Chapitre 3 Sur la grand-route
Désormais, Julien et Céleste étaient muets. M. David reprit d’un air dégagé :
— Chaque district de ce bon pays a sa lugubre histoire… On ferait une ballade, en vérité, avec ces chevaliers du charbon et du fer !… Il y a aussi les Compagnons du Silence !… Tout cela sonne très bien et donne la chair de poule aux petits enfants. Un peu plus haut dans la montagne, mon jeune cavalier, je vous engage à conter à votre charmante soeur les faits et gestes du Porporato… Vous avez ouï parler de lui, j’en suis sûr ?
— Je sais, comme tout le monde, répondit Julien sèchement, que c’est le nom d’un bandit.
— Mais quel bandit ! se récria M. David d’un ton railleur, Fra-Diavolo ressuscité ne lui atteindrait pas à la cheville !… Ah ! ah ! mon jeune cavalier, ceci est un bon pays, un excellent pays pour ceux qui aiment les contes de vieilles femmes. Nos Calabres défrayent l’univers entier de brigands d’opéra-comique. Mais, depuis qu’on a inventé le brigand calabrais, il n’y en a pas encore eu d’aussi illustre que ce splendide coquin de Porporato. Nos bourgeoises sont folles de lui et nos marquises en rêvent.
Il haussa encore les épaules, comme c’était, à ce qu’il paraît, son geste favori, et se renfonça dans le coin du carrosse.
Dans le cabriolet, le nouveau marié, Battista Giubbetti, répondait de son mieux aux questions de son mystérieux compagnon, dont les manières lui inspiraient une certaine frayeur. Par hasard, l’entretien roulait aussi sur le brigandage.
— Alors, on s’entretient volontiers du Porporato sur ces routes ? disait Athol.
— On ne parle que de lui, Excellence, repartit le véturin.
— Et que dit-on du Porporato ?
— On dit qu’il est terrible et fort comme le tonnerre du ciel, beau comme un ange, plus brave et plus généreux qu’un lion !
— Bah ! murmura en souriant le jeune voyageur ; vous autres, Calabrais, vous dites cela de tous vos bandits !
— Depuis le temps de Rinaldini, qui n’était pas le fils d’un homme, reprit le véturin avec une gravité convaincue, il n’y a pas eu dans toute l’Italie un cavalier pareil au Porporato !
— Est-ce qu’il est venu parfois dans ce pays ? demanda Athol négligemment.
— Seigneur, je ne l’ai jamais vu, répondit Battista ; mais je ne puis dire qu’il n’y soit point venu. Vous savez mieux que moi ce qu’on donnerait à Naples à celui qui apporterait sa tête.
— Juste quarante mille ducats, répliqua le jeune voyageur.
Battista cligna de l’oeil.
— C’est écrit, dit-il, sur les pancartes, mais allez seulement au directoire de la police, et dites : « Combien me donnerait-on en sus de la prime si j’apportais la tête du Porporato ? »
— L’ami, interrompit le chevalier, vous êtes un gaillard instruit dans les affaires. Est-il jeune, ce Porporato ?
— Tout jeune.
— Je voudrais pourtant bien savoir où il se tient, ne fût-ce que pour l’éviter.
— Seigneur, tout le royaume de Naples est son domaine ; il a levé des contributions sur le plateau des Abruzzes, et jusque dans les États de notre saint-père. Mais son château doit être plus près d’ici, puisque la chanson dit…
— Ah ! fit Athol en riant, il y a une chanson !
Il y en a cent !… Mais celle dont je vous parle ne se chante que depuis le dernier printemps :
Quand la fille de l’intendant de Cozenza
Veut voir son bel ami de la montagne,
Elle met un voile blanc à sa fenêtre
Et le son du cor lui dit où est Porporato !
— Peste ! s’écria le voyageur ; mais cela ressemble comme deux gouttes d’eau aux histoires de Zampa !… Je parie que ce Porporato joue de la guitare !
Chaque pays a la bizarrerie de son orgueil. Le Calabrais défend ses brigands avec le même respect que met le fils de Marseille à adorer sa Cannebière.
