Chapitre 32
Tandis que le marquis de Morfontaine s’apercevait, à Beuzeville, qu’il avait été mystifié ; tandis que M. de la Morlière rentrait à la Charmerie et s’apercevait de la disparition de Saphir, Paul était toujours le prisonnier de Danielle.
Le jeune homme était trop épris pour avoir conservé autre chose qu’un souvenir vague de son existence antérieure.
Il aimait Danielle.
Danielle le visitait deux fois par jour, et, chaque fois, elle avait des façons bizarres, mystérieuses, qui irritaient la curiosité de Paul.
– Vous le savez, lui avait-elle dit souvent, je suis une femme étrange, une énigme vivante… Ne cherchez point à vous expliquer ce qui se passe autour de vous, vous ne le comprendriez pas.
Et Paul, fasciné par le regard de la jeune fille, courbait le front et répondait :
– Que m’importe ! je ne veux pas savoir qui vous êtes… Je vous aime !
Or, ce soir-là, Paul avait attendu avec plus d’impatience que jamais la visite de Danielle.
Ordinairement, la jeune fille arrivait vers huit ou neuf heures, alors que Paul achevait son dîner solitaire.
Elle entrait comme une apparition.
Le sol ne criait point sous ses pas ; les portes, en s’ouvrant devant elle, ne grinçaient pas sur leurs gonds ; Danielle était un être presque surnaturel.
On eût dit qu’elle ne touchait point à la terre.
Or, ce soir-là, elle se fit attendre.
Depuis bien longtemps, Paul avait achevé son repas ; depuis bien longtemps, il avait essayé de tromper son impatience en passant du salon dans sa chambre, et de sa chambre descendant au jardin.
Danielle ne venait pas.
Alors Paul commença à désespérer, et il se souvint que Danielle lui avait dit un jour :
– Que voulez-vous, je ne m’appartiens pas toujours.
Pour la dixième fois, il remontait du jardin, lorsqu’un bruit de pas légers, un froufrou de robe de soie se firent entendre dans l’escalier.
C’était elle.
Paul monta en courant et se précipita dans le petit salon. Danielle s’y trouvait déjà.
Elle était assise dans le fauteuil que le jeune homme avait quitté tout à l’heure.
Il sembla à Paul qu’elle était pâle et agitée.
Du reste, elle ne souriait pas comme de coutume.
Ce fut avec une tristesse grave qu’elle lui tendit la main.
Paul baisa cette main avec transport, puis il regarda Danielle.
– Mon Dieu ! dit-il, comme vous êtes pâle !
– Vous trouvez ?
– J’en suis sûr.
– C’est que j’éprouve une violente émotion.
– Mon Dieu !
Son charmant sourire lui revint aux lèvres.
– Oh ! rassurez-vous, dit-elle, je suis forte, j’ai du courage…
– Ah ! mais vous courez donc un danger.
– Peut-être.
Paul s’était mis à genoux et répétait avec enthousiasme :
– Mon Dieu ! s’écria-t-il, si je pouvais être assez heureux pour vous défendre !
– Enfant !
– Pour mourir pour vous !
– Oh ! taisez-vous !
– Ah ! continua-t-il avec une sorte d’ivresse, si vous saviez combien je vous aime !
Un nuage passa sur le front de la jeune fille.
– Ciel ! murmura-t-elle tout bas, c’est affreux !
Paul n’entendit point ces paroles, mais il reprit la main de Danielle et lui dit d’une voix tremblante d’émotion :
– Danielle, je vous aime !… et mourir pour vous, ce serait le ciel.
Danielle passa la main sur ses yeux, et, pour la seconde fois, ses lèvres murmurèrent des paroles étouffées :
– Non, c’est impossible !
Tout à coup elle regarda Paul avec une énergie subite :
– Non, je ne veux pas me servir de vous.
– Danielle !
– Je ne veux pas que vous soyez l’instrument de ma vengeance.
