Chapitre 11 La légende de San Gennaro
Peter-Paulus voulut consulter sa montre en s’éveillant sur son banc du bureau de police, mais la girella n’avait eu garde de la lui laisser. Il regarda la pendule du bureau d’attente. Elle marquait plus de minuit. C’était l’heure où, depuis douze ans, il sortait chaque jour du Cotton’s and international clubpour rentrer au bercail de la maison Marjoram, Watergruel et Compagnie. Une clause de son contrat portait qu’il ne devait jamais rentrer à heure indue.
Mais combien le retour était facile en sortant du Cotton’s and international club !Ici, au contraire, la solitude des ténèbres, l’inconnu !
Quelle route prendre pour regagner l’hôtel de la Grande-Bretagne ? Quels périls ne devait point cacher l’obscurité, dans cette ville maudite où Peter-Paulus avait essuyé déjà tant de mésaventures !
Certes, il y avait un moyen de ne point braver les périls de Naples nocturne, c’était de coucher au bureau de police. Peter-Paulus préférait la rue.
— Suis-je prisonnier ici ? dit-il entre haut et bas à Privato, seul compagnon qu’il eût dans le bureau.
Privato haussa les épaules et continua d’écrire. Peter-Paulus n’eut garde de renouveler sa question, il se glissa jusqu’à la porte.
Il n’y avait plus un seul réverbère allumé sur la piazza del Mercato, qui était noire comme un four. Aucune lueur ne brillait derrière les fenêtres. Cependant, Peter-Paulus put voir distinctement ce qui se passait à quelques pas de lui à cause des lanternes de l’équipage stationnant devant la maison de Johann Spurzheim.
Auprès de la portière, ce bizarre individu qui portait un costume de fantaisie, le clown de la fontaine aux Trois Vierges, aidait un autre personnage à charger dans la voiture un objet pesant et de considérable volume, dont Peter-Paulus chercha en vain d’abord à reconnaître la nature. Le compagnon de Cucuzone était en manches de chemise et se tenait dans l’ombre. Peter-Paulus l’entendit qui disait :
— Prends garde, tu vas lui frapper la tête contre la roue !
Et Cucuzone répondait :
— Puisqu’il est mort.
Ce mot suffit à dessiller les yeux de notre Anglais. Cette masse confuse prit pour lui une forme, c’était le corps d’un homme. Et des choses pareilles se passaient à la porte même du directeur de la police ! Peter-Paulus voulait douter encore, tant le fait lui semblait impossible ! Mais le doute ne fut bientôt plus permis.
— Comme il saigne ! dit Cucuzone, les coussins de la voiture vont être tachés !
— Pousse ! ordonna l’autre personnage, voyons, ferme, nous y sommes !
À cet effort, les vêtements usés du pauvre défunt cédèrent dans la main de Cucuzone. Son compagnon laissa échapper un cri de terreur. La tête du cadavre pendit tout à coup, soutenue seulement à quelques pouces du sol.
— Parbleu ! murmura le saltarello, soyez tranquille, le pauvre diable ne mourra pas deux fois !
Dans cette position nouvelle, la lumière de l’une des lanternes frappait obliquement la tête du mort. Peter-Paulus distingua avec horreur les traits d’un vieillard dont les longs cheveux gris balayèrent un instant le pavé. Il eût voulu fuir, mais ses jambes chancelantes étaient comme paralysées. Enfin, le corps entra dans l’équipage.
L’homme en bras de chemise vint parler bas au cocher, et son visage, à son tour, s’éclaira vivement, placé qu’il était tout près de la lanterne. Peter-Paulus tressaillit d’étonnement parmi ses terreurs. Il reconnut cet homme, et ce fut comme une lueur qui entra brusquement dans sa mémoire. Le groupe tout entier de la fontaine des Trois-Vierges, à l’entrée de la strada di Porto, était là.
L’homme en bras de chemise était le beau pêcheur adossé naguère contre la muraille, au-dessous de la madone, et, par conséquent, ce dandy gracieux, élégant, brillant qui avait monté, dans la matinée, à bord du Pausilippe.Celui qu’on avait appelé « le prince ».
Le cocher n’était autre que le marin à la pipe d’écume assis sur la margelle de la fontaine. L’homme en costume de fantaisie était, nous l’avons dit, ce clown roulé comme une chenille aux pieds des deux autres. Il ne manquait là, en vérité, que la marchande d’oranges.