— Seigneur, répondit le véturin d’un air piqué, je ne sais pas s’il joue de la guitare ; mais je voudrais voir un railleur en face de lui, à cent pas, quand il descend dans la plaine avec sa carabine rayée d’or… Je mets cent carlins (et je ne suis pas riche) que le railleur ôterait son chapeau !…
— Là, là, Battista mon garçon, fit le voyageur, ne te fâche pas… Tu as peut-être raison… Je ne te demande plus qu’une chose : ce Porporato est-il un des Six ?
– Si vous êtes maître, répliqua le véturin, comment pouvez-vous ignorer cela ?
— Je l’ignore ; je suis maître et je t’ordonne de me répondre !
Athol avait repris son regard impérieux.
— Eh bien, repartit Battista, on l’a cru là-bas, à la ville… Mais, au moment où l’on a promis les quarante mille ducats, on a envoyé le signalement… et le signalement dit que le brigand Porporato est âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans. Le moins vieux de nos seigneurs a dix ans de plus que cela.
— Viennent-ils souvent dans le pays, tes seigneurs ?
— Tous les ans, le quinzième jour d’octobre.
À cet instant, la route formait comme la tangente de cette demi-circonférence figurée par la côte.
— Stop !dit le chevalier d’Athol avec une inflexion de voix toute britannique. L’ami, pourquoi ne m’appelles-tu plus milord ?
— Je vous appellerai comme vous voudrez, Excellence, répondit le véturin en serrant le mors ; mais nous ne sommes pas encore à l’auberge, et vous ne trouverez point de maison avant le pont de la Brentola…
Il s’interrompit, et s’écria d’un ton de sincère admiration :
— San-Gennajo ! voilà un joli saut pour un gentilhomme !
Athol avait mis pied à terre d’un seul bond, léger et gracieux. Quand Battista lui eut tendu sa petite valise, sur laquelle était roulé un vaste manteau, le jeune chevalier lui jeta une once d’or, le salua de la main, et se perdit incontinent parmi les roches.
— Ha ! cervioli !ha ! cria joyeusement le véturin en touchant ses chevaux, tout chemin mène à Rome… Si ce joli cavalier veut suivre la plage jusqu’à Naples, il a le temps… Ha ! caprioli !Ha !
On avait déjà perdu de vue le chevalier d’Athol, qui descendait à la grève en sautant de roche en roche. Les chevaux trottèrent vaillamment jusqu’au fond de la vallée. Ils s’arrêtèrent d’eux-mêmes au pont de la Brentola. C’était une halte obligée. Julien et sa soeur descendirent. Ils entrèrent dans l’auberge del Corpo-Santo, qui était à quelque vingt pas de la route. Dans la salle basse, il y avait un homme d’une cinquantaine d’années, à la physionomie honnête et douce qui les attendait.
— Manuele ! s’écrièrent-ils à la fois.
L’homme ouvrit ses bras et les pressa ensemble sur son coeur. Il avait des larmes dans les yeux.
— Mes enfants bien-aimés, leur dit-il, je n’ai pas réussi dans mon voyage… Les puissants ne se souviennent point de ceux qui sont morts… Mais il nous reste une ressource, et nous saurons notre sort cette nuit.
— Qui nous le dira ? demanda Julien.
— Si le dépôt avait été confié à un homme, je désespérerais, répondit Manuele, car je ne crois plus aux hommes…
— Qui donc a ce dépôt ?
— La terre.
Au-dehors, Battista se préparait à donner la provende à ses chevaux. La tête de l’homme au bonnet de soie noire sortit de la portière.
— Hé ! l’ami !
— Seigneur !… je suis à vous, répondit le véturin, qui versait le son de maïs dans un large plat de bois que lui avait apporté l’aubergiste del Corpo-Santo.
M. David prit un accent sévère.
— Ici, quand je parle ! commanda-t-il.
— Oh ! oh !… fit Battista ; Votre Excellence est bien pressée !
— Mon Excellence voyage pour le charbon et le fer…
Battista ôta sur-le-champ son bonnet.
