Chapitre 4 Le chevalier d’Athol
Pendant cela, ce beau et jeune voyageur, qui était venu de Palmi dans le cabriolet de Battista, avait descendu l’escalier de roches qui conduisait à la grève, et marchait rapidement, portant sous son bras sa valise et son manteau. Il y a des gens qui sont nés pour la lutte, et armés en quelque sorte par la nature, comme ces fins navires que la politique des États et la spéculation privée destinent à la course sur les mers. Rien n’est négligé dans la construction de ces fières embarcations, qui ne doivent porter que des hommes et de la poudre. Point de surfaces inutiles au-dehors ; au-dedans, point de place perdue. Les prises suivront à la remorque ; le butin ne doit point monter à bord. Les prises suivront avec leurs vastes flancs où s’entassent l’aloès ou le santal, le poivre, la cannelle, la cochenille, l’indigo, toutes les couleurs, tous les parfums, toutes les épices de l’Inde. Il les faut larges, ces antres de navires qui doivent beaucoup contenir, mais qui ne savent, hélas ! point se défendre. Lors des guerres de l’Empire, Surcouf, avec son brick qui portait six canons et quatre caronades, vous amarinait des flottes entières…
Ce jeune homme, qui traversait la grève d’un pas leste et ferme, la tête haute, avait quelque chose en lui qui le classait dans cette famille de prédestinés, les hommes de proie. Il était beau comme le sont les aventuriers : c’était une tête d’aigle avec des yeux faits pour regarder le soleil. Il venait d’ôter son chapeau à larges bords, et ses cheveux bouclés, d’un châtain chaud à reflets mordorés, flottaient autour de son cou découvert : un cou blanc mais musculeux, modèle de vigueur et de grâce. Une jaquette de velours noir serrait sa taille élancée, et retombait en plis nombreux sur ses calzonide drap de soie noire, que recouvraient des bottes en cuir de Sienne, montant jusqu’au milieu du mollet. Nos comédiens cagneux ont un peu déshonoré ce costume, qui est remarquablement coquet et fanfaron, quand nos comédiens ne le portent pas. Une ceinture de soie noire, nouée lâche autour de la jaquette, supportait deux paires de pistolets en ébène. Le port des armes apparentes a été toléré dans les Deux-Siciles jusqu’au règne du roi François.
D’où venait-il, ce jeune homme ? Où allait-il ? Avait-il un but bien précis, ou était-ce un de ces joueurs qui suivent, de parti pris, le courant de la destinée ? Il rêvait et il souriait en rêvant. Ses lèvres, ombragées par une fine moustache brune, s’entrouvraient, montrant la blancheur éclatante de ses dents, qui semblaient taillées au burin dans l’albâtre. Son regard errait parmi les espaces de la mer Tyrrhénienne. La voyait-il en la regardant ? Était-il là pour attendre une de ces barques lointaines dont la voile piquait l’horizon comme l’aile d’une mouette ? À quel passé souriait-il ? ou à quel avenir ?
Son front était fier et grand ; une intelligence hardie éclatait dans l’ensemble de son visage. Mais, par-dessus tout, je vais vous dire ce qu’il y avait là. Il y avait cette vertu suprême de l’homme qui doit monter fatalement et comme le plomb descend au fond de l’eau, il y avait cette qualité souveraine des élus de la vie mortelle, ce don qui fait les heureux en amour, en guerre et partout : la superbe, la sereine insouciance ! C’est presqu’une injure, cela, dans le langage abêti de nos entretiens : l’insouciance ! Mais défiez-vous des choses que nos entretiens dédaignent. L’insouciance est un mode de la foi : elle fait les aventuriers hardis et les hommes forts. Voyez, par exemple, ce Porporato dont la gloire emplissait positivement le royaume de Naples. On parlait de lui au fond des campagnes comme dans les villes, et ce n’étaient pas les pauvres fillettes villageoises qui écoutaient le plus avidement les étranges récits de ses exploits. Un beau bandit, celui-là, du reste ! Un bandit grand comme Robin-Hood, fort comme Rob-Roy ! Nous autres Français, nous ne connaissons que Mandrin et Cartouche, des coquins ! Il n’est jamais venu à la pensée de nos poètes de mettre ces bourgeois dans une tragédie. Mais, en Allemagne, Schiller a fait Les Brigandsavec le souvenir de Zaun, de Schubry et de Shinderhannes ; mais, en Angleterre, Walter Scott a trouvé dans Rob-Roy un front digne de son immortel pinceau ; mais, en Italie… Voilà le pays des Cacus modernes ! L’Apennin produit les bandits, comme le Liban le cèdre ! Et, parmi les bandits de l’Apennin, le Porporato était comme le cèdre au milieu des humbles buissons que son ombre étouffe !