Peter-Paulus ne chercha pas même à donner un sens à cette bizarre réunion. Il renonçait,comme disent les enfants jouant aux charades. Tout ce qui lui arrivait cette nuit dépassait tellement à son gré les bornes du possible, qu’il se laissait aller, comme un spectateur qui se berce aux changements à vue d’une fantasmagorie. Eût-il voulu chercher, le temps lui aurait manqué.
Le beau pêcheur de la fontaine des Trois-Vierges ne dit, en effet, que quelques mots au cocher. Il monta tout de suite après dans l’équipage où était déjà le corps mort. Le saltarello vint à la portière, le beau pêcheur lui dit :
— Maintenant, va chercher l’autre !
L’autre quoi ?
L’équipage s’ébranla et partit au galop. Cucuzone resta seul sur la place.
Cucuzone ne soupçonnait pas la présence de l’Anglais. L’équipage, emportant ses lanternes, laissait la place dans une complète obscurité. Peter-Paulus entendit le clown qui grommelait :
— Ce scélérat de Privato qui a fermé la boutique !
C’était vrai. Pendant la courte scène que nous venons de rapporter, Privato avait fermé sans bruit les volets du bureau de police. Tout était noir comme de l’encre aux alentours.
Cucuzone était peut-être brave, mais il y a divers genres de bravoure. La commission dont on l’avait chargé n’était évidemment point de son goût. Peter-Paulus l’entendait soupirer comme si le thermomètre eût été à dix degrés au-dessous de zéro.
La frayeur, on le sait, est contagieuse. Notre Anglais, très brave aussi, avait un commencement de colique.
Cucuzone voulut chanter pour se donner du coeur. Mais sa voix rauque et tremblante mit du froid dans les veines de Peter-Paulus.
N’ayant point trouvé de soulagement dans la musique, Cucuzone prit son parti et se dirigea avec une évidente répugnance vers l’allée étroite et sombre qui conduisait au cabinet privé de Johann Spurzheim. C’était là, en effet, qu’il lui fallait aller chercher l’autre.Il grondait en marchant et disait :
— Damnée besogne !… j’ai la chance… Il faut justement que ça se trouve par une coquine de nuit où il n’y a point de lune !
Il passa à quelques pieds de Peter-Paulus sans le voir. Dieu sait qu’il ne songeait plus à Peter-Paulus ! Au seuil de l’allée, il hésita un instant. Mais enfin il s’y engagea, après avoir fait un grand signe de croix.
L’allée était longue. Les dents de Cucuzone claquèrent plus d’une fois en chemin, et, ce bruit ajoutant à son effroi, il croyait entendre dans l’ombre ce lugubre craquement que font en se choquant les ossements desséchés. La nuit s’emplissait pour lui de fantômes. Dieu, la Vierge et saint Janvier, qu’il invoquait avec ferveur, semblaient ne point écouter sa prière.
À un moment, il entendit le pas lointain de Peter-Paulus qui passait devant l’ouverture de l’allée. Une sueur froide lui perça la peau.
L’instant d’auparavant, il souhaitait passionnément d’entendre un bruit humain. À présent, le bruit entendu l’épouvantait. Il avait demandé à tous les saints du paradis une lueur, pour réjouir ses yeux, noyés par les ténèbres. Quand il aperçut la lumière qui filtrait sous la porte de Johann, il faillit tomber à la renverse. Il arriva cependant plus mort que vif et frappa tout doucement.
— Entrez ! fit la voix cassée de Spurzheim.
Cucuzone se retourna, croyant qu’on avait parlé derrière lui.
Tous les spectres qui peuplent les nuits des grands souterrains, des cloîtres abandonnés, des vieilles églises et des cimetières, tous, tous étaient là, rangés en ligne interminable le long du corridor. Cucuzone les vit, maigres et blancs, cachant leurs têtes de morts sous des cagoules profondes. Ils étaient immobiles. Mais, quand Cucuzone bougea, il les vit osciller lentement, et tous ensemble, comme les épis mûrs que couche le vent. Il y en avait ! il y en avait !
— Jésus Dieu ! Vierge mère ! saint Janvier ! saint Janvier !
Toutes ces têtes voilées de blanc s’inclinèrent. Le vent qui venait au travers des fantômes était humide, glacé.
— Entrez ! répéta la voix cassée avec impatience.