– Paul s’était mis à genoux et répétait avec enthousiasme :
– Mais laissez-moi donc mourir pour vous !
Soudain, Danielle le releva.
– Tenez, dit-elle, partez, descendez dans la cour, faites-vous ouvrir la porte… Partez ! et ne cherchez point à savoir… Partez ! partez !
Mais Paul avait croisé ses bras sur sa poitrine, il avait pris une fière attitude.
– Partir ! dit-il, partir !
– Oui.
– Quand vous courez un danger ?
Elle se tut.
– Vous êtes folle, Danielle ; folle à lier, madame !
Danielle tremblait comme une feuille d’automne au bout de sa tige, sous le souffle des bises précoces.
Paul avait pris ses mains et les couvrait de baisers, et elle n’avait point la force de les retirer.
Mais bientôt une réaction sembla s’opérer en elle ; elle se dégagea, repoussa le jeune homme et lui dit :
– Attendez-moi là… ne bougez pas. Je vais revenir.
– Vous me le promettez ?
– Je vous le jure ! mais à une condition.
– Parlez.
– Vous ne me suivrez pas.
– J’en fais le serment.
Danielle glissa, légère comme une sylphide, vers la porte dérobée qui donnait dans le salon, la poussa devant elle et disparut.
Paul tint son serment et ne bougea point.
Danielle, après avoir refermé la porte sur elle, longea le couloir et frappa à cette porte mystérieuse que nous avons déjà vue s’ouvrir devant elle.
Cette porte s’ouvrit de nouveau.
Alors Danielle entra dans une petite pièce où se trouvaient trois hommes.
Ces trois hommes étaient les trois Chevaliers du clair de lune : Arthur de Chènevières, le marquis de Verne et lord Blakstone.
Le baron Gontran de Neubourg, à cette heure, voyageait en chaise de poste avec Saphir.
A la vue de la jeune femme, les trois hommes se levèrent avec respect.
Danielle était bouleversée. Elle avait des larmes dans les yeux.
– Qu’avez-vous donc, mademoiselle ? demandèrent à la fois les trois jeunes gens.
– Je manque de courage.
– Vrai ?
– Non, ce malheureux enfant n’est pas coupable, lui !… Non, je ne veux pas…
Danielle parlait d’une voix entrecoupée. Mais le marquis de Verne, qui était le plus âgé des trois jeunes gens, prit la main de la jeune fille et lui dit :
– Mademoiselle, il est trop tard !
La voix du marquis était grave.
– Trop tard ! exclama-t-elle.
– Hélas !
– Mais, mon Dieu !…
– Danielle, mademoiselle, dit à son tour lord Blakstone, laissez-nous vous dire que le sang de votre mère fume encore.
– Ma mère !
Et ce seul mot transforma Danielle, et son regard étincela, ses narines se dilatèrent, son sein se gonfla ; un cruel sourire glissa sur ses lèvres.
– Ah ! vous avez raison, dit-elle, ma mère n’est point vengée encore ! Laissons passer la justice de Dieu !
Et elle quitta les trois jeunes gens et revint dans le salon. Paul n’avait point bougé de place et l’attendait. Danielle le regarda.
– Ainsi, dit-elle, vous m’aimez ?
– Ah ! fit-il d’un ton de reproche, en doutez-vous ?
– Vous me défendriez ?
– Jusqu’à mon dernier soupir.
– Eh bien, écoutez.
Elle le fit asseoir auprès d’elle et continua :
– Ma mère a été assassinée.
– Je le sais.
– Mon père a été livré à ses bourreaux.
– Je le sais encore.
– Leur meurtrier à tous deux, le misérable qui tient dans ses mains souillées ma fortune, qu’il a volée, a tenté de me faire disparaître.
– On me l’a dit.
– Enfant, il m’a vendue à des saltimbanques… et sans la Providence, qui se joue des combinaisons les plus ingénieuses de ceux qui font le mal, sans la Providence j’aurais toujours ignoré ma naissance.
– Oh ! le misérable !
