II
LES PEUPLIERS
Des flocons volaient, fleurs des peupliers pâles.
Au matin Diomède fut délivré. Alors il songea à Pascase et le plaignit de sa folie. Il le jugeait capable vraiment de se laisser prendre ou même de se donner, né pour porter avec contentement le fardeau si lourd de l'esclavage sentimental. Sa peur n'était que l'instinctif cri de la bête surprise parmi la paix de la caverne; mais capté, il entrerait dans la cage nouvelle (si peu différente de la caverne), avec une fière docilité...
«Cela serait curieux s'il était vraiment amoureux de Christine! La jolie psychologie à suivre! Il faut tromper la Nature. Rien de plaisant comme de railler la vieille déesse naïve et de fouetter un peu ses amants! Les âmes simples seront bafouées jusqu'aux larmes...»
Il se reprit:
«Ceci encore est trop. J'exprime la haine et le mépris, moi qui ne suis incliné qu'à la pitié. Avoir pitié des hommes. Tout autre sentiment est excessif. Je voudrais répandre autour de moi d'abondantes aumônes...»
· · ·
Des flocons volaient, fleurs des peupliers pâles. Une jeune femme passa, sa robe rose harnachée de houppes, buisson d'églantiers frôlé par des agneaux. Il songea à Fanette. Mais c'était l'heure de Cyran. Bien plus amusant encore était Cyran avec sa méchanceté maintenant timide, clandestine, ses mots équivoques insinués d'un ton doux, selon toutes les formes de la pureté d'intention; des pièces fausses dans le tronc des pauvres.
Il ornementait à Auteuil une pauvre chapelle de Franciscains, peintre de ceux dont la peinture n'est qu'une des formes abrégées de l'écriture, et à la nuit, sa page finie, s'en revenait par les barques, vers le petit café de la rue Saint-Benoît où des amis le rejoignaient. Le matin, la messe; le soir, le café: la vie de Cyran oscillait maintenant béate entre cette joie et ce plaisir.
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Il posa sur la table son tabac, sa pipe et un petit eucologe, caressa ses cheveux blancs et, les lèvres retroussées, dit, poussant vers Diomède, le livret noir:
--Oui, mon cher, j'en suis là, fillette de quatorze ans, délectée à l'invincible niaiserie des redites amoureuses. _Petit Mois de Marie!_ C'est drôle, hein? Cyran, l'homme des filles! Mais j'ai tant aimé la chair, j'ai tant bu et mangé là chair et le sang de la femme que je ne puis plus communier qu'avec de fallacieuses nuées. Ah! rosée céleste, manne matinale! Ah! qu'elle pleure et qu'elle pleuve! Je fais une peinture pour expliquer cela: une procession de femmes blanches qui s'avancent voilées, tenant à la main un rameau défeuillé fleuri d'un cœur. Cela ressemble à un gros lys rouge. Tout le reste blanc, rien que blanc, et il tombe du ciel pâle une rosée neigeuse... C'est très beau...
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Facilement dominateur de Pascase et de quelques autres, Diomède était moins à l'aise avec Cyran dont l'imagination volontaire et tortueuse le déroutait parfois. D'ailleurs il l'aimait. Pour se donner du temps, il voulut discuter la question technique du blanc sur blanc, mais Cyran continua:
--Ne plus peindre que pour les premières communiantes! Est-ce que les âmes fraîches de ces petites amoureuses n'ont pas droit à l'art, tout comme votre âme corrompue, dites, Diomède? Des anges, des flammes, des colombes et des lys...
--Des liserons qui leur grimpent aux jambes, interrompit Diomède. Elles sont tout aussi corrompues que vous, mais innocemment; elles ne le savent pas. Les petites filles, vous savez ce qu'on en fait?...
--Je l'ai su, répondit Cyran, avec une certaine gravité.
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Il fit disparaître son eucologe et reprit doucement, après un silence:
--Diomède, je ne cherche pas à vous tromper, et vous me connaissez trop pour ne pas savoir discerner ma vraie pensée d'entre les faux cabochons. Eh bien, j'ai vraiment besoin de candeur, de fraîcheur, de blanc, de neige! Je me suis tellement brûlé, je me suis tellement sali...
--Oui, dit Diomède, le péché est une morphine; on meurt de ses piqûres et on meurt de l'absence de ses piqûres. Il vaut peut-être mieux mourir agréablement.
--Mais je mourais bêtement avec la sensation de m'enfoncer dans la vase mouvante d'un marais... Un jour je lisais des pages de Hello. L'émotion dominait le sourire, je me rêvais, je méditais... Enfin j'ai été foudroyé.
--Saint Paul, saint Cyran, comme dit Cyrène.
--Peut-être... Que devient-elle?
--Rien de bon, dit Diomède. Elle s'ennuie et vous aime toujours.