Cucuzone ne se fût pas retourné pour tout l’or du monde. Il aborda la porte à reculons et chercha le bouton en tâtonnant derrière lui.
Savez-vous ce que faisaient les spectres ? Ils riaient au fond de leurs capuces, montrant, d’un bout à l’autre de l’allée, ces grandes dents éclatantes que ne recouvrent plus les gencives. Oh ! le rire des morts !…
La porte s’ouvrit. Un grand soupir de soulagement s’échappa de la poitrine de Cucuzone. La voix cassée dit :
— L’ami, que me veux-tu si tard ?
Cucuzone étanchait la sueur froide de son front. La voix cassée reprit avec une expression d’inquiétude.
— Qui es-tu, l’ami ?… N’as-tu rien à me dire ?
— Le fer est fort et le charbon est noir,répondit Cucuzone d’un ton dolent.
Puis il ajouta :
— Pas si noir que dans cette infernale allée !
— Approche ! ordonna la voix cassée ; tu as bien tardé à répondre !
Cucuzone vint se mettre auprès de la table. La lampe avait été de nouveau éloignée. On ne voyait qu’ombre dans le confessionnal du directeur. Mais la clarté qui régnait dans le cabinet avait suffi pour rendre à Cucuzone toute son effronterie. Il aurait ri de ses frayeurs sans l’idée de traverser de nouveau ce terrible corridor.
— Ce n’est donc pas encore vous qu’on va emporter, maître ? dit-il. Si j’ai beaucoup tardé, c’est que je n’étais pas pressé. Voulez-vous que je vous apprenne une nouvelle ? J’aimerais mieux être dans mon lit, à cette heure, qu’en votre respectable compagnie.
— Pourquoi m’a-t-on envoyé ce drôle ? grommela Johann.
— Parce qu’on n’avait pas le choix, Excellence… Si vous pouviez faire un tour de promenade, vous verriez qu’il n’y a pas beaucoup de monde dans la rue.
Il frissonna par souvenir et fit deux ou trois cabrioles pour remettre son sang en circulation convenable. Mais cela manquait un peu d’entrain et de gaieté. Il y avait l’idée du corridor à traverser, et, cette fois, avec un cadavre sur les épaules.
— Trêve de folies, dit Johann ; va ôter le verrou de cette porte.
Il montrait celle par où Pier Falcone était sorti deux heures auparavant, pour se rendre au chevet de Barbe. Cucuzone exécuta cet ordre au moyen d’une série de sauts indiens par le flanc, ce qui acheva de le soulager complètement. Le verrou fut enlevé les mains à terre, avec la pointe du pied.
Johann pensait :
— Si une intelligence comme la mienne avait à son service la force et l’agilité de cet homme !
Cucuzone prit son élan, atteignit le sommet de la guérite d’un bond, la franchit à la vigueur du poignet et vint retomber au-devant du directeur, tremblant d’avoir vu passer ce corps au-dessus de sa tête.
— L’ami, dit-il sèchement, j’ai vu des singes qui grimpaient et sautaient encore mieux que toi.
— Excellence, répondit Cucuzone, vous voulez me rendre jaloux ; mais je vous préviens que, cela sent son fruit, ici… Où est mon paquet ?
— Ici, répondit Johann en montrant le rideau.
— Où faut-il le porter ?
— À la plage.
Cucuzone releva le rideau.
— Oh ! oh ! fit-il ; c’est ce pauvre seigneur Felice… Il buvait bien un verre de vin de Grèce… Cela doit être lourd !
— Tu es robuste.
— Quand on me paye… Qu’y a-t-il pour la commission, Seigneur ?
Johann lui tendit une once d’or, et Cucuzone murmura :
— Il n’y a que les gens bien portants pour être généreux.
Il chargea cependant le corps sur ses épaules.
— Souviens-toi de ceci, lui dit Johann ; si tu rencontres en chemin quelque patrouille et qu’on sache d’où vient ton fardeau, tu ne t’éveilleras pas demain matin.
— Excellence, répliqua Cucuzone, je connais les moeurs de notre chère petite communauté… Que Dieu vous garde !
Il prit le chemin de la porte et passa le seuil d’un pas ferme, malgré le poids de sa charge.
Johann put l’entendre qui comptait en marchant.
— Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit…
Puis la porte se referma. Cucuzone était au neuvième pas.
Or, il y a une légende à Naples – la fameuse légende de saint Janvier, – qui dit qu’un homme qui porte un cadavre est perdu, s’il fait cent pas avec son fardeau.
