Chapitre 10 Les deux cadavres
Beldemonio ne s’attendait pas à cela. L’annonce de cette mort le frappa violemment. Il pâlit d’abord, puis les veines de son front se gonflèrent.
— Tu l’as fait assassiner ? prononça-t-il si bas, que Johann eut peine à l’entendre.
La colère de cet homme était terrible, mais Johann, cette frêle créature que la mort tenait à la gorge déjà, Johann pouvait déployer à ses heures un sang-froid de héros et un prodigieux courage.
— Vous vous trompez, maître, dit-il tranquillement.
— Tu savais que je l’aimais, qu’il était mon bras droit et mon meilleur confident.
— Oui, maître, je savais cela, nous le savions tous.
— Tu vas me dire, je te devine, David Heimer, tu vas me dire que les soldats de la garde n’ont apporté ici qu’un cadavre.
Johann eut un sourire dédaigneux.
— Vous devinez mal, maître, fit-il en croisant ses bras sur sa maigre poitrine. Felice Tavola est arrivé vivant dans cette chambre, et, comme je n’ai fait que mon devoir, je n’ai point à chercher de subterfuge. Felice Tavola est mort ici à la place même où vous êtes.
Beldemonio ne put retenir un léger tressaillement.
— Tué par qui ? demanda-t-il.
— Par moi.
C’était là quelque chose de si invraisemblable, qu’Athol resta un instant incrédule. Tavola, l’homme jeune, vigoureux, agile, vaillant, mis à mort par ce vieillard à l’agonie !
Athol considérait ces bras de squelette, et cette pauvre poitrine creuse qui haletait au moindre effort. Mais une idée lui vint et il se ravisa.
— Il était enchaîné, dit-il.
— Nouvelle erreur, maître, repartit Johann Spurzheim, les limes anglaises envoyées par vous avaient scié ses menottes, il avait les mains libres.
Son doigt étendu désignait la table. Athol y put voir en effet les fers coupés du prisonnier.
Pendant qu’il gardait le silence, Johann reprit.
— L’article 7 de la règle ordonne à tout chevalier de faire justice lui-même quand il y a cas de trahison.
Beldemonio avait les yeux baissés et semblait plongé dans la rêverie.
— Je n’ai frappé, ajouta Johann, qu’au moment où Felice Tavola, traître à ses frères, m’a prouvé qu’il voulait aussi dévoiler les secrets du maître.
— Et quelle preuve as-tu de sa trahison ? demanda Beldemonio.
— La conscience du maître sera mon témoignage.
— Explique-toi.
— Le maître a vu la menace, j’ai vu, moi, l’exécution de la menace. Qui oserait mettre en doute les paroles réunies du Porporato et de David Heimer.
Athol n’avait rien à répondre, étant une fois acceptées les moeurs et coutumes de l’association dont il était le chef.
Athol avait en lui une voix qui disait « il y a trahison, et le traître n’est pas Felice Tavola ». Mais rien n’appuyait cette croyance.
Johann avait agi dans la rigoureuse mesure de son droit. Bien plus, Johann avait fait son devoir.
Cette menace, si parfaitement appropriée à la situation d’un prisonnier abandonné par ses complices, d’un prisonnier qui, du fond de son cachot, entend les coups de maillet battant les ais de l’échafaud, cette menace écrite avec l’alphabet du silence, c’était Athol lui-même qui l’avait lue sur la muraille de la prison de Tavola.
On m’a oublié, je me venge !
Mais comment Johann Spurzheim pouvait-il savoir que cette menace existait ? et que Beldemonio l’avait lue ? Cette idée traversa comme un trait l’esprit d’Athol.
— C’est bien, David, dit-il, notre règle condamnait le malheureux Felice Tavola, tu t’es fait son bourreau, à contre-coeur, sans doute.
— Oui, maître, à contre-coeur.
— C’était ton devoir, le conseil te jugera. Moi, j’ai perdu mon temps, je vais tâcher d’employer mieux le reste de ma nuit.
Il se leva, affectant une contenance tranquille.
— Maître, lui dit Johann, nous n’avons pas fini.
— Que me veux-tu ?
— L’article 9 de la règle attribue au chevalier forgeron qui a puni le traître le droit de choisir et de présenter au conseil celui qui doit porter l’anneau de fer à sa place. Je réclame ce droit.
— Il t’appartient, répondit Athol, qui fit un mouvement pour se retirer.
— Votre Seigneurie ne désire pas savoir le nom du compagnon que j’ai choisi ?
Athol se retourna et répondit :
— S’il est mon ami, que m’importe ! S’il est mon ennemi, ce sera son malheur. Adieu, David Heimer. Je te répète en partant ce que je te disais tout à l’heure : je ne te crois pas assez fou pour oser lutter contre moi !
