‹ Les chevaux de Diomède: RomanChapitre 8 sur 22 · VII - L'ABEILLE

VII - L'ABEILLE

Puis soudain l'abeille se taisait buvait, les ailes calmes, la vie de la fleur humaine.

--C'est Mauve.

Elle avait l'air tout blanc, d'un blanc triste, par sa robe incolore, ses yeux calmes, son teint pâle. Sans éclats de rire,.sans verve, sans rien de ses habituelles insolences, elle était entrée, déjà assise, sage comme une belle dame, son ombrelle sur ses genoux, disant:

--N'est-ce pas, Diomède, que Cyran est un grand peintre?

Diomède y consentit volontiers.

Elle continua:

--Tout en faisant sa peinture, ses lignes, ses couleurs fraîches comme de l'eau, il parle, il dit des choses admirables, des choses qui remuent le cœur, des choses qui m'ont bien fait réfléchir. A son atelier, mais surtout là-bas, parmi les échafaudages, enfermé dans sa grande robe blanche, il est beau, il est sacerdotal, il est divin. On dirait qu'il va repeindre le monde, un monde d'harmonie et de grâce, doux et clair, et les corps purs et vus sous les voiles diaphanes, cela signifie qu'on devrait laisser voir ainsi son âme, qu'elle fût assez belle pour qu'on ne rougît point de la montrer.

--Mauve récite une leçon, dit Diomède.

--Mauve répète les paroles de Cyran, parce qu'elles lui plaisent.

--Alors le beau vieillard vous a charmée?

--Ni par sa beauté, ni par sa vieillesse; par son génie.

--Et Mauve vient me faire ses confidences?... Donne-moi tes lèvres!

Mauve les donna, puis elle dit:

--Oui, prends, pendant qu'il est encore temps.

Diomède écoutait surpris. Mauve parlait avec la gravité d'une jeune chrétienne prédestinée au martyre. Elle ajouta:

--Cyran m'a conquise d'une seule bataille. Je résiste encore, ma chair est en rébellion, mais mon âme est soumise. Diomède, j'ai peur de devenir une créature angélique.

--Que feras-tu alors de ta beauté, petite Mauve?

--Je ne sais pas. Rien. Ou bien je la donnerai à Cyran pour qu'il la mette sur les murs des églises.

--C'est tout ce qu'il en peut faire.

· · ·

La, Mauve voulut bien rire un peu. Elle reprit:

--Il m'a avoué son petit frisson, l'autre soir, tu te souviens, quand je le buvais... Il appelle ça des tentations; moi, des désirs. C'est vrai, je le désirais de toutes mes forces. Je suis rentrée contente et furieuse. Je vous maudissais tous les trois, même toi, Diomède. Le lendemain, à sept heures, Tanche vient me chercher. J'ai posé, j'ai écouté, et je suis troublée.

--Et Cyran? demanda Diomède.

--Cyran m'observe. Je crois qu'il m'aime, comme un petit animal, un petit chat dont on veut faire l'éducation. Il m'a caressé les hanches, doucement, d'un geste innocent et distrait, puis il s'est mis à dessiner et à parler...

--De quoi?

--De tout ce qui est blanc, de tout ce qui est simple, de tout ce qui est pur. Je n'ai pas très bien compris, mais j'ai été émue.

--Mauve, on n'est ému que parce que l'on ne comprend pas bien. L'émotion est un sentiment. Ensuite?

--Ensuite me voilà. J'ai l'air un peu bête, n'est-ce pas?

--Très peu.

· · ·

Elle se leva, ôta son chapeau, ses gants, alla sur le divan, près de Diomède, se roulant autour de lui, disant:

--J'aime encore Diomède.

--Encore?

--Encore et à peine, mais encore un peu, assez pour être son esclave aujourd'hui. Demain, peut-être pas...

· · ·

Très amusé d'abord par ces mines qui faisaient de Mauve une petite victime, il ramena lentement à l'état de petite épouse. Mauve, qui aimait à prendre, se laissait prendre. D'ordinaire, insinuante et impérieuse, elle violait doucement, intéressée par les capitulations successives, jouissant des retraits et des sursauts de la pudeur des mâles qui n'est vaincue qu'au moment où elle devient inflexible. Son jeu était serré, sûr et astucieux; délicieux insecte d'aventure, serrant autour de sa proie les spirales de son vol, elle chantait comme une abeille; puis soudain l'abeille se taisait, buvait, les ailes calmes, la vie de la fleur humaine. Mais aujourd'hui, peureuse, elle se laissait dévêtir avec la patience d'une orpheline, sans autre désir que d'être agréable aux mains de son ami.