Et le pauvre Cucuzone, tremblant, suant à grosses gouttes, reprit sa route en tâchant de gagner un pas à chaque enjambée. S’il avait eu une pioche, il aurait creusé la fosse de Felice Tavola au beau milieu de l’allée.
Mourir avant le bout de l’an ! lui, Cucuzone, qui faisait si bien la tête en bas, le saut chinois et le bras de fer ! Malgré tous ses efforts, il avait quatre-vingts pas de faits lorsqu’il arriva au bout de ce long couloir. Il lui restait un capital de vingt pas. Et nul moyen d’éluder la besogne qu’on lui avait imposée ! La confrérie du silence ne plaisantait pas. Cucuzone était payé pour le savoir.
En débouchant sur la piazza del Mercato, il dressa contre la muraille le corps de Felice Tavola, qui commençait à se roidir, et tamponna des deux mains son front ruisselant de sueur. Il se coucha en rond sur le pavé, dans sa posture favorite et se mit à réfléchir.
Il y avait à peu près une minute qu’il était ainsi lorsqu’il entendit un pas précipité traverser la place. C’était un homme qui courait à toutes jambes, tête nue, et qui gémissait en courant.
Cet homme se lança à pleine course dans le vico Albanese, petite rue tournante qui faisait un circuit autour de la place, comme certains corridors destinés à desservir l’intérieur des maisons. Tous les hôtels et habitations de la partie orientale de la place du marché avaient une sortie sur cette ruelle.
Cucuzone ne prêta d’abord à cet incident qu’une attention médiocre. Il était trop sérieusement embarrassé pour s’arrêter à ces bagatelles. Vingt pas ! Un de plus, il tombait dans le cas de la légende de saint Janvier. Et s’il fuyait laissant là le cadavre, comme il en avait si bonne envie, on n’attendrait pas le bout de l’an pour l’envoyer en terre !
Une seconde fois, ce pas précipité se fit entendre sur la place. L’homme qui courait ainsi semblait très fatigué. La lune, à son dernier quartier, se levait derrière les maisons du côté de la vieille ville. La nuit était déjà beaucoup moins noire que naguère. À ces lueurs vagues, Cucuzone put voir passer rapidement ce personnage qui courait avec une sorte de rage. Ses plaintes se faisaient plus distinctes. Il disparut comme la première fois dans le vico Albanese.
Cucuzone ne songea plus à lui. Mais, chose véritablement étrange, au bout d’une autre minute, la même course recommença. Cela devenait fantastique. À Naples, on fait peu de gageures. C’était bien le même homme, mais plus fatigué.
Cucuzone se leva d’un bond et reprit son fardeau. Il avait reconnu Peter-Paulus Brown de Cheapside.
Le reste se devinait facilement. L’époux de Pénélope, un peu étourdi par ses mésaventures et ses frayeurs, avait voulu prendre le chemin de l’hôtel de la Grande-Bretagne. Il s’était engagé au hasard dans ce perfide vico Albanese, qui l’avait fidèlement ramené au point de départ en tournant autour de la place.
On sait comme l’obscurité trompe. Dans les ténèbres, la courbe de la ruelle lui échappait en partie ; d’ailleurs, il était comme ivre, ce pauvre sudjetanglais.
Quand il eut fait deux ou trois courses, la fringale le prit. La peur, la fatigue, la colère lui montèrent bientôt au cerveau. Il eut confusément l’idée qu’il était victime d’une sorte d’enchantement malfaisant. Naples, cette ville ennemie, pleine de prestiges et d’embûches, se personnifia pour lui. Il vit positivement les maisons s’avancer pour lui barrer le passage. Et il allait s’acharnant à trouver un passage dans cette voie qui le ramenait toujours à la piazza del Mercato.
Il souffrait, il suait, il geignait et il allait ! Ses idées se brouillaient de plus en plus : il devenait fou.
Le plan de Cucuzone fut tracé en un clin d’oeil. Il fit une cabriole sur place, et se sentit le coeur plus léger qu’une plume. Il rechargea Felice Tavola sur ses épaules, et gagna le centre de la place en quinze pas vigoureusement espacés. Il gardait ainsi une marge de cinq pas pour ses besoins imprévus.
La ligne qu’il occupait barrait le passage au fanatique coureur. Celui-ci parut bientôt à l’autre bout de la place. Sa course était désormais convulsive et dégingandée.