— C’est le jour… murmura-t-il en s’approchant.
— Et le commerce va bien, milord ? dit-il. Le fer est fort et le charbon est noir.
– Il y a quelque chose de plus fort que le fer, prononça David en lui tendant la main.
– C’est la foi,répondit le véturin, qui sentit les doigts du voyageur tracer une double croix sous sa paume.
— Il y a quelque chose de plus noir que le charbon.
– C’est la conscience du traître...Votre Excellence peut commander.
— À la bonne heure ! Tu feras manger et boire tes chevaux quand je descendrai… je suis pressé.
— Et quand Votre Excellence descendra-t-elle ?
— De l’autre côté de la montagne… Marche !
— Battista remit sans répliquer le repas de ses chevaux dans le sac de toile qui leur servait de garde-manger.
— Ohé ! Pietro ! cria-t-il.
L’aubergiste, maigre et jaune personnage qui semblait avoir accaparé toute la malaria du pays, se montra sur le seuil de son osteria :
— Reprenez votre tasse, Pietro ! lui dit Battista ; à mon prochain passage, nous boirons un verre de vin de Sicile… À vous revoir !
— Bon voyage ! répliqua le fiévreux.
Les chevaux se mirent à gravir la montée au grand trot. Un quart d’heure après, tout au plus, la voiture passait devant la maîtresse porte du couvent del Corpo-Santo. C’était une vieille et massive construction dans le style italien du Moyen Âge. il y avait un rempart dont quelques parties tombaient en ruine. Toutes les portes étaient fermées, et ce monastère, grand comme un village, semblait une maison abandonnée. Battista fit le signe de la croix, puis il se retourna pour demander :
— Est-ce ici ?
— Va toujours, répondit M. David.
À un demi-mille de là, sur le versant de la montagne, il y avait un coude qui laissait voir brusquement un horizon désolé. Il n’y avait pas trace d’habitation.
— Arrête ! cria M. David par la portière.
Il descendit, tenant sous son bras son manteau.
— L’ami, dit-il, souviens-toi bien de ce que je te commande au nom du charbon et du fer ; si l’inspecteur t’interroge au sujet du nombre de voyageurs que tu as pris à Palmi, tu diras : « Il y avait deux hommes et une jeune fille. »
— Mais… voulut objecter Battista.
M. David lui mit sous le nez son doigt médius, où il y avait un anneau d’acier bruni.
— Cela suffit, Excellence, dit Battista d’un ton de soumission effrayée.
M. David tourna le dos. Battista remonta sur son siège.
— Ha ! colombi !ha ! cria-t-il.
Puis, causant avec lui-même :
— C’est le jour !… il en pleut ! Et, à tout prendre, s’interrompit-il, un petit mensonge à l’inspecteur, ce n’est pas un péché mortel.
À trois ou quatre cents pas de la route commençait une ravine qui allait en sens contraire du Martorello ; les tremblements de terre ont laissé partout de ces sillons dans le pays. M. David siffla doucement en arrivant près d’un monticule où les cactus mêlaient leurs tiges serpentantes et difformes. Un sifflet pareil lui répondit. On eût dit que le son sortait du tumulus. En effet, les tiges d’aloès et de cactus s’écartèrent, et la plume d’un chapeau calabrais se montra.
— Entrez, seigneur, dit une grosse voix, vous êtes arrivé le premier.
Il y avait dans la brousse un large trou. Le monticule était une loge de contrebandier.
— Combien de carabines ici ? demanda M. David.
— Onze, lui fut-il répondu ; et l’on attend le capitaine.
M. David se jeta sur un siège.
— Le comte et sa soeur, dit-il, sont partis de Messine ce matin… Ils sont montés à Scylla, vers huit heures, dans leur calessode voyage… Leur escorte est de quatre valets armés et de quatre gendarmes… Voilà les renseignements… Le reste regarde le capitaine.
Cependant la carozza du véturin de Monteleone, allégée qu’elle était maintenant de toute sa charge, marchait à souhait. Des pensées joyeuses venaient à notre ami Battista. Il songeait à Giannina, sa femme, qui l’attendait en surveillant la soupe au macaroni, Giannina la brune et la belle. Deux lieues encore : une heure, et il allait la voir, courant au-devant de lui avec son sourire d’amoureuse.
