‹ Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits LittérairesChapitre 22 sur 56 · II

II

Mais c'est assez chicaner sur son plaisir. Si M. de Glouvet n'est peut-être pas partout un écrivain accompli, il s'est montré, comme j'ai dit, poète en plus d'un endroit, et, une fois, poète puissant dans le _Berger_.

Je ne veux point parler de ses romans bourgeois, qui pourtant ne sont point ennuyeux, mais où je n'ai pas fait de découvertes et dont les dialogues ont quelquefois le tort de rappeler ceux de Paul de Kock. Je laisse même de côté des figures vivantes, mais d'une invention facile, telles que la fermière Rose Chandoux, la terrible mère qui veut faire un notaire de son fils, et Geneviève Bourgeois, la vieille fille héroïque, gardienne jalouse de la terre familiale, dont la vie n'est qu'un amer et silencieux sacrifice aux derniers du nom, et qui meurt sur ce cri: «Il n'y a plus de Cassoire!»

Je ne retiens que trois figures: Jean Renaud, Marie-Anne et André Fleuse. Idéalisées? cela m'est égal: elles pourraient être vraies, et elles sont grandes.

Les cent premières pages du _Forestier_ sont vraiment savoureuses: l'enfance de Jean Renaud, pauvre abandonné qui n'a d'autre mère ni d'autre institutrice que la forêt; sa communion avec les arbres et les plantes; la poursuite du sanglier; le désir qui le secoue, qui l'étrangle, d'avoir un fusil... C'est bien à l'enfance d'un jeune faune que nous assistons, et la pénétration de la petite créature par le milieu où elle se développe est aussi intime et profonde qu'il se peut. Plus tard on pourrait trouver, comme je l'ai déjà indiqué, que ce braconnier fait tout de même trop de bonnes actions; mais il semble que sa bonté soit un produit naturel de sa vie en pleine nature, qu'elle soit aussi spontanée que son amour de la forêt. Son héroïsme de la fin garde ce même caractère: c'est _sa_ forêt qu'il défend contre l'étranger.

Marie-Anne, n'étant qu'une pauvre ouvrière, a épousé un riche batelier qui l'aimait, Louis Mabileau. Le lendemain de la noce, Louis est tué sur son bateau, dans une manoeuvre. «Alors elle fit le serment de ne jamais coucher dans un lit de terre ferme et de passer toute sa vie en marinier, sur cette Loire qui avait été le berceau, l'amour et le tombeau de son Louis. Elle jura aussi de garder en tout temps ses vêtements de deuil. Aucune femme n'a mieux tenu parole.» Marie-Anne est bonne, brave, fière et triste. On la calomnie, on l'insulte, car les femmes qui vivent sur l'eau sont suspectes dans le pays: elle n'en a point souci... Une fois, dans une inondation de la Loire, elle sauve au péril de sa vie des parents pauvres de son mari, des maraudeurs qui habitent une île du fleuve. Ce sont d'affreux bandits qui à la fin, tentent de l'assassiner pour avoir son bien. Un petit marinier qui l'aime sans le dire veille sur elle...; mais elle meurt, peu après, sur son bateau.

Cette femme en deuil, immobile et vivant d'un souvenir, M. de Glouvet a su nous la faire voir. Il a su, dès sa première apparition, la fixer dans une attitude qu'on ne peut plus oublier:

Une femme tenait la barre du gouvernail.

Cette femme était vêtue de noir.

Aux signaux qu'on lui adressait de la jetée elle répondit en agitant son mouchoir à plusieurs reprises, puis retomba dans son immobilité sculpturale.

M. de Glouvet a eu cette fois la chance rare de dresser en pied une figure humaine qui représente un sentiment très général et très beau sous une forme concrète et dans des conditions très particulières et très pittoresques. Marie-Anne, c'est la statue du veuvage éternel sur un bateau de Loire. Ainsi apparu, le spectre du «marinier noir» ne nous quitte plus.

Et il reste aussi dans la mémoire, André Fleuse, le grand berger. «Le grand berger s'arrête au sommet de la colline...» C'est la silhouette entrevue par Sully Prudhomme:

Dans sa grossière houppelande, Le pâtre, sur son grand bâton Penché, les mains sous le menton, Est l'amant rêveur de la lande.

C'est le fantôme évoqué par Victor Hugo dans ce vague et magnifique poème, _Magnitudo parvi_:

Dieu cache un homme sous les chênes Et le sacre en d'austères lieux Avec le silence des plaines, L'ombre des monts, l'azur des cieux...

