‹ Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits LittérairesChapitre 23 sur 56 · I

I

À première vue, il est heureux pour un poète d'avoir fait un jour un sonnet, une pièce d'anthologie, que tout le monde connaît et récite. C'est une chance d'immortalité. Pas si sûre qu'on le croirait, cependant. Pour nos pères, Millevoye était le poète du _Jeune Malade_; Soumet, de la _Pauvre Fille_; Guiraud, du _Petit Savoyard_. Aujourd'hui ces «chefs-d'oeuvre» nous font un peu sourire. La _Feuille_, d'Arnaud, plus légère, a mieux résisté, et surtout le sonnet d'Arvers. Mais il peut arriver aussi que le choix du «chef-d'oeuvre» unique auquel reste attaché le nom d'un poète ait été arbitraire et maladroit et que la pièce trop connue fasse tort à d'autres qu'elle dispense de lire et qui valent quelquefois mieux. Car justement ce qui fait qu'une poésie devient populaire, est insérée dans les recueils de morceaux choisis, dans les _Abeilles_ ou les _Corbeilles de l'enfance_, ce sont bien sans doute des mérites réels, mais c'est aussi une certaine banalité dans le sentiment, la composition ou le style.

J'ai peur que ce ne soit le cas pour les _Deux Cortèges_. L'examen de ce sonnet nous montrera ce qu'est M. Soulary quand il est le plus de sa province. Comme les choses les plus connues le sont toujours moins qu'on ne croit, et que, dans tous les cas, il peut se trouver d'honnêtes gens qui ne sachent point par coeur ce morceau fameux, on me laissera le remettre sous les yeux du lecteur.

Deux cortèges se sont rencontrés à l'église. L'un est morne: il conduit le cercueil d'un enfant; Une mère le suit, presque folle, étouffant Dans sa poitrine _en feu_ le sanglot _qui la brise_.

L'autre, c'est un baptême. Au bras _qui le défend_ Un nourrisson gazouille une note indécise; Sa mère, lui tendant le _doux_ sein _qu'il épuise_, L'embrasse _tout entier_ d'un regard triomphant.

On baptise, _on absout_, et le temple se vide. Les deux femmes alors, se croisant sous l'abside, Échangent un coup d'oeil aussitôt détourné;

Et, merveilleux retour _qu'inspire la prière_, La jeune mère pleure en regardant la bière, La femme qui pleurait sourit au nouveau-né.

Soyons un peu pédant et rogue et, comme dit quelque part M. Joséphin Soulary, ouvrons sous les pas de l'innocent auteur «la fosse où vit la Critique glacée, le formica-leo». D'abord ce n'est point là le style ni la manière d'un «ciseleur». La ciselure implique une forme essentiellement plastique, aux contours très nets et très arrêtés, comme celle de Gautier dans _Émaux et Camées_ ou de M. Leconte de Lisle presque partout. Le style de M. Soulary est plutôt celui d'un écrivain très laborieux et très inégalement heureux dans ses rencontres; il ne cisèle pas, il complique et entortille, ce qui est bien différent. Cette fois-ci il n'était pas en veine. Voyez que de mots inutiles: _En feu..., qui la brise..., qui le défend..., qu'il épuise!_--Notez qu'il n'est pas ordinaire ni convenable qu'une mère donne à teter à son enfant dans une église: tout ce septième vers est donc parasite. Et notez aussi qu'on ne donne pas «l'absoute» aux enterrements des petits enfants.--La mère embrasse du regard son enfant _tout entier_: il est donc bien grand, ce petit? Encore deux mots peu nécessaires.--Et moins nécessaire encore l'apposition: _Merveilleux retour qu'inspire la prière;_ car ce «retour» (le mot est un peu bien vague), est-ce la prière qui l'inspire? et n'est-ce pas simplement la bonne nature? Oncques ne vit-on sonnet aussi chevillé.

Je sais bien que, comme l'a théologalement démontré Théodore de Banville, on ne saurait faire de vers français sans chevilles. Et même ce rutilant paradoxe n'est, au fond, qu'un truisme. Cela veut dire que, pour rimer, il faut chercher la rime, que, pour faire des vers, il faut observer la mesure, et que, ni la rime ni le rythme ne se présentant d'eux-mêmes, il faut quelquefois, pour exprimer une idée en vers, y employer d'autres mots que pour l'exprimer en prose. L'essentiel est que ces mots cherchés, et qui ne s'imposaient pas plutôt que d'autres, paraissent venus spontanément, ou que, s'ils semblent tirés d'un peu loin, ce défaut de naturel soit compensé par le plaisir que donne le sentiment de la difficulté vaincue, ou par quelque effet de rythme, d'harmonie, de sonorité.

