‹ Les chevaux de Diomède: RomanChapitre 7 sur 22 · VI

VI

LE SOUCI

Dans cette quenouille jaune elle s'amuse à piquer, tout au milieu du front un large souci d'or.

Christine allait arriver...

«Si l'on écrit mon histoire, songea Diomède, il faudra mettre que chaque fois que j'attends Christine, c'est que je m'ennuie profondément. Je m'ennuie comme un Dieu, las de mon univers, solitaire au milieu de ma toile, malgré toutes les petites mouches qui s'y viennent prendre, en somme si toutes les mêmes! Et les mâles parallèlement tout en sexe... Et moi? Sortirai-je de cette prison? Pas encore, puisque j'attends Christine. Si peu, et Christine est une ombre si délicate, presque incorporelle à force de chaste silence. Le silence est chaste.

Sortir? Il faut rentrer. On ne peut pas toujours être dehors. Sortir de soi? On doit avoir froid. En soi, on a chaud, on se couche on se roule. Le tapis est épais, les fenêtres bien closes, le feu clair, la Lampe douce. Cellule de luxe, mais la luxure frappe à la porte. La définition de l'amour par Spinoza n'est pas absurde: «Titillatio quaedam, concomitante idea causae externae.» Si le bon philosophe ne nous avait prévenus lui-même «qu'il nomme _titillatio_ ou _hilaritas,_ l'affection de la joie quand on la rapporte à la fois au corps et l'âme», on pourrait sourire; mais telle qu'il l'a pensée et écrite selon sa langue particulière, elle n'est que trop vraie, cette proposition mémorable; elle est absolue; elle est terrible dans sa banalité toute crue; et c'est pourquoi j'attends Christine, cause extérieure de joie sans laquelle aujourd'hui je ne puis ressentir aucune joie; et c'est pourquoi j'aime aussi Mauve, Fanette et...»

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Il s'arrêta. Il ne voulait plus penser aux quatre feuillets de papier blanc dont le jeu, deviné trop vite, l'humiliait. Ensuite, comment la nommer, elle, même en pensée, après ces deux petites nudités? Pourtant il la nomma, mais à part, avec des précautions, après avoir mis un tapis sous ses pieds, le tapis de sa cellule inviolée. Il finit par admettre qu'il aimait Néobelle autrement que Fa nette, avec un autre esprit, avec d'autres sens. Il l'admit presque sans peur; il se familiarisait.

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Néobelle le ramena à lui-même. Il songea et s'étonna de vivre si peu et si mal au milieu de tant d'agitations presque sentimentales. Il ne faisait vraiment rien dans la vie que d'aller et venir, regarder, sentir, comparer. C'est ce qu'on appelle rien; c'est vivre et ce n'est vraiment rien. Comparer des idées, comparer des formes, s'interroger, répondre par des jugements, le lendemain caducs et peut-être faux. Il comprit la vacuité de cette formule: jouir de la vie. Ceux-là seuls jouissent qui n'ont pas conscience de leur jouissance. L'homme heureux n'a que l'air d'être heureux.

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«Aller et venir: je ne vais même pas, je tourne. Si je continue à songer, je vais arriver à l'endroit du manège où il y a pendu à un clou cet écriteau: Regretter de ne pas avoir appris un métier manuel, par exemple à faire des copeaux. C'est propre, ça sent bon, les enfants s'arrêtent pour regarder les dolures sortir de la varlope, etc.» Ainsi, je sais d'avance ce que je vais penser! C'est fastidieux.»

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On sonna. C'était Pascase.

Diomède le reçut volontiers. Il ne pensait plus à Christine, inutile puisque le salut venait d'entrer sous la forme d'une autre créature, humaine.

--Avez-vous revu Mauve?

Pascase répondit brusquement comme fâché:

--Non. Pourquoi?

--Parce que vous la reverrez. Elle vous a mis dans son album; elle vous retrouvera, un matin, en feuilletant, et une heure après Mauve sera chez vous, avec cet air radieux et impertinent que vous savez. Avouez qu'elle vous plaît aussi?

