III
LA CEINTURE
L'Art désire que les femmes nues soient ornées d une ceinture.
Quand Diomède entra, Fanette, nue, fraîche, tout adamique, les cheveux sur le dos, se promenait méditative, lisant à mi-voix un livre doux. Ayant baisé la bouche de son ami, bien cordialement, elle mit comme signet au livre doux un ruban de jarretelle qui traînait sur le divan, puis, d'une voix languide, dit:
--O Diomède! Si vous saviez comme je suis mystique!
--Il faut mettre une ceinture, Fanette, c'est plus chaste et aussi l'art désire que les femmes nues soient ornées d'une ceinture. Le signet du livre fera très bien. Là; Cela suffit, avec ce petit camée pour fixer l'attention de l'œil. Le nombril est le centre esthétique. La Nature l'ignore, mais l'Art le sait; conformez-vous par artifice aux Nymphes de Jean Goujon: elles sont très belles. Maintenant, des pantoufles à hauts talons. C'est bien mieux; cela allonge les jambes. Une femme nue, avec ces notions, peut acquérir une attitude presque aussi agréable que celle des fines statues de jadis. Des jambes et pas de ventre; des hanches et pas de seins. C'est la nymphe. Les femmes, à l'état de nature, ont toujours l'air de relever de couches.
--Non, dit Fanette, tout cela m'ennuie, je vais me vêtir. Je ne m'aime que vêtue ou nue comme un ange.
· · ·
Elle s'enveloppa d'une large robe, noua une cordelière et sage vint s'agenouiller près de Diomède, qui lui caressait les cheveux.
--Comme vous avez les cheveux fins, Fanette! Comme vous êtes fine et pure! Heureuse âme!
--Oui, je suis très heureuse. Mes amis ne sont pas tous aussi doux que vous, Diomède, mais leur fidélité me plaît et me rassure. Je vis avec joie, rosier que l'on respire, que l'on dépouille et qui refleurit toujours, plein de bonne grâce. Je suis très heureuse. Et puis j'aime Diomède et Diomède m'aime.
--Oui, Fanette. Tu es une si innocente enfant, et une chair si légère!
--Que veux-tu dire?
--Une chair d'oiseau qui vole à tout plaisir, à toute musique, à toute lueur, à toute picorée, d'oiseau ingénu et libre...
--Tu es un peu jaloux, Diomède?
--Oui, un peu.
--Moi pas du tout, Diomède. Je me donne à toutes les lèvres qui me plaisent, naïvement, presque sans le faire exprès. C'est pour cela que je vis si en joie. Rien ne me force; nul ne me contraint; je marche doucement vers toutes les fleurs, comme le long des sentiers d'une vaste forêt; et s'il vient des bêtes, je grimpe à un arbre; et si je suis mangée, dame! que veux-tu, Diomède, est-ce que toutes mes méchantes petites sœurs ne seront pas mangées aussi, un jour ou l'autre? Parfois, en me promenant, je pense à des choses loin, à des recommencements, à des coupes fraîches que d'invisibles mains tendent vers les bouches ardentes, à des fruits qui tombent, à des baisers qui rôdent, à des chansons qui jouent, à des agneaux, à des fontaines, à une odeur d'amour éternel qui parfumerait la terre. Je sais bien que je ne suis qu'une petite prostituée, mais j'ai un cœur de petite Madeleine et quelquefois, Diomède, ne ris pas, une âme de petite fiancée. Cela fait un bouquet très doux. Je suis heureuse comme un ange.
· · ·
Et vraiment, maintenant, allongée sur des coussins, sa chair emmaillotée de rose, ses longs cheveux fins et clairs répandus comme des rayons sur ses épaules, les joues rosées par des reflets, les yeux naïvement bleus, Fanette avait l'air d'un ange tout jeune, étonné de la vie, l'air à la fois somptueux et frêle.
Diomède voulut lui baiser les pieds, tant elle était gracieuse et divine, et, comme ses lèvres se posaient sur la nacre froide, il songea, un peu bêtement:
«La morale a fauché toute la joie humaine. Fanette est heureuse parce qu'elle ignore la distinction du bien et du mal...»