Par exemple, dans ces vers de Victor Hugo:

À chaque porte un camp, et--_pardieu! j'oubliais,_-- Là-bas, six grosses tours en pierre de liais,

la cheville est patente, insolente, énorme; mais on la lui passe parce qu'elle est amusante et donne une rime rare.

Voici une cheville d'une autre espèce:

C'est là que nous vivions.--_Pénètre, Mon coeur, dans ce passé charmant._-- Je l'entendais sous ma fenêtre Jouer le matin doucement.

Il est certain que la fin du premier vers et tout le second forment une cheville ou que, tout au moins, si le poète avait écrit en prose, il n'aurait guère senti le besoin d'apostropher ici son coeur. Mais, d'autre part, cette parenthèse n'a rien de choquant et la diction peut même la rendre touchante: elle est dans le sentiment de la strophe et de tout le morceau. Elle n'en est point une partie nécessaire; mais elle en est une partie harmonieuse et concordante. Il y a toujours, dans une strophe ou dans une phrase poétique, un ou plusieurs vers qui expriment ce qui _devait_ être dit, et, tout autour, des vers qui traduisent des idées, des sentiments, des images accessoires et qu'on pourrait à la rigueur remplacer par d'autres. Ce sont donc, si l'on veut, des chevilles; mais elles peuvent être agréables et sembler naturelles; car, étant donnée la rime du vers qui exprime l'idée nécessaire, le vocabulaire est assez riche et les désinences des mots sont assez variées pour qu'il soit toujours possible de rendre, dans un vers de rime pareille, quelque idée dépendante et voisine. Je ne me plains donc pas de trouver des chevilles dans le sonnet de M. Soulary: je me plains seulement de leur nombre et de leur médiocre qualité. Elles ne valent pas ce qu'elles coûtent, voilà tout.

Quant à l'idée du sonnet, elle est ingénieuse et d'un effet sûr, et je ne me demande pas si le sourire de la mère qui enterre son enfant est aussi vraisemblable que les pleurs de l'autre. Sans cette opposition, plus de sonnet; et ce qui a fait la fortune de celui-ci, ce ne peut être, nous l'avons vu, la perfection de la forme: c'est qu'il présente deux figures et deux tableaux qui _se font pendant_, comme ces chromolithographies accouplées dont l'une représente le _Départ pour la chasse_ et l'autre le _Retour de la chasse_, ou bien le neveu surpris par l'oncle et l'oncle pincé par le neveu. Je suis peut-être de méchante humeur; mais il me semble qu'il y a dans les _Deux Cortèges_ quelque chose de cet art un peu banal, quelque chose qui sent le goût de la province et les Jeux floraux.

Les «chefs-d'oeuvre» de ce genre ne sont malheureusement pas rares chez M. Joséphin Soulary. Voici l'_Escarpolette_, petit drame en cinq tableaux. 1er tableau: une petite fille se balance sur une escarpolette. 2e tableau: le poète rêve; il voit maintenant deux amoureux sur l'escarpolette. 3e tableau: «Bon! les voilà trois sur l'escarpolette»: le père, la mère et l'enfant. 4e tableau: «Ils sont deux sur l'escarpolette»: l'enfant est mort. 5e tableau: «Il n'en reste qu'un sur l'escarpolette»: le père est mort à son tour. Dénouement: la fillette tombe de l'escarpolette et se casse la tête; le «gars» qui la regardait s'écrie: «Quel malheur!» et le poète, sans y penser, répond: «Qu'importe?» Et le lecteur se pose cette question: Quelle différence y a-t-il entre une escarpolette et une balançoire?

Autre guitare, comme dit Victor Hugo. Le cordonnier Sutor fait des brodequins pour sa maîtresse Pholoé, au moment où Alexandre entre dans Persépolis. Il est tellement à sa besogne qu'il ne voit point passer le conquérant. Mais Pholoé le voit et le trouve beaucoup mieux que Sutor. «Grands Dieux! dit-elle, qu'Alexandre est donc beau!»... Et, pour abréger, Alexandre, vexé de l'indifférence de Sutor, met le feu à Persépolis:

Le grand roi se vengeait d'un cordonnier coupable De ne l'avoir pas regardé!

Un jour le poète, étant mort, va, suivi de son chien, frapper à la porte du Paradis; et, comme saint Pierre ne veut pas laisser entrer le fidèle animal et que saint Roch lui-même, invoqué, fait le cafard et se récuse, le poète et son chien errent à l'aventure dans la région où sont les ombres des bêtes... Et cela est un rêve, et cela s'appelle _Dans les limbes_, et il est difficile d'imaginer un badinage plus soigné et plus long.