Il haletait positivement. Il ne voyait rien, tout débraillé qu’il était, et, ses cheveux jaunes en désordre, il allait se précipiter tête baissée sur Cucuzone, lorsque celui-ci cria d’une voix tonnante :
— Arrêtez !
Peter-Paulus ne demandait pas mieux, mais le choc qu’il éprouva au son de cette voix, qui sonnait à son oreille comme un éclat de foudre, loin de réprimer son élan, lui fit perdre l’équilibre. Il vint donner de la poitrine contre le pauvre Tavola, que Cucuzone lui opposait en guise de bouclier.
— Vous l’avez tué ! dit celui-ci, qui laissa tomber le corps.
— Je démandé bienne pâdonne… murmura Peter-Paulus.
— Vous l’avez tué ! répéta le clown ; m’entendez-vous ?
Peter-Paulus poussa un grand gémissement.
— C’été le combel de l’infôrtioune ! sanglota-t-il ; j’été iune meurtriair… fômellement !
Il resta les bras pendants, immobile, comme un dieu Terme. Cucuzone, profitant lâchement de son avantage, releva le cadavre et le chargea sur les épaules de Peter-Paulus en disant :
— Que Dieu vous pardonne ! Il ne vous reste qu’à le jeter à l’eau !…
Puis il s’enfuit à toutes jambes, heureux et fier, car il avait économisé cinq pas.
Peter-Paulus resta tout seul, ivre, fou, éperdu, atterré, n’ayant plus ni jambes, ni bras, ni tête, au milieu de cette place déserte avec un corps mort sur le dos.
Johann Spurzheim était resté seul dans son cabinet. Il écouta un instant le pas chancelant de Cucuzone qui s’éloignait descendant l’allée noire.
Au moment où, du côté de la rue, tout rentrait dans le silence, on frappa à la porte intérieure.
— Entrez ! cria Johann.
Et, quand le médecin eut franchi le seuil :
— Entrez ! entrez ! entrez !… nous avons travaillé pour vous, mon brave ! et bien travaillé, je peux le dire sans vanterie ! Zora n’a manqué de rien ?
Zora, c’était le petit king’s-charles qui partageait la couche du seigneur Johann Spurzheim.
— Zora n’a manqué de rien, répondit Pier Falcone.
Il était pâle et très défait. Johann le remarqua.
— Qu’avez-vous donc, ami ? demanda-t-il.
— C’est une terrible nuit ! murmura le docteur.
— Une belle nuit, fit Johann en se frottant les mains. Une belle nuit ! Prenez le rideau que voilà et voyez à l’accrocher au-dessus de la porte… j’aime que tout soit en ordre… Ah ! Falcone, mon compagnon, il a bien servi ce soir, le rideau !
Il eut un rire affaissé.
— Quand vous aurez rattaché le rideau, reprit-il, vous pousserez le verrou… Nous allons remonter… nous allons nous coucher et dormir comme un beau petit saint.
Pendant que le docteur obéissait d’un air morne :
— Pas vous, ami, pas vous ! Votre besogne de cette nuit n’est pas encore finie… Tudieu ! vous êtes né coiffé… je vous invite au bal, vous allez danser tout à l’heure au palais Doria-Doria, mon camarade.
— Je suis las, dit Pier Falcone en manière de refus.
Le directeur de la police royale éclata de rire.
— Les voilà bien ! s’écria-t-il ; moi seul, je suis infatigable ! Si vous aviez accompli seulement la moitié de ma tâche, vous seriez mort, mon pauvre compagnon !
Pier Falcone revenait après avoir accroché le rideau et mis le verrou.
— Voilà deux heures, murmura-t-il, que j’entends le râle d’une mourante !…
La physionomie de Johann changea tout à coup. Il prit un air dolent et murmura entre ses dents :
— Pauvre Barbe ! je la regretterai !…
Il y eut un silence. Pier Falcone était debout au-devant du bureau, les bras croisés sur sa poitrine.
— A-t-elle beaucoup souffert ? demanda Johann les yeux baissés et en parlant très bas.
— Elle souffre encore, répondit Pier Falcone.
Un tic nerveux agita la face de Spurzheim.
— Et on l’entend crier de ma chambre à coucher, dit-il encore.
— Distinctement, seigneur.
