‹ Les ChimèresChapitre 74 sur 99 · Veillée poétique

Veillée poétique

J’ai fermé mon cœur, j’ai formé ma porte ;
J’ai dit à l’amour : « Tu n’entreras pas. »
Au rêve indolent : « Il faut que l’on sorte ! »
J’ai dit au plaisir : « Tu repasseras. »
Je me suis assis et j’ai pris ma plume :
Je sentais monter l’Idée à mon front,
Et je me disais : — Ces choses feront,
Pour deux francs cinquante, un joli volume ;
Un livre charmant que lira les soirs,
Avec des élans d’extase profonde,
Sur l’oreiller blanc une fille blonde,
Dont l’émotion mouille les yeux noirs.
Elle tournera d’un doigt fin et rose
Mon cœur imprimé sur papier vélin ;

Elle songera : « Ce n’est pas vilain,
« Les vers ; c’est bien plus joli que la prose ! »
Mes pages boiront la fine senteur
De ses lourds cheveux, pareils à la vague ;
Puis quittant le livre et devenant vague,
Je vois son œil clair demander l’auteur.
Elle se dira : « C’est un beau jeune homme… »
Et des rêves qui me ressembleront
Descendront du ciel pour danser en rond
Devant ses grands yeux fermés par le somme.
Puis elle fera relier très-bien
Et dorer son beau jeune homme sur tranche,
Et l’ira loger sur la même planche
— Logique du cœur ! — que son paroissien.
Coquet et fleurant le cuir de Russie,
Près d’elle j’aurai la place d’honneur.
Le jour, dans sa poche, et la nuit… Bonheur !
D’y penser, j’en ai la vue obscurcie.
Ici mon regard cherche le papier ;
Et je m’aperçois que la page est veuve,
Ou vierge plutôt ; que ma plume est neuve
Et n’a point encor connu l’encrier.

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