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Cyran reprit, sans insister:
--Moi, je suis très heureux, je vis en paix, je me roule dans la neige et dans le blanc d'argent, je ne crains Cyrène ni aucune femme et je peins des fresques sur les murs d'une église toute nue. J'en ai pour vingt ans; je mourrai là si on veut m'y faire un lit de paille et de cendre, quand viendra mon heure. Adieu.
· · ·
«Comme il est parti brusquement! Il a peur que je lui parle de Cyrène, songea Diomède. Cyran a peur. Pascase a peur. Et moi? Moi aussi, j'ai peur. Moi! Oui, moi. J'ai peur de la femme qui m'a ému, de la femme que je désire, de la femme que j'aime. J'ai peur de la seule, j'ai peur de la vraie. Hier, Pascase parlait comme je pensais. Et maintenant, Cyran!... Il n'y en a qu'une... C'est peut-être la même, diversifiée selon les formes d'âme et de chair qui doivent s'adapter comme une cuirasse--ou comme un cilice--à la rébellion de nos poitrines... Oh! quand j'ai vu ses yeux bruns me regarder si doucement et si impérieusement!... Non. Je veux jouer avec la vie, je veux passer en rêvant; je ne veux pas croire; je ne veux pas aimer; je ne veux pas souffrir; je ne veux pas être heureux; je ne veux pas être dupe. Je regarde, j'observe, je juge, je souris.
Mais Pascase, mais Cyran? Pourquoi ont-ils peur? Pascase a peur de l'inconnu, et Cyran, du connu. Moi? j'ai peur de, m'agenouiller, voilà tout.
Ah! Christine, Mauve, Fanette, sauvez-moi!
Assez! D'ailleurs je puis la nier en n'y pensant pas. Demain, Fanette.»
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Mais toute sa soirée, traînée en des rues noires ou sous des arbres morts, il pensa à Néobelle. C'était une jeune fille forte, pleine de sève et de volonté, aperçue un jour, déjà loin, et aussitôt aimée, tristement jolie dans la semi-nudité d'une robe de bal et presque abandonnée, à cause de la sévérité de ses yeux bruns et de la maturité d'un corps dont la puissance contrariait l'idée légère et douce que les hommes se font d'une vierge. Elle eût été adorée sur un théâtre parmi l'exaltation mesurée des vers tragiques que son bras un peu lourd pouvait scander avec certitude. De plain-pied, sur les planches d'un salon, elle semblait exilée comme un hortensia trop somptueux dans l'enclos d'un jardin de pauvre. Vraiment, sa richesse faisait peur et les désirs mouraient d'une tension presque douloureuse devant la vision violente du dôme géminé des reins, du ventre au fier promontoire d'or, des seins fleuris durement de bronze et de pourpre, des épaules salées de girofle, pareilles à ces roches de marbre blanc surgies d'entre les lavandes, les thyms et les menthes, sous la rousseur opulente des génévriers. Elle était rousse, et sombre par une peau mate qui buvait toutes les lumières et ne rendait qu'une nuance chaude et riche de rose jaune.
«La nier? reprenait Diomède. Elle est indéniable. La fuir, tout au plus. La fuir? Son nom seul, et je la vois nue, femme, muette, souriante, et si elle respire, si ses seins se tendent comme des voiles, le navire m'embarque et m'emporte vers les hautes mers et les vieilles îles de la félicité charnelle. Mais elle n'est pas la chair stupide qui jouit des joies de la bête et se retire et s'en retourne au pâturage; il y a de la grâce et de l'intelligence dans sa majesté animale: elle est douée du sourire.
Elle sourit sérieusement. Elle est sérieuse comme une divinité. A genoux. Non, ni devant les hommes, ni devant les femmes. J'offre ou j'accepte. Il y en a tant, de ces yeux de bonne volonté et des corsages qu'un regard dégrafe. Idoles qu'on touche sans préambule et sans peur,--et tellement toutes pareilles à celles qui s'enferment sous des vitrines! Naïveté de se vouloir volée par le bris d'une serrure qu'une larme force ou d'une glace qu'une prière étoile...
Je ne veux ni prier, ni pleurer. Je porte mon désir et mon désir me porte. Nous irons longtemps et loin, fardeau à chacun notre tour, vers rien, vers l'oubli, vers le silence et peut-être la paix.
Elle me trouble. Je ne veux pas que l'eau du lac se moire de bulles crevées: cela me gêne quand je regarde, parmi les cailloux verts et les herbes, le jeu des bêtes noires qui sont mes pensées bien-aimées.
Inquiet, triste et libre, plutôt qu'heureux par l'abandon de mes mains! Ses cheveux pourtant feraient de belles cordes, doux comme la soie, fortes comme le chanvre...
Non. Jouer avec Fanette.
M'amusera-t-elle encore? Christine, hier, m'aurait peut-être déçu! Cyran m'a glacé. Acquérir cette âme de brume et de neige quand on a été Cyran, l'homme des paroles brèves, des gestes nets, des yeux secs. Changer, c'est peut-être déchoir.»