Il se dirigeait vers la porte, lorsque Spurzheim répéta pour la seconde fois :
— Maître, nous n’avons pas fini.
Athol s’arrêta et jeta sur lui un regard si perçant, que Johann eut froid dans le coeur.
— Celui-là est plus fort que moi, pensa-t-il dans ce premier moment, c’est celui-là qui me tuera !
Mais la force morale de cet homme semblait être en raison directe de son étonnante infirmité physique. Il reprit d’un ton assuré :
— Nous n’avons pas fini, parce que nous n’avons pas encore parlé de vous.
— De moi ? répéta Athol.
— Maître, dit Johann, vous m’aviez chargé de diverses missions : je m’en suis acquitté.
— On m’attend, murmura Athol, dont le regard glissa vers la pendule.
La pendule marquait plus de minuit.
— On vous attend, seigneur, depuis si longtemps, répliqua Spurzheim avec une sorte de bonhomie, qu’un quart d’heure de plus ou de moins ne fait désormais rien à l’affaire.
— Est-ce qu’on est venu ici ? demanda Athol.
— Plusieurs fois et je dois vous dire que d’étranges rumeurs ont couru sur votre compte au palais Doria. Comme il vous est impossible d’avouer la besogne à laquelle vous avez employé votre nuit.
— Peut-être ai-je accompli plus d’une tâche, seigneur David, interrompit Athol avec un orgueilleux sourire.
Johann s’inclina en silence. Après quoi, il reprit :
— Je sais que bien rarement Votre Seigneurie a besoin d’aide. Ce n’est pas à ce sujet que je désirerais entretenir Votre Seigneurie. Je voulais lui dire trois choses, la première regarde les deux enfants de Catane.
Athol se rapprocha aussitôt.
— Ils sont à Naples, poursuivit Johann, avant que la journée de demain se soit achevée, je les aurai remis entre vos mains.
— Si tu fais cela, David, s’écria vivement Athol, bien des péchés pourront t’être pardonnés !
— J’ignorais, maître, repartit celui-ci froidement, que j’eusse besoin de votre haute clémence.
— J’ai la certitude d’être compris quand je parle, dit Athol avec sécheresse. Après ?
— La seconde communication que je voulais vous faire, seigneur, reprit le directeur de la police royale, regarde la veuve de mon ancien et bien-aimé maître Mario, comte de Monteleone.
— Ah ! fit Athol, qui ne put s’empêcher de sourire, et que vas-tu m’apprendre touchant la veuve de Mario Monteleone ?
— La même chose qu’à l’égard des deux enfants de Catane. Elle est à Naples.
— Es-tu bien sûr de cela ?
Athol détourna la tête en faisant cette question.
Johann Spurzheim répondit avec un grand sérieux :
— J’en suis sûr, seigneur. À telles enseignes qu’un des chevaliers du silence est allé la recevoir ce matin à bord du Pausilippe,que ce chevalier n’a fait aucun rapport au conseil, et qu’il se trouve ainsi dans le cas prévu par l’article 3 de la règle.
— Passe ! dit Athol, le chevalier du silence à qui tu fais allusion est au-dessus de la règle.
— La règle est au-dessus de tout ! prononça gravement Johann.
— Je te dis de passer ! fit Athol, qui frappa du pied avec impatience.
— Je suis pour vous obéir, maître, murmura Johann en baissant les yeux.
Il reprit aussitôt :
— La troisième communication a rapport à un homme que vous m’avez souvent ordonné de chercher. Je n’ai pas besoin de rappeler à Votre Seigneurie quel infatigable zèle j’ai toujours mis à exécuter ses commandements.
— De quel homme parlez-vous ? interrompit Athol.
— Je parle du Calabrais Manuele Guidicelli.
D’un bond, Athol, fut auprès de lui.
— Vous l’avez trouvé ? s’écria-t-il.
— Seigneur, répondit Spurzheim, je comprends maintenant quel intérêt vous aviez à vous emparer de ce Manuele. Je ne veux point me faire un mérite de l’avoir découvert, c’est purement le hasard qui l’a jeté entre mes mains.
— J’espère que vous ne l’avez pas laissé échapper.
— Je n’ai eu garde, seigneur.
— Il est dans votre maison ?
— Il est ici, dans cette chambre.
Le regard d’Athol fit involontairement le tour du cabinet.
— Soulevez ce rideau, seigneur, dit Johann en lui montrant la draperie étendue au-devant de la table.