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Pascase haussa les épaules. Il était fébrile, tournait autour de la chambre en ayant l'air de respirer des soupçons, la bouche froncée, les yeux inquiets. Enfin il voulut bien s'asseoir et dire:

--Pourquoi me parler de toutes ces femmes, cette Mauve, cette Fanette, cette Cyrène, cette...

Il se tut et Diomède, énervé lui aussi, dit, mais tout doucement:

--Cette... Achevez. Hé, je crois que vous ne les prononcerez pas, les syllabes qui manquent à votre énumération?

--Non, je ne les prononcerai pas.

--Écoutez, Pascase, reprit Diomède sur un ton fraternel, je ne les prononcerai pas non plus les syllabes, les deux syllabes qui vous arrêtent; mais je vous le déclare encore, bien qu'elles me soient agréables elles ne me sont pas nécessaires. Supposez que je les ignore.

Pascase répondit, maintenant presque calme:

--C'est moi qui voudrais les ignorer, mais je suis absurde, sans doute malade, je ne peux ni les oublier, ni les prononcer. Peut-être cela va-t-il vous paraître d'une psychologie assez curieuse, je suis venu parce que je sais qu'elle va venir et je veux la voir, je vous en prie, laissez-moi la voir.

--Vous êtes absurde, en effet, répondit Diomède, et pour deux raisons. D'abord vous me dites aujourd'hui tout le contraire de ce que vous affirmiez l'autre jour, avec de grands tremblements. Ensuite, il n'y aucun motif connu de moi pour qu'elle vienne aujourd'hui. Cependant, il est vrai que j'ai pensé à elle et que je l'ai désirée.

--J'ai lu dans votre pensée, dit Pascase. Et si vous pensez à elle, c'est peut-être parce qu'elle pense à vous. Il y a une chance pourqu'elle vienne.

--Et si elle vient, et quand vous l'aurez vue?

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Pascase répondit, avec cette logique froide qu'il maniait facilement, même pendant ses extraordinaires accès de nervosité:

--J'ai réfléchi. Je crois que je l'aime parce que je ne la connais pas. L'ayant vue, elle me déplaira peut-être. Alors je serai tranquille et guéri. Si au contraire, ce qui est possible, elle me séduit, je ne serai pas plus malheureux qu'avant.

--C'est bien raisonné, mais que faites-vous de moi, en toutes ces aventures?

--Rien. Je vous laisse.

--Cependant je ne voudrais pas me prêter à un jeu disgracieux, soit de complaisant, soit d'ami méchant. Pourquoi ne prenez-vous pas Christine sans me le dire?

--Je ne suis pas voleur. Ensuite, comment? Je ne puis la connaître que par vous. Refusez et tout sera dit.

--Mon ami, reprit Diomède, êtes-vous donc de ceux devant lesquels on doit se taire? Je vous ai parlé d'une femme et votre imagination d'enfant la voit, et de mâle, la désire comme si elle était celle qui vous est destinée, l'unique! Pur sentimentalisme! Vous n'avez donc plus peur, plus du tout? Elle vous déplaira. C'est une créature faite, à ce qu'il semble, pour moi seul, ordonnée pour mes plaisirs selon les beautés d'âme et de chair qui me séduisent. Ainsi, songez que ses cheveux, fort ordinaires, sont â reflets comme un casque de cuivre pâle et que dans cette quenouille jaune elle s'amuse à piquer, tout au milieu du front, un large souci d'or. Rien de plus absurde; mais j'y suis habitué. Elle ne parle pas. Elle dit oui, à peine; rarement non. Sa pensée s'avoue par des gestes, des attitudes, des sourires, que seul je puis comprendre.

--Je les comprendrai aussi. L'amour comprend tout. Êtes-vous donc son seul amant?