Johann réfléchit durant une seconde, puis il dit :
— Personne ne couche dans cette partie de la maison. Il n’y a pas de danger.
Pier Falcone eut froid dans les veines.
— Laissons cela, reprit Johann ; il le fallait… Nécessité n’a point de loi… Je la regretterai.
Puis, changeant de ton tout à coup :
— Passe cet anneau à ton doigt médius, dit-il ; sa possession te fait chevalier maître, et tu as dans Naples, à l’heure qu’il est, une armée de vingt mille soldats… Demain, tu seras le médecin du roi si tu veux… Le secret des maîtres du silence est triple… Le maître du silence sait où est le trésor ; il possède la clef des caractères ; il connaît le nom de ses pairs… Approche !
Falcone s’avança.
Johann poursuivit en baissant la voix :
— Le trésor est dans l’Abruzze Citérieure, au pied du mont Laurea, dans les souterrains du château de Pourpre bâti par les Borgia de Rome, et qui faisait partie du domaine de Monteleone. La clef des caractères est sur ce papier ; prends-le : tu seras aussi savant que moi… Tes pairs sont au nombre de six, dont un grand maître qui a ta vie et la nôtre dans ses mains : celui-là est le Porporato ; il a encore d’autres noms. Restent cinq maîtres. Moi d’abord : remercie ton patron de m’avoir pour ami. Après moi, vient mon lieutenant, Andrea Visconti-Armellino, intendant supérieur de la police royale. Son vrai nom est Policeni Corner. Le troisième en importance est le colonel San-Severo ; un hercule, un géant : nous en verrons la fin. Son vrai nom est Luca Tristany ; son sobriquet de bandit : il Capitano.Le quatrième est le vieux Massimo Dolci, le banquier de la cour. Il nous gêne peu. De son vrai nom, il se nomme Amato Lorenzo. Le cinquième, le cavalier Ercole Pisani, est dévoué au Porporato. C’était l’ami du baron d’Altamonte, dont tu as l’anneau. Nous l’abattrons dès qu’il embarrassera notre voie. Il se nomme Marino Marchese. Armellino veut ma place : cela lui portera malheur ; San-Severo est trop fort : cela me blesse la vue. Les trois autres ont deviné quel est mon but ; ils sont de trop. Ami Falcone, si tu le veux, nous resterons seuls : riches tous deux et puissants comme des rois !
— Que faut-il faire pour cela ? demanda le docteur.
Johann le regarda en face. Il eut ce rire sarcastique dont l’effet était si bizarre sur cette figure ravagée.
— Il faut d’abord, repartit Johann, me prendre dans tes bras et me porter bien doucement dans mon lit ; j’ai sommeil.
— Seigneur, dit Falcone, si vous rentrez dans votre chambre, vous entendrez les gémissements…
— Pas longtemps, interrompit Spurzheim avec calme ; les pastilles sont bien faites.
Il lui tendit les deux mains comme font les enfants trop las qui réclament le secours de leur bonne. Pier Falcone le souleva. Il remonta l’escalier avec la même facilité qu’il avait mise à le descendre. Johann espéra jusqu’à la dernière marche que la respiration de son porteur deviendrait essoufflée. Il n’en fut rien.
Johann dit :
— Ces longues haleines ne sont pas les meilleures…
En entrant dans sa chambre à coucher, il prêta l’oreille. Ce fut comme un lointain gémissement, mais si faible !…
— Tout à l’heure, dit Falcone, c’était beaucoup plus fort.
Johann poussa un gros soupir et se fourra dans ses draps, où le king’s-charles l’accueillit fraternellement.
— Ouvre le tiroir de ma commode, ordonna-t-il à Falcone ; il y a un papier à droite… Prends-le.
Le docteur allait le lui apporter, lorsque Johann l’arrêta en disant :
— C’est pour toi… Regarde.
Pier Falcone déplia le papier, qui était une lettre d’invitation chargée de délicieuses vignettes à la main, comme c’est encore la coutume en Italie.
Lorédan Doria et la comtesse Angélie, sa soeur, priaient M… (le nom était en blanc) de leur faire l’honneur d’assister à la fête de ce soir.
— Tu écriras ton nom, dit Johann.
— Et que ferai-je au palais Doria ?
— Tu observeras.
— La nuit est bien avancée.
— Celui pour qui je t’envoie n’arrivera qu’après toi.
