sellé.

M. de la Morlière était trop bouleversé pour remarquer ce détail.

Rocambole ouvrit la grille, sauta en selle, et le vicomte, qui semblait retrouver l’agilité d’un autre âge, le vicomte, disons-nous, posant son pied sur le sien, sauta en croupe.

Alors Rocambole mit l’éperon aux flancs de son cheval et le lança à travers champs avec l’impétuosité de ce cheval fantastique de la ballade allemande de Léonore.

La nuit était noire, nous l’avons dit.

Il avait plu les jours précédents, et la terre normande était détrempée. Cependant Rocambole labourait si bien les flancs du cheval, que la pauvre bête semblait avoir des ailes.

En moins d’un quart d’heure, le vicomte eut atteint la lisière d’un petit bois qui était voisin de l’habitation du marquis de Verne.

– C’est là, dit Rocambole.

Et il poussa le vicomte qui se laissa glisser à terre. Lui-même, après en avoir fait autant, attacha le cheval à un arbre.

– Venez, répétait-il.

M. de la Morlière, qui ressemblait fort à un corps sans âme, suivit Rocambole à travers le bouquet d’arbres, et tout à coup vit un mur blanc devant lui.

C’était la clôture du jardin.

La maison était cachée derrière les peupliers.

– J’avais prévu le cas d’un assaut, dit Rocambole.

Et, se baissant, il releva une échelle couchée au pied du mur.

– Ah ! fit le vicomte, dont les tempes étaient en feu et dont le cœur battait avec violence, tu es un homme de précaution.

– C’est cette nuit !

Rocambole appliqua l’échelle contre le mur et dit à M. de la Morlière, en posant son pied sur l’échelle :

– Montez le premier, c’est solide. Quand vous serez en haut, vous vous établirez à califourchon sur le mur et vous m’attendrez.

Le vicomte exécuta cette manœuvre et s’arrêta sur le couronnement du mur, qui était garni de tessons de bouteilles, après lesquels il se déchira horriblement les mains.

Alors seulement, à travers les peupliers, il vit blanchir la maison.

Au même instant, la seule lumière qui brillait aux fenêtres s’éteignit.

Rocambole, ayant rejoint le vicomte, repoussa l’échelle du pied.

Puis, mesurant la hauteur du faîte du mur au sol du jardin d’un regard assuré, il sauta en disant :

– Faites comme moi !

Rocambole tomba sur les deux pieds, et d’en bas cria au vicomte :

– Il y a un pied de sable, vous pouvez sauter !

Le vicomte sauta en effet ; retomba sur ses pieds comme son compagnon, et ne se fit aucun mal.

– Attention ! reprit le faux valet, marchons avec précaution.

– Il n’y a plus de lumière, observa M. de la Morlière.

– Tiens ! c’est vrai.

– Peut-être tout le monde est-il couché dans la maison ?

– C’est probable. Marchons toujours.

Ils suivirent la grande ailée sablée jusqu’au perron. Là, Rocambole s’arrêta.

– Armez vos pistolets, dit-il.

– Mais…

– On pourrait faire feu sur nous, il faut pouvoir riposter.

Le vicomte ayant armé ses pistolets, Rocambole le reprit par la main, le fit entrer dans le vestibule, qui était plongé dans l’obscurité, et le conduisit jusqu’à l’escalier.

– Les portes sont ouvertes, dit-il, et je gage que le baron et Saphir se promènent autour de la maison.

– Où me conduis-tu ?

– Je connais la maison comme ma poche, et je n’ai pas besoin de lumière pour l’explorer. Allons d’abord au salon.

Le vicomte était en proie à une telle émotion, qu’il n’avait plus la moindre volonté et se laissait conduire avec la docilité d’un enfant.

Arrivé à la porte du salon, Rocambole qui était monté sur la pointe du pied, en priant le vicomte d’en faire autant, s’arrêta de nouveau et prêta l’oreille :

– Je n’entends pas de bruit, dit-il ; certainement ils sont sortis.

Et il ouvrit la porte en tournant le bouton.

Puis il poussa le vicomte devant lui.

Le vicomte s’avança d’abord à tâtons ; puis tout à coup, à l’autre extrémité de la pièce, une forme blanche glissa dans le rayon de clarté douteuse qui entrait par la croisée entrouverte.

En même temps il entendit le froufrou d’une robe.

La forme blanche semblait fuir.

Le vicomte crut que c’était Saphir, et d’une voix que l’émotion rendait méconnaissable, il s’écria :

– Ah ! je te tiens ! tu ne m’échapperas plus !

Et il s’élança vers la forme blanche qui disparut comme une vision.

Mais soudain un éclair illumina le salon : un coup de pistolet partit.

C’était Paul de la Morlière qui venait de faire feu.

Le vicomte riposta et fit feu à son tour.

Mais soudain un cri terrible retentit.

A la lueur du coup de pistolet du vicomte, Paul avait reconnu son père !

Au même instant une porte s’ouvrit et un filet de clarté pénétra dans le salon.

Sur le seuil de cette porte, une femme en robe blanche apparut.

Cette femme avait un flambeau à la main, et ce flambeau éclairait son visage.

Le vicomte, muet, stupide, regarda tour à tour l’homme qui avait fait feu sur lui et la femme qui venait d’apparaître.

Il reconnut son fils.

Il ne reconnut pas Saphir.

Mais soudain il sentit ses cheveux se hérisser à la vue de cette femme, et il murmura avec une épouvante indicible :

– L’ombre de Diane de Morfontaine !

Danielle, car c’était elle, s’écria :

– Paul de la Morlière, regardez bien cet homme, cet homme qui est votre père… Eh bien ! c’est l’assassin de mon père, à moi ; c’est le meurtrier de ma mère !

A ces mots, qui retentirent comme une condamnation sans appel, le père et le fils tombèrent simultanément à genoux, comme si le feu du ciel les eût frappés !

En ce moment, Danielle fit un pas en arrière, le flambeau s’éteignit et tout rentra dans les ténèbres.

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Le Testament de Grain-de-Sel

œuvre du domaine public

Source :

B.N.F. - Wikisource

Ont contribué à cette édition :

Gabriel Cabos

Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath

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