‹ Les ChimèresChapitre 95 sur 99 · « Un mois a passé, ma petite blonde »

« Un mois a passé, ma petite blonde »

C’était, du bout de la bottine
Jusqu’à la pointe des cheveux,
Une nature exquise et fine,
Un corps délicat et nerveux :
Frêle instrument, dont la paresse
S’éveillait dès qu’on y touchait,
Et vibrait sous une caresse
Comme un violon sous l’archet !

I
Un mois a passé, ma petite blonde,
Depuis que ton bras ployé sous le mien,
Avec le plus doux sourire du monde
Tu m’as répondu tout franc : Je veux bien.
C’était un matin de mai, près des roses,
Dans le Luxembourg, l’allée en venant
Vers la Velléda, vierge aux traits moroses
Qui daigna nous faire un œil avenant.

L’ébénier sur nous balançait sa grappe ;
L’air léger sentait bon comme un bouquet :
On fit en riant sa première étape
D’amoureux. Le soir même on bivaquait.
Un mois a passé, ma blonde petite,
Depuis ce charmant matin rose et bleu,
Où, dans les lilas et la clématite,
Tu juras beaucoup de m’aimer un peu.
Il faut que ton cœur ait tenu parole,
Puisque tu le dis, et que je le crois,
Et qu’en t’endormant, comme une Espagnole,
Tu fais, sans manquer, un signe de croix.
Combien peut durer ce bonheur ? Que sais-je ?
Le temps qu’un ruban se fane ? Huit jours.
Si nous nous aimons encore à la neige,
Comme on s’aimera de s’aimer toujours !
Il le faut, vois-tu. Mon cœur, ma chérie,
Est aujourd’hui dans tes petites mains :
Ne le fais pas trop sauter, je t’en prie !
Tous ces doux jeux là sont très-inhumains.
Car tu ne sais pas ce qu’il nous en coûte
À nous, les dolents chercheurs d’idéal,
De trouver au bout de l’amour, le doute !
— Mais je vois que tu m’entends assez mal.
Le doute ? des cœurs avec qui l’on joue ?…
Tout cela, dis-tu, « c’est rien, c’est des mots ! »

Alors tu me fais une fine moue
Et des yeux brillants comme des émaux.
Ce que tu comprends, c’est que je t’embrasse
C’est que rien n’est bon ni vrai qu’un baiser ;
Qu’il en faut bien vite effacer la trace
Sous d’autres, selon un maître avisé.
Oh ! quand tu me dis : « C’est vrai que je t’aime »,
Je deviens aveugle et je deviens sourd ;
J’arrive d’un bond au paradis même…
Et quand j’en reviens, j’ai le front très-lourd !
Il faut m’y laisser un peu, que j’apprenne
Des mots pour te dire. — Une robe, hélas !
Te plairait bien mieux… Veux-tu que je prenne
Avec, le ruban de moire lilas ?
Car votre prestige et votre auréole,
C’est votre cerveau vite feuilleté
Et c’est votre cœur léger et frivole,
Amoureux du faux et du pailleté,
Tu le vois ; toujours ma tête divague :
La tienne est charmante et ne trotte point.
Elle a bien raison, et j’ai la peur vague
D’apporter parfois l’ennui pour appoint.
Allons, l’air est bleu ; Meudon nous invite,
Viens-tu ? Les moineaux mêmes sont en voix.
Ta robe, qu’il faut mettre un peu plus vite,
Doit faire un effet charmant sous les bois !

II
Plus tard, dans longtemps, je rêverai d’elle !
« Elle aimait le bruit, le sucre et les fleurs,
» Répétait souvent qu’elle était fidèle,
» Écoutait mes vers, la cervelle ailleurs… »
Que songeras-tu ? Que j’étais très-blême,
Que je t’embrassais souvent sur les yeux,
Et que ces trois mots suaves : « Je t’aime »
Nous jouions à qui les dirait le mieux ?
Moi, je garderai toute ma mignonne
Dans l’endroit le plus vivant de mon cœur :
Près de ce qui rit, de ce qui rayonne ;
Loin, bien loin du doute amer et moqueur.
Et toi, pour m’avoir jeune en ta mémoire,
Place-moi parmi tes rêves constants,
Ruches de velours et volants de moire ;
Et dis : « Il m’aimait ! » — Plus tard, dans longtemps !

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