--Non, répondit Diomède, je ne le crois pas. Christine appartient non pas comme Mauve à ceux qu'elle choisit, non pas comme Fanette, à ceux qui vont la voir: mais à ceux qui la désirent avec assez de force pour évoquer sa présence. Pourtant ceux qui la possèdent avec moi ne la partagent pas avec moi. Elle se fait différente selon les cœurs qui rappellent. Les lèvres dont elle accepte le baiser ne baisent pas les mêmes épaules, en baisant ses épaules; pourtant ce sont les épaules de Christine, et la gorge fraîche de Christine, et son ventre pur, et ses genoux blancs. Parmi les amants dont elle souffre l'amour, les uns ne connaissent que son visage, les autres ne connaissent que ses genoux; pour quelques-uns elle reste voilée; pour d'autres elle reste vêtue; à d'autres, plus chers ou plus hardis ou plus forts en désir, elle se montre et se livre nue, selon la candeur de sa beauté éternelle. Nue, vêtue ou dévêtue, elle est Christine et elle est la Christine de celui qui l'adore avec ferveur. Toutes ses apparences sont chastes; elle est toujours innocente et d'une virginité sans cesse renouvelée par la grâce. Chacun de ses amants la voit diverse selon les saisons et les heures; elle est quelquefois toujours et quelquefois jamais la même; elle est le champ, la lande, le fleuve et la mer; les nuages l'influencent, et le soleil; ses yeux qui changent de reflet, ne changent pas de couleur; un amant les reconnaîtrait sous le voile ou sous le suaire, mais Christine est immortelle.

--Immortelle, dit Pascase. Alors c'est fini? Vous avez cessé de me railler?

--Je vous répondrai, dit Diomède, par le mot qui vous est familier: je dis ce que je pense.

--Rêveries. D'après ce que j'ai compris, Christine est une jeune femme assez jolie, docile, silencieuse et capable d'une certaine fidélité. Vous ne l'aimez guère et elle vous visite rarement. Laissez-moi la voir: elle m'aimera peut-être.

--Pascase, comment donc faut-il vous parler pour que vous me compreniez? Dois-je vous répéter mon discours ou vous instruire par une affirmation nette et même brutale?

--Ni l'un ni l'autre, répondit Pascase. Vous entremêlez la vérité de tant de songes! Savez-vous même ce que c'est que la vérité?

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Diomède répondit en souriant:

--Non, mon ami, je n'en sais rien.

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La conversation dériva, puis Christine n'était vraiment pas venue. Ils s'en allèrent dînèrent ensemble, maintenant muets et à l'état de bons animaux bien raisonnables.

Tout en mangeant de menus oiseaux cuirassés de lard et vêtus de feuilles de vigne, Diomède regretta d'avoir un ami. Depuis deux ans qu'il le connaissait, tout nouveau à Paris après des voyages, Pascase lui avait fait payer par bien des ennuis quelques heures de causerie agréable. C'était un homme sans doute sûr de caractère, mais d'esprit extravagant, un de ces êtres qui marchent droit devant eux avec fougue et se cognent aux arbres faute d'avoir songé qu'il y a des arbres dans la forêt. Intelligence farouche et têtue, cœur obscur et sentimental, logique effrénée, nulle souplesse, une barre de fonte qui se rompt sans plier: Diomède goûtait vraiment peu une telle nature. L'histoire de Christine aussi l'inquiétait; il n'y voyait nulle solution.

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«Cependant, songeait-il, c'est assez amusant. Psychologie morbide ou normale? Morbide, puisque c est intéressant. D'ailleurs le normal ne peut pas être perçu, ne pouvant être différencié. Comment distinguer du huitième le neuvième coup de midi? Seuls des douze le premier et le dernier sont dissemblables parce qu'ils sont ou précédés ou suivis du silence...

Mais si Pascase est un peu malade, peut-être moi suis-je un peu coupable? Nous verrons cela.»

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Il regarda Pascase et le trouva moins désagréable.

«En somme un ami est utile pour les idées, comme un jardin pour les enfants. Les uns et les autres doivent être menés à la promenade et au jeu, et le cerveau d'un ami est plein d'allées et de pelouses complaisantes...»

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A ce moment, il regarda encore Pascase et son égoïsme lui fit presque peur. Il se reprit:

«Mais je suis un jardin aussi pour lui, et peut-être un parc, toute une campagne où on peut se promener en voiture, chasser, cueillir des fruits, faire les foins, moissonner. Il y a mille moyens de travailler ou de se divertir. Est-ce ma faute si Pascase promène toujours parla main la même idée le long du même sentier?»

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Cette réflexion le réconforta. Tout à fait aimable, il voulut dire des riens, affectueusement:

--Pascase, ne trouvez-vous pas que ces oiseaux sont agréables?