Comme le docteur allait répondre, Johann lui fit signe d’écouter. On entendit une toux profonde suivie d’un faible cri. Puis le silence régna dans la maison.
— Pauvre Barbe ! dit Spurzheim ; ceci doit être son dernier soupir.
— Seigneur… balbutia le médecin.
— Bien, bien, ami… les opinions sont libres… si je croyais en Dieu, je ferais dire des messes pour la pauvre Barbe. Baissez la lampe et allez-vous-en, Falcone : j’ai sommeil.
Le docteur tourna le bouton. La lampe ne s’éteignit point, mais ne jeta plus qu’une clarté faible. Johann la voulut auprès de lui.
Avant de se retourner, il appela Falcone.
— Ami, dit-il, vous ne m’aviez pas dit que vous connaissiez le prince Fulvio Coriolani ?
— Au contraire, seigneur, je ne l’ai jamais rencontré.
— Non ?… C’est surprenant cela : tout le monde le connaît… Écoutez-moi bien, Falcone… quand on annoncera cette nuit au palais Doria-Doria le prince Fulvio Coriolani, regardez attentivement ce jeune et brillant seigneur. Quand vous l’aurez regardé, Falcone, vous ne demanderez plus pourquoi je vous ai envoyé à cette fête… Allez.
Johann entendait, car il avait le sommeil fort léger, mais il était toujours plusieurs minutes avant de vaincre l’engourdissement qui paralysait ses membres au réveil. Beaucoup de gens affligés de maladies nerveuses ont quotidiennement ce symptôme cataleptique.
Johann entendait, et faisait, pour secouer son engourdissement, des efforts impuissants.
Il avait le visage tourné vers sa ruelle. On venait d’ouvrir la porte. La terreur couvrit tout le corps de Johann d’une sueur glacée. Le petit chien se mit à hurler et s’élança à bas du lit. Ce fut comme le bruit d’une lutte, terminée par deux râles. Le silence revint. Deux ou trois minutes d’angoisse terrible suivirent. Johann recouvra l’usage de ses mouvements. Il se retourna. Tout était immobile dans la chambre.
Mais, aux lueurs faibles qui s’échappaient de la lampe baissée, Johann crut voir la porte ouverte et une masse sombre au-devant du seuil. Il tourna le bouton de la lampe. La chambre s’emplit de clarté.
La porte était ouverte en effet, et le corps de Barbe Spurzheim, sa femme, gisait là-bas auprès du king’s-charles étranglé.
Johann frissonna de tous ses membres.
Il se leva comme il put. Il se traîna poussant la lampe devant lui sur le parquet. Il arriva. La main gauche de Barbe tenait encore serrée la gorge du petit chien qui l’avait mordue avec rage. Devant sa bouche crispée qui embrassait le sol, il y avait du sang, le sang de la quinte suprême qui l’avait étouffée. Avec ce sang, sa main droite avait tracé quelques mots sur le parquet, Johann lut :
« Dans huit jours, à pareille heure, je t’attends en enfer, assassin ! »
Johann regarda la pendule, qui marquait minuit et demi.
— Elle connaissait l’avenir ! dit-il en se laissant choir épuisé auprès du cadavre.
Mais bientôt il se redressa.
— Pauvre Barbe ! murmura-t-il, elle a voulu se venger… C’est pour m’effrayer… je vivrai cent ans !
L’équipage où nous avons laissé le chevalier d’Athol, Beldemonio, traversa au galop les rues, puis entra dans la cour d’un élégant et magnifique palais, situé dans la haute ville, vers le milieu de la strada nuova di Capodimonti. Beldemonio sauta lestement hors de l’équipage. Aussitôt qu’il eut monté le perron de marbre, tout fut mouvement et bruit dans la cour. Les écuries s’ouvrirent ; et un splendide carrosse de cour sortit de la remise. Ruggieri, dirigeant une armée de valets, y fit atteler quatre chevaux français de toute beauté.
Vers l’heure où Barbe et le king’s-charles, tout ce que Johann Spurzheim aimait dans ce bas monde, mouraient ensemble, on vit paraître des torches au haut du perron de marbre. Le chevalier d’Athol, en costume de cour, portant le cordon de l’Annonciade et celui d’Isabelle la Catholique, se montra donnant la main à une jeune femme voilée. Tous deux montèrent dans le carrosse, et le chevalier d’Athol dit à Ruggieri, qui prit place sur le siège, en grande livrée :
— Au palais Doria-Doria !
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