– Eh bien, cet homme qui me croyait morte ou perdue à jamais, cet homme qui jouissait en paix des fruits de son double crime, a appris un jour que j’existais.
– Ciel !
– Et cet homme me poursuit.
– Grand Dieu !
– Et il va venir ici dans une heure, dans quelques minutes peut-être.
– Je le tuerai, dit froidement Paul de la Morlière.
Danielle sourit.
– Avez-vous des armes ? dit-elle.
Paul n’y avait point songé.
– Mais, s’écria-t-il, il doit y en avoir ici… et s’il n’y en a pas…
– Eh bien ?
– Je l’étranglerai !
Danielle se reprit à sourire.
– Vous êtes un vrai chevalier, dit-elle. Mais rassurez-vous.
Elle se dirigea vers un bahut placé entre les deux croisées et l’ouvrit.
Elle en retira une boîte oblongue, en palissandre incrusté de cuivre et de nacre.
Cette boîte renfermait des pistolets.
– Tenez, dit-elle en les lui tendant, ils sont chargés et amorcés.
Paul les prit, en fit jouer les batteries, passa la baguette dans les canons pour juger de la charge, vérifia les amorces, et, les plaçant sur la table :
– Il y en a un de trop, dit-il.
– Pourquoi ?
– Parce que je tuerai avec une seule main l’homme qui a assassiné votre mère.
– Ah !
– J’ai le coup d’œil sûr.
Danielle, maintenant, était calme et souriait.
– Ainsi, dit Paul, cet homme va venir ici ?
– Oui.
– Seul ?
– Non, avec un complice. Et comme cet homme sait que j’ai un protecteur… vous… il se ruera sur vous tout d’abord.
Paul eut un fier sourire. Puis il reprit :
– Mais comment parviendra-t-il jusqu’ici ? cette maison est entourée de murs, et si les murs ont des portes, elles sont fermées.
– Elles sont ouvertes.
– Et pourquoi ?
– Parce que c’est un piège que je lui ai tendu, dit Danielle, et il faut que cette maison, où il croit pouvoir triompher encore, devienne son tombeau.
Paul s’était armé des deux pistolets. Danielle poursuivit :
– Il va venir, et comme il sait qu’un seul homme est là pour me défendre…
– Il a pris avec lui un assassin de rechange, sans doute ?
– Oui, mais il se trompe.
– Ah !
– Car cet homme est à moi.
– A vous ?
– Je l’ai acheté.
Paul allait répliquer sans doute, mais Danielle lui prit vivement le bras.
– Chut ! dit-elle.
– Qu’est-ce ?
– Ecoutez !
Un coup de sifflet, étrangement modulé, venait de retentir à travers les arbres du jardin.
– Tiens ! dit Paul, c’est bizarre… on siffle comme cela en Poitou et dans la Vendée.
– C’est lui ! dit Danielle.
– Lui ?
– Oui… Chut ! écoutez encore.
Et s’approchant de la table qui supportait une lampe, Danielle éteignit cette lampe, et les deux jeunes gens se trouvèrent dans les ténèbres.
Danielle alla ouvrir la fenêtre et attira Paul dans l’embrasure.
La nuit était sombre. A peine distinguait-on, dans l’obscurité, les allées sablées du jardin.
Le coup de sifflet se fit entendre deux fois encore.
Puis Paul entendit un bruit bizarre, qui se termina par la chute d’un corps lourd.
– Ils escaladent le mur du jardin, dit la jeune fille.
– Le mur est bien haut.
– Ils avaient une échelle. Tenez, regardez !
Paul se pencha et distingua deux ombres plus noires que les silhouettes des arbres, deux ombres qui se mouvaient et se détachaient en vigueur sur le sable qui jonchait les allées du jardin.
– Chut ! souffla Danielle, qui entraîna de nouveau Paul de la Morlière au fond du salon.
Paul arma ses pistolets.
Danielle souriait dans l’ombre et murmurait :
– Ils feront plus de bruit que de mal.
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