Nul ne savait son vrai nom. Ils l’appelaient Porporato, à cause de sa casaque pourpre, dont la vue seule mettait en fuite carabiniers et gendarmes. L’homme de pourpre, l’astre sanglant et la Sila ! La première fois qu’on vit la plume rouge de son feutre et qu’on entendit le son de sa carabine, ce fut à Lago-Negro. L’échafaud était dressé. Le prêtre exhortait à mourir Giovanni Bertuzzio, un proscrit à cheveux blancs. Tout à coup un son de trompe tomba du clocher de l’église prochaine. La foule s’ouvrit comme la mer au choc d’une proue. Les gardes et soldats tombèrent ou prirent la fuite. Giovanni, qui déjà était sur la plate-forme fatale, les mains liées, la corde au cou, fut saisi à bras-le-corps par un jeune homme au fier visage, dont la taille gracieuse était serrée dans une casaque écarlate.
— Bravo, Porporato ! cria la foule enthousiaste.
Le nom resta. La casaque pourpre eut sa place parmi ces astres flamboyants qui constellent la montagne italienne.
Le lendemain, le sous-intendant de Lago-Negro mit à prix la tête du Porporato. Le surlendemain, au milieu d’un bal, le Porporato vint apporter sa tête au préfet, en échange de la prime promise. Il eut la prime et remporta sa tête. Avec sa tête et la prime, il emporta encore les diamants du sous-intendant, sa caisse et, si l’on croit la chronique, sa jeune femme qu’il renvoya sans rançon. La signora ne se plaignit jamais de cette aventure, et, pendant bien longtemps, elle soupira en regardant la montagne.
Des troupes furent envoyées contre ce jeune chef dont la renommée, née d’hier, remplissait déjà les principautés. Il y eut deux batailles rangées au pied de l’Apennin. Ce ne fut pas Porporato qui fut vaincu.
À dater de ce moment, les romances le prirent sous leurs protections. À son nom seul, les guitares tintèrent. De l’Abruzze à l’extrémité des Calabres, toutes les donnerêvèrent de son panache empourpré. On faisait de sa beauté des descriptions enivrantes : c’était le premier portrait de Raphaël Sanzio, avec ses longs cheveux qui encadrent un front angélique ; et, quand la fumée de la poudre chargeait la brise, c’était la foudre vivante !
Il avait un château dans la montagne ; Dieu savait où, Dieu et quelques belles signore,qui n’en voulaient point dire la route. Le prince François de Bourbon, héritier du trône de Naples, eût envié ce radieux séjour. C’était au fond d’une de ces riantes vallées que cachent parfois les rudes sommets de l’Apennin. Un beau lac où se miraient les citronniers et les grenadiers en fleur. Un palais grec en marbre rose de Sarraveza. Des colonnades sereines, des jardins délicieux, des bosquets obscurs comme ceux qui entouraient le temple de Vénus à Cythère. Là-dedans, disait-on, il y avait d’immenses trésors.
La bande du Porporato, composée de trente hommes d’élite, était, selon le bruit public, invisible et introuvable comme son chef lui-même. Les autres bandits de l’Apennin avaient fait effort pour se réunir à lui. Il avait dédaigné leur alliance.
Une chose étrange et qui trouvait place dans les milliers de légendes courant sur cet être mystérieux, c’est que les limites de la terre ne bornaient point son pouvoir. De même que les rois ont des flottes pour aller chercher leurs ennemis au-delà de la mer, de même le Porporato avait sa marine. Le gouverneur de Palerme le savait bien, lui qui avait vu sa villa pillée en plein jour, parce qu’il s’était vanté à la cour de Naples d’amener Porporato pieds et poings liés dans la prison du Castel-Vecchio.