Selon son habitude, il avait pensé trop vite; il se reprit:
«C'est un peu gros; il faudrait expliquer cela, le nuancer.»
· · ·
Fanette, chatouillée, se mit à gigoter comme un enfant dans son berceau. Elle se leva, s'alla regarder à la glace, faisant de la lumière avec ses cheveux. Apercevant le livre posé sur la cheminée, elle dit:
--Écoutez: «De cette douceur naît la volupté du cœur et de toutes les forces corporelles, en sorte que l'homme s'imagine qu'il est enlacé intérieurement dans les replis divins de l'amour. Cette volupté et cette consolation sont plus grandes et plus voluptueuses pour le corps et pour lame que toutes les voluptés accordées par la terre. Cette volupté liquéfie le cœur au point que l'homme ne peut se contenir, tant est grande la plénitude de la joie intérieure. De ces voluptés naît l'ivresse spirituelle. L'ivresse spirituelle se produit lorsque l'homme éprouve plus de délectations et de délices que son cœur ou son désir n'en peuvent désirer ou contenir.» Eh bien, Diomède, moi aussi, la pauvre Fanette, à des heures de bonne solitude le matin, s'il y a du soleil et des fleurs autour de moi, je ressens à vivre une joie si forte que mon cœur se déchire, et je pleure. Les bruits me sont une musique; les odeurs, une ivresse; et je reste ainsi longtemps, pâmée dans une volupté surhumaine... Me croyez-vous, Diomède?
--Pourquoi ne seriez-vous pas visitée par l'infini. Vous êtes bénie, parce que vous êtes pure et douce et Dieu vous rend l'amour que vous donnez aux hommes.
--Cela n'est pas d'accord avec le livre, dit Fanette, songeuse. Je suis charnelle comme une chèvre. Je ne comprends pas.
--Il ne faut pas trop vouloir comprendre, reprit Diomède. Moi, un jour, vers le soir, après un long travail, j'eus une sorte d'extase, je sentis un soulèvement surnaturel et je vis une lumière infiniment brillante qui me parut être le centre du monde. Puis je retombai dans mon humanité. Et c'est tout.
· · ·
On apporta une grande corbeille de violettes roses. Alors, ils jouèrent, excités par ce parfum de vie, cherchant les sensualités les plus fines, les caresses les plus délicates, les baisers les plus rares. Dans les querelles voluptueuses Fanette prenait vraiment l'air sérieux et inquiet d'une chèvre. Toute remuante et agitée de frissons, elle ne souriait jamais et ses yeux s'emplissaient profondément d'une joie surhumaine, puis soudain, elle éclatait de rire, puis longtemps elle chantait, la bouche close, ainsi qu'un violon magique.
Diomède oubliait toute autre sensation à écouter le murmure mystérieux de ce corps pur, blanc et rigide qui né semblait plus vivre que dans le lointain des songes.
Réveillée, elle fut aussitôt joyeuse, s'habilla, prise de pudeur, voulut manger, boire, fumer, s'amuser à des bibelots, à des images, pendant que Diomède admirait une créature si divinement animale. A ces moments il l'aimait avec délices, ému par tant de vie, tant de grâce et tant d'ingénuité.
Il songea:
«Elle me mène loin de «la cabane d'anachorète avec son toit de chaume et peut-être de roseaux: si différente de Christine, elle est faite aussi pour être aimée.»
Rassasié de la chair de Fanette, il désira Christine, la vit se déshabiller lentement, presque modeste, surgir droite, fière, muette. Puis par excès de contraste, il lui sembla qu'un plaisir plus aigu lui serait donné par une possession presque furtive, un corsage à peine entrouvert, des jambes fleuries de dentelles et de rubans, des étoffes criantes. Enfin il se comprit fatigué et stupide, se leva, demandant:
--Fanette, chère enfant, quelle idée vous faites vous du mysticisme?
Fanette répondit:
--C'est quand l'amour est plus fort que tout. Diomède, rentré chez lui, se répétait encore la touchante réponse de la candide Fanette.