Athol obéit et recula de plusieurs pas en voyant les deux cadavres. Celui du pauvre agent numéro 133 était couché dans l’ombre de la table. On ne voyait que sa figure pâle, encadrée dans de longs cheveux gris. Celui de Felice Tavola, placé plus en avant, avait la tête appuyée sur la hanche de l’agent comme sur un oreiller.
— Manuele ! Manuele ! s’écria le chevalier d’Athol avec une émotion profonde, oui, ce doit être lui ! C’est bien ainsi que je me figurais le dernier serviteur de Mario Monteleone !
— Maître, interrompit Johann Spurzheim feignant de se méprendre, n’ayez aucune crainte, j’avais connu personnellement Manuele Giudicelli au Martorello. C’est lui, je vous l’affirme !
Athol se retourna vers lui. Ses regards lançaient du feu.
— David Heimer, dit-il, pâle des efforts qu’il faisait pour contenir sa colère, tu me répondras de ce meurtre.
Johann resta immobile et ne répliqua point. Seulement, après un long silence et pendant qu’Athol agenouillé tâtait la poitrine du malheureux Manuele, Johann reprit :
— Vous m’aviez signalé cet homme, seigneur, mais vous ne m’aviez point dit vos secrets. J’ai dû voir dès l’abord que cet homme était votre ennemi, et, par conséquent, l’ennemi de notre association.
— Tu l’as assassiné pour mon plus grand bien, n’est-ce pas, David ? fit Athol avec amertume.
— Je l’ai tué, repartit Johann, parce que mes prévisions ont été de beaucoup dépassées. Non seulement cet homme était votre ennemi et le nôtre, mais je puis dire que nous n’avions pas à Naples un plus dangereux ennemi que lui !
— Mais comment l’as-tu tué ? s’écria Beldemonio, qui se releva brusquement. Comment les as-tu tués ? Tavola, jeune, vigoureux, terrible dans la lutte, Manuele, plus faible et amoindri déjà par l’âge, mais qui t’eût renversé en soufflant seulement sur toi ?
— Quand il s’agit de votre intérêt, maître, et de celui de mes frères, répondit Johann, je suis fort.
Et, comme Athol lui jetait ce regard qu’on donne aux reptiles à la fois méprisables et terribles, il continua en souriant :
— Il y a un homme plus fort que Tavola, plus fort que Tavola et Manuele réunis, plus fort que dix hommes, que cent hommes ! Celui-là n’a point encore trouvé son pareil, les plus braves le connaissent et le craignent, les plus fanfarons ont la pâleur à la joue et le froid dans les veines quand on prononce son nom, le nom du Porporato, maître ! ce nom qui est notre honneur et notre drapeau. Eh bien, cet homme-là, ce géant m’a menacé tout à l’heure, moi, pauvre ver de terre. Et n’est-ce pas comme si j’étais d’avance écrasé ? J’avais donc, puisqu’il me menaçait et que sa force égale presque ma faiblesse, le droit de me défendre. Seigneur, je vous le dis, il m’eût été aussi facile de prendre la vie du géant qu’il est facile au géant, à cette heure, pour employer vos propres expressions, de me terrasser rien qu’en soufflant sur moi. Vous m’avez appartenu au même titre que Manuele, au même titre que Felice Tavola, vous me devez la vie.
Ce disant, il se dressa sur ses jambes tremblantes, et tendit à Beldemonio cette béquille à vent qui avait si rudement prouvé sa vertu cette nuit.
— Ceci est la foudre, ajouta-t-il, la foudre silencieuse, qui frappe sans accuser le coup. Vous m’avez tourné le dos pendant plus d’une minute, il ne faut qu’une seconde pour viser. Je vous le répète, maître, vous m’avez appartenu, et, s’il n’y a pas là maintenant trois cadavres au lieu de deux, c’est qu’il m’a plu d’épargner votre brillante jeunesse au risque même des quelques jours malheureux et chancelants que j’ai encore à passer sur la terre.
Athol prit la béquille et l’examina.