Ce jour-là, une felouque élégante et qui semblait se jouer au vent, vint croiser presque sous le môle de Palerme. À l’arrière, il y avait une riche tente sous laquelle les curieux purent voir des cavaliers et des dames assis joyeusement autour d’une table servie. Au centre était un jeune homme qui portait la casaque pourpre…
Mais pourquoi parler de bandits à propos d’Athol ? Il s’était, il est vrai, informé du Porporato, mais c’était chose si commune ! On ne parlait que du Porporato. Que pouvait avoir de commun avec un bandit ce beau jeune homme au regard tantôt brillant de gaieté, tantôt chargé de rêverie ? Nous ne savons. Le vrai, le voici : ce bel Athol était manifestement de ceux qui ne font rien à demi. Il était ange ou il était diable, et non point entre deux.
Le soleil, aux trois quarts de sa carrière, inclinait à l’horizon derrière les îles d’Éole, qui semblaient nager dans un resplendissant incendie. La brise du soir commençait à se lever, et, sur le bleu profond du ciel, le croissant délicat de la lune se dessinait au sud-est. Athol rêvait et souriait. Athol disait en regardant ces éblouissements du ciel et de la mer :
— Puisqu’elle est riche, puisqu’elle est grande, je serai riche et je serai grand… je le veux !… ne fût-ce qu’un jour… Prince pour qu’elle soit ma princesse !… Et, ce jour-là, je vivrai toute ma vie !
Il était au milieu de l’étroite grève, à deux ou trois cents pas des cabanes de pêcheurs qui se collaient à la falaise. Il s’arrêta, et son charmant visage prit une expression de défi hautain.
— Un jour ?… répéta-t-il ; pourquoi pas un siècle, si je veux ?
Il tira de son sein un petit portefeuille de velours, et du portefeuille une rose desséchée. Sa voix avait changé lorsqu’il murmura :
— Il fallait ce nom à cette fille du ciel !… Angélie ! Angélie !
La fleur tremblait à la brise du large. Une de ses feuilles se détacha et se prit à voltiger. Athol pâlit. La foliole, emportée par la brise, tournoya et s’en alla tomber dans la mer, où elle se prit à voguer, petite nef impondérable, sur la crête caressante du flot. Athol entra dans l’eau résolument, tout habillé qu’il était. Il ne voulait pas perdre cette parcelle de son cher trésor. Le nom d’Angélie tombait de ses lèvres. Il lui semblait, tant la passion est superstitieuse, que ceci était un symbole. Il se disait :
— Si la feuille sombre, la pauvre petite feuille que le vent m’a dérobée, adieu mes espoirs !… mon amour ne sera pas heureux.
Et il courait après la feuille, tandis que le flot faisait nager déjà les franges de sa ceinture. Elle venait, la feuille, poussée par la lame, elle venait, vierge encore de toute humidité à l’intérieur, et ne touchant l’eau que par l’extrémité de sa courbe. Athol essayait de la saisir. Mais elle se jouait de lui, la conque légère et rosée, semblable à cette yole de nacre où la nautille arbore son vivant pavillon ; elle fuyait, coquette et capricieuse… Le vent encore, le vent prit un atome d’écume à la crête d’une lame et vint le porter juste dans la coque qui trembla. Athol eut un frémissement, ce chevalier qui avait ri tant de fois au nez de la mort ! Il s’élança. La feuille de rose faisait eau : c’était désormais une barque trop chargée. Athol la saisit au moment où elle allait faire naufrage. Et Athol poussa un grand cri de joie ! Ces amoureux ! Tout n’était-il pas sauvé, en effet ? Il réunit triomphalement la foliole reconquise au reste de la rose, et referma le petit portefeuille de velours. Puis, regardant le soleil qui se chargeait de le réchauffer et de le sécher :
— Il est temps, murmura-t-il ; nous n’avons pas désormais deux heures de jour devant nous !
q