· · ·

Beaucoup elle avait aimé Diomède, toujours doux et serviable dans les choses de l'amour, et même patient, volontiers plié aux caprices de chaque caractère féminin ou habile à ne demander à des yeux jamais que leur sourires naturels. Avec lui les femmes rassurées devenaient presque sincères; confiantes, elles ouvraient l'armoire de leurs vices, lui laissant manier les gants, les dentelles, les plumes et les soies: l'armoire refermée, on avait joui de tout, délicatement, sans rien gâter, sans rien froisser, et tout se retrouvait à sa place, bien sous la main, pour une autre fois. Il n avait jamais l'air de les mépriser, soit pour la hardiesse de leurs mœurs, soit pour l'équivoque de leurs gestes, soit pour la facilité de leurs émois. Il ne croyait pas que des fleurs sont belles parce qu'elles sont enfermées derrière des grilles, des murs ou des sauts-de-loup; les belles le sont partout, dans les forêts, dans les prés et même le long des chemins; si un peu de poussière parfois les poudre, elles ont aussi toutes les bénédictions de la pluie du ciel et toutes les bonnes fortunes du soleil. Enfin, il était indulgent, ayant décidé qu'en somme si la libre pratique de l'amour était une tare pour les femmes, elle en devait être sans doute une aussi pour les hommes. Et la vénalité même, si elle déshonore une femme qui se livre, que ne déshonore-t-elle pas l'homme qui accepte le marché? Est-il donc plus moral d'acheter que de vendre une turpitude? Mais pourquoi turpitude? Il n'est pas honteux pour un homme de vivre de son intelligence; il n'est pas honteux, pour une femme, de vivre de sa beauté.

Mauve, qui vivait de sa beauté, n'était donc pas méprisée par Diomède, ni par Cyran, ni par Pascase, ni par Tanche, ni par plusieurs autres jeunes hommes qui la respiraient volontiers.

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Cependant, devant cette jolie créature, mais trop connue, Diomède se laissait aller, pour la première fois, à des pensées qui n'étaient pas d'amour.

A demi-dévêtue, étendue les yeux clos, les mains sous la nuque, une jambe repliée et l'autre pendante, Mauve lui parut tout à coup inutile dans sa vie. Quel plaisir vraiment avait-il à baiser ainsi à petits coups ces seins menus et froids? Il se sentit absurde, l'espace d'une seconde, mais Mauve, ayant peut-être senti le danger, le coucha sur elle impérieusement.

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Recoiffée et gantée, elle se déclara un peu lasse de ses vagabondages. Parmi les paroles de Cyran, il y en avait plusieurs qu'elle avait déjà entendues intérieurement.

--Cela vous explique, Diomède, l'émotion que j'ai ressentie. Quoique je m'en sois bien cachée, il y a longtemps que je songe à n'avoir qu'une robe, qu'une bague et qu'un ami. Me comprenez-vous bien, Diomède?

Un instant, Diomède se crut l'unique ami élu par Mauve. Il en eut de l'effroi, prévoyant de douloureuses explications. Comme il ne répondait pas, elle continua, sur un ton contrit:

--On ne reconnaîtra plus Mauve, elle sera toute changée. Déjà aujourd'hui, j'ai été bien différente, n'est-ce pas? Vous ai-je fait plaisir, au moins? Non, Diomède, je le sens, tu as regretté l'ancienne Mauve. Que veux-tu? Elle est morte. J'ai voulu la ressusciter pour toi: je n'ai peut-être évoqué qu'une larve.

Diomède était consterné. Il la laissa partir sans avoir trouvé un mot de la fin vraiment cordial.

· · ·

Seul, il réfléchit et comprit pourquoi Mauve qui lui avait toujours été agréable, l'avait aujourd'hui séduit si faiblement:

«Ses pensées n'étaient plus celles qui vivifiaient son corps, quand son corps m'était doux. Plus de sensualité, plus de beauté. Les femmes ne sont vraiment belles que pour ceux qu'elles désirent.»

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Il songea encore:

«Mais je vais presque pleurer Mauve. Nous nous aimions très bien.»

Et encore:

«Non, pas très bien. Illusion, jeu, sourire. Mais je me dupais moi-même très doucement avec ces petites illusions, ces petits jeux, ces petits sourires. Tout cela était aimable, facile, léger.»

Et encore:

«De qui Mauve peut bien être amoureuse? De Cyran? Qu'importe! Je la regrette. Oui, je vais presque la pleurer.»