— Maître, continua Johann Spurzheim profitant de ce moment pour plaider sa cause, on juge un homme par ses actes, sans doute, mais aussi et surtout par le mobile qui a pu déterminer ces actes. Je vous livre également et mes actes et le mobile qui les a pu déterminer. Plût à Dieu que je fusse irréprochable et pur aux yeux de Dieu, qui va bientôt m’appeler à son tribunal, comme je le suis devant vous et nos frères ! J’ai tué, moi qui vais mourir, pensez-vous que mon coeur n’en ait point frémi ? J’ai tué un homme qui a été mon compagnon, j’ai tué un pauvre vieillard qui jamais ne m’avait fait de mal. Pourquoi ? Pour moi ? Hélas ! à quoi bon ? et que me sont désormais les choses de cette terre ? J’ai tué malgré moi, j’ai tué pour vous. J’ai tué parce que la trahison du premier et les révélations du second allaient vous porter un coup également funeste. Felice Tavola, par vengeance, Manuele, pour gagner un peu d’or, avaient juré la perte de l’association. Tavola ne savait pas à qui il parlait quand il est entré ici, votre nom est sorti le premier de sa bouche, c’est comme délateur que je l’ai puni. Manuele était espion de police, fouillez-le, vous trouverez sur lui sa carte, son numéro et les secrets qu’il avait déjà surpris. L’article 8 de la règle condamne l’espion quel qu’il soit. Ce n’étaient pas des reproches ou des menaces que j’attendais de vous, maître, j’aurais droit à des éloges !
Pendant qu’il parlait ainsi, Beldemonio avait ouvert la pauvre casaque de Manuele et fouillé dans sa poche. Il en retira ces papiers que Johann avait feuilletés avant lui.
Johann se défendait. Le soin de son plaidoyer lui ôtait un peu de sa vigilance habituelle. Sans cela, il aurait vu qu’Athol, en prenant les papiers de l’agent, avait tout à coup tressailli, bien peu, puisque cela avait échappé à Johann, mais enfin il avait tressailli. Et le revers de sa main était resté appliqué contre la poitrine de Manuele un instant de plus qu’il n’aurait fallu rigoureusement pour s’emparer de son portefeuille.
Johann ne voyait point le visage d’Athol. Les traits de celui-ci avaient subi un vif et remarquable changement. L’émotion qu’ils marquaient maintenant était nouvelle et d’une toute autre espèce. Il y avait dans ses yeux un espoir inopiné. Son coeur se prit à battre. Il avait senti un mouvement sous la chemise moite de Manuele. Felice Tavola, frappé le dernier, avait déjà le froid de la mort. Manuele restait chaud. Il n’y avait là qu’un seul cadavre.
Athol se retourna tenant en main le portefeuille.
— Lisez, reprit Johann, et jugez s’il m’était permis de laisser vivre celui qui apportait au directeur de la police royale, pour premier butin, la clef de l’alphabet du silence.
Beldemonio ouvrit le portefeuille et lut quelques pièces au hasard.
Sa pensée était désormais ailleurs.
Parmi ces pièces que Johann n’avait pas eu le temps de feuilleter, il y en avait une dont la vue seule fit bondir le coeur d’Athol dans sa poitrine. Il l’avait reconnue d’un coup d’oeil. C’était une lettre dont le papier ramolli et usé parlait d’un long temps écoulé. C’était la lettre qu’Athol lui-même avait remise à l’adresse du bon Manuele dans un hôtel de Salerne, exécutant bien tard la mission dont il s’était chargé au château du Pizzo. C’était la lettre écrite par Mario Monteleone dans son cachot, durant les heures solitaires et tristes de sa dernière nuit.
— David Heimer, dit Athol, vous avez agi selon le devoir, je le reconnais. Ce que vous avez fait dérange mes projets, mais vous ne connaissiez pas mes projets. J’ai dit un jour, souvenez-vous de cela, « Je ne veux plus de sang ». J’ajoute aujourd’hui : « l’association n’a pas besoin de sang ». Votre conduite sera soumise au conseil.
— J’ai ma conscience, maître, répliqua Johann effrontément. Mais ne vous en allez pas, je vous prie, s’interrompit-il, voyant qu’Athol serrait les papiers de Manuele et se préparait à se retirer, pour la troisième fois, je vous dis, nous n’avons pas fini.
— Qu’y a-t-il encore ?
— Votre Seigneurie, dans les circonstances où nous sommes, me doit expressément aide et protection. Je suis trop faible pour faire disparaître ces corps morts.
Il s’attendait peut-être à un refus. L’empressement avec lequel Athol accéda à sa proposition le troubla. Athol, en effet, saisit le corps de Manuele et le chargea sur ses épaules. Avant cela, il avait pris au doigt de Felice Tavola son anneau de fer.
— Voici ce que vous avez gagné, David, dit-il en le lui remettant.
Il se dirigea vers la porte, chargé de son fardeau. Le sang de Manuele coulait sur sa chemise.
— Pour l’autre, dit-il en passant le seuil, je vais vous envoyer Cucuzone.
Johann ne répondit point. Il regardait couler le sang de Manuele. Ses deux mains se crispèrent sur sa poitrine et il murmura, en se laissant aller, épuisé, au fond de sa guérite :
— Je n’ai rien fait, cet homme n’est pas mort !
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