— Ha ! colombelli !ha ! ha !
Tout à coup, au détour de la route, un homme apparut. C’était un personnage de grande taille avec un manteau brun rejeté sur l’épaule. Il avait la carabine en bandoulière et la plume au chapeau. La route était complètement déserte. Ce pauvre Battista eut l’idée de tourner bride et de mettre ses pigeonneauxau galop. Mais l’homme au manteau emboucha un petit cor d’argent qui pendait à son cou, et sonna un appel qui fit tressaillir notre véturin.
— Et de trois ! murmura-t-il. C’est le jour.
Il mit ses bêtes au pas.
L’homme au manteau, tout en s’avançant, entonna une fanfare dont le motif était le chant de Fioravente :
Amici, alliegre andiamo alla pena !…
— Bon ! bon ! grommela le véturin ; chanson d’enfer ! Combien de fois l’entendrai-je aujourd’hui ? Votre Seigneurie veut-elle monter ? demanda-t-il en voyant l’homme au manteau arrêté au beau milieu de la route.
— Tu es le Battista de Monteleone, lui dit celui-ci : tu as épousé une belle fille, l’ami… Combien avais-tu de voyageurs dans ta carozza ?
— Trois, répondit le véturin.
— Comment faits ?
— Deux hommes et une jeune fille.
— Ah ! ah ! s’écria l’inconnu en riant ; on t’a fait promettre de ne rien dire… Le vieux renard n’aime pas à laisser de piste derrière lui… Est-ce cela ?
— Je ne vous comprends pas, Excellence, repartit Battista.
— Non ?… et si je t’ouvrais l’intelligence avec ceci, mon camarade ?
Il ramena en avant sa carabine.
— Ah ! monseigneur, s’écria Battista, je ne suis qu’un pauvre diable… Ayez pitié de moi !
L’inconnu éclata de rire. C’était un homme de très grande taille, cinq pieds huit pouces pour le moins, et bâti en hercule.
— Voilà ! reprit-il, moi, je n’ai pas besoin de montrer mon anneau de fer… Mais sois en paix, mon camarade : je sais d’où vient le pèlerin : il arrive en droite ligne de l’hôpital et il y retournera… Garde-toi de ces pâles mines… Un homme loyal a du sang sous la peau !…
Il tendit la main à Battista, qui était encore tout tremblant.
— Je ne fais point de croix sous la paume, moi, dit-il ; je ne parle ni du fer, ni de la foi, ni du charbon, ni de la conscience des coquins… Je prends la main d’un bon luron et je la serre – un petit peu…
Battista poussa un cri de douleur, tant la pression fut violente. Le géant eut encore son gros rire.
— Il n’y a pas de danger, continua-t-il, qu’on me désobéisse quand on a senti cela. Tourne bride, mon camarade… ta femme mangera le potage sans toi…
— Pourquoi cela, Excellence ? demanda timidement le véturin.
— Parce que tu vas m’attendre ici près, au bas de la montée, en te promenant comme un joli garçon ou en faisant un somme dans ta caisse… Je viens de loin et je suis las… Je ne ressemble pas au vieux renard, moi… Si quelqu’un te demande pour qui tu es là, tu répondras : « Pour le capitaine… » On sait ce que c’est : il n’y a qu’un Porporato et il n’y a qu’un capitaine. À minuit, ma besogne sera faite, et tu me reconduiras au Monte-Fama. Dieu te garde !
Le géant rejeta sa carabine sur son dos, et s’enfonça dans les bosquets qui bordaient la route. Le pauvre Battista resta tout étourdi à la même place. Puis, la tête basse et d’un air résigné, il tourna la tête de son attelage vers le couvent del Corpo-Santo.
— Allons, mes agneaux, dit-il, patience !… C’est dur d’attendre jusqu’à minuit… Mais ça fait plaisir d’être Calabrais quand on voit un si beau bandit… ma parole !
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