Le pâtre songe, solitaire, Pauvre et nu, mangeant son pain bis; Il ne connaît rien de la terre Que ce que broute la brebis.

Pourtant il sait que l'homme souffre; Mais il sonde l'éther profond...

La Judée avait le prophète, La Chaldée avait le berger...

La foule raillait leur démence, Et l'homme dut, aux jours passés, À ces ignorants la science, La sagesse à ces insensés...

Ce roman du _Berger_ est, à mon avis, le chef-d'oeuvre de M. de Glouvet. Un souffle le traverse; il a la grandeur, une poésie abondante et naturelle; c'est une idylle tragique qui a quelque chose de fruste, de primitif et de mystérieux. Les personnages sont tout près de la terre, et de là leur beauté. On dirait qu'ils sont à peine sortis de la matrice universelle, à peine dégagés de la boue féconde des antiques déluges, et que leurs yeux viennent à peine de s'ouvrir sur le monde, tant ils y sentent d'inconnu et tant leurs idées sont simples et leurs sentiments abrupts.

Surtout la haute stature du berger domine le livre. Cet innocent qui est sorcier est grand par tout ce qu'il rappelle:

Savant dans la découverte et l'emploi des herbes, pénétré d'une confiance aveugle en leur puissance, ne descendait-il pas en ligne droite du berger antique dont Virgile a chanté les croyances? «Méris m'a fait présent de ces plantes cueillies dans le Pont, où elles croissent nombreuses. J'ai vu Méris, par la vertu de telles herbes, se changer en loup et traverser d'un bond les longues forêts, ou faire sortir les morts de leurs tombeaux; je l'ai vu de même transporter les moissons d'un champ dans un autre.»

André Fleuse fait songer aussi aux ascètes de la Thébaïde, dont la solitude faisait des voyants, et, par delà, aux plus anciens hommes, aux pâtres chaldéens. André Fleuse connaît les herbes; il prédit l'avenir, il jette des sorts, il «sait les mots». Ce n'est qu'à regret qu'il écrase la mouche qui menace ses ouailles; et quand il a pris le loup il n'ose le tuer, il le laisse partir; car Fleuse sait que partout, dans les animaux, dans les insectes, dans les plantes, dans les choses, dans le vent, dans la nuit, il y a des âmes, des esprits inconnus auxquels il ne faut pas toucher:

Son idée, que l'analyse n'avait pas affaiblie, qui, en l'absence de toute formule, s'était changée en sentiment, vivait robuste dans ce crépuscule intellectuel: l'idée de l'homme chétif soumis à son grand gardien, l'Invisible.

J'aime particulièrement les pages où M. de Glouvet nous conte l'enfance de l'Innocent et «comment on devient sorcier»:

... Lui, cependant, qu'on évitait dans l'ordinaire de la vie, qu'on entourait d'un superstitieux respect à certaines heures, n'écoutait pas impunément tout ce monde qui lui chuchotait d'un ton craintif:

--Fleuse, Fleuse, tu sais ce que les autres ne savent point, _té!_

... Il ne raisonna rien, mais à la longue se sentit plus rapproché de l'inconnu, qui l'attirait, que de ses semblables, qu'il n'aimait pas; il finit par découvrir des formes et des mouvements dans l'ombre, où les gens de la plaine passaient sans rien voir. Il devint halluciné, eut des visions. Crédule comme les autres, il crut les autres sur parole, même quand ils causaient de lui; écouta dans l'espace où le surnaturel parle aux âmes simples, et entendit. On le faisait voir en lui répétant ce qu'il avait vu; on l'amenait à comprendre à force de lui expliquer ce qu'il avait entendu...

Qu'est-ce qu'il entend donc, le grand berger, et qu'est-ce qu'il voit? L'ombre, les souffles, l'indéterminé, je ne sais quoi, rien du tout; c'est aussi simple que cela. Mais ne voir dans l'univers physique que l'enveloppe, le symbole de quelque chose d'inconnu, pressentir un abîme sous chaque forme visible, se croire entouré de forces insaisissables et inintelligibles, dégager le rêve de chacune de ses impressions, jouir des apparences et néanmoins s'apercevoir à chaque instant que nous ne comprenons rien au monde..., c'est être éminemment poète. Voilà par où cet innocent nous plaît. C'est si vrai, que nous sommes enveloppés de mystère! La science recule un peu la limite où il commence, et par là elle nous le fait oublier. Parce que nous voyons clair à deux ou trois pas autour de nous, nous ne nous souvenons plus qu'au delà de ce cercle de lanterne c'est le gouffre, c'est l'inexpliqué... Et pourtant, quoi qu'on en ait dit, le monde que la science nous permet de concevoir n'est peut-être pas si beau que celui d'André Fleuse. Sully Prudhomme s'écrie dans son enthousiasme candide:

Il est tombé pour nous, le rideau merveilleux Où du vrai monde erraient les fausses apparences...

Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien. Et, depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve, Il apparaît plus stable affranchi de soutien, Et l'univers entier vêt une beauté neuve.

Je l'ai cru autrefois, et je n'en suis plus si sûr. Nous avons sur le monde des _notions_ que les anciens n'avaient pas; mais notre puissance d'_imaginer_ n'est pas plus grande que la leur. Nous connaissons maintenant que le soleil est à tant de mille lieues, qu'il y a des étoiles à des millions de lieues de la terre, etc.; mais le voyons-nous? nous le figurons-nous? Non. Eh bien! alors, en quoi ce ciel est-il plus beau que celui des anciens hommes? Nous le savons plus grand qu'ils ne le savaient: nous ne l'imaginons pas plus grand qu'ils ne l'imaginaient. Or, la poésie n'est qu'imagination et sentiment. Trop de science la tue. Un dieu personnel qui saurait tout et pour qui l'univers serait parfaitement clair n'en jouirait que comme d'une machine bien agencée; il savourerait des rapports de nombre; il n'aurait qu'un plaisir de mathématicien: il ne rêverait jamais. Un dieu omniscient ignorerait par là même la poésie. Vraiment il est fort heureux pour nous que le monde soit inintelligible: nous en faisons ce que nous voulons.

Ce mystère répandu dans tout le livre enveloppe un drame simple et violent, un drame de rapacité villageoise; et ainsi M. de Glouvet a su donner pour ressorts à son âpre poème le sentiment le plus profond et la passion la plus forte des hommes qui vivent de la terre: la superstition et l'avarice; l'une effarée jusqu'à l'hallucination; l'autre exaspérée jusqu'au meurtre.

Le fermier Buré a chassé le vieux Robine, son beau-père, à qui il doit le gîte et la nourriture pendant quatre mois. Robine vient trouver Fleuse; il est conduit par sa petite fille, Louise de la Ronce-Fleurie, une enfant sage, naïve et droite, et qui vénère son grand-oncle le berger. Fleuse, silencieux, ramène le vieux Robine chez Buré: «Vous devez quatre mois; faites-le souper.» Buré et sa femme geignent et réclament. Fleuse ajoute: «T'as son bien; soigne-le.»--Mais quelques jours après le vieux Robine est trouvé pendu chez son gendre. Fleuse vient et devine que c'est Buré qui a étranglé le bonhomme, puis l'a pendu à l'une des solives du plafond (car sous un des ongles du vieux il découvre un cheveu rouge, rouge comme les cheveux de Buré). Et avec de grands gestes et des «mots» il maudit la maison en partant. Dès lors le malheur s'abat sur la ferme; les récoltes manquent, les bestiaux meurent, et Buré chaque nuit voit revenir le pendu... Il vient enfin supplier Fleuse de le délivrer; il se traîne au bord de la fosse où le berger vient justement de prendre un loup... Le loup saute par-dessus Buré fou de terreur et qui se croit changé en «garou»... Le malheureux s'adresse à Marin Longevin, un marchand de miel, un gars qui en sait long, et lui promet la main de sa fille s'il «conjure le sort». Marin échoue... Marin et Buré essayent alors, pour vaincre le grand berger, de tuer son bouc favori, Noiraud. Le bouc se défend, saute sur les épaules de Marin, le chevauche dans une course éperdue... Marin se repent. Il a été le promis de Louise; il obtient d'elle son pardon, Louise l'amène au grand berger et au bouc Noiraud, qui, toujours sans rien dire, pardonnent aussi... Buré vient encore supplier Fleuse. Le grand berger est inflexible... Buré saisit une fourche et va tuer le grand berger, quand le bouc Noiraud survient, reconnaît son ennemi, se jette sur lui furieusement, et après une lutte fantastique le bouc, vainqueur de l'homme, le précipite dans le «Puits-à-l'Anglais».

Je ne veux pas savoir si le crime de Buré n'est pas un bien gros crime pour un petit profit, ni si l'innocent ne fait pas preuve de beaucoup de sagacité pour un innocent dans la scène où il convainc de meurtre Buré le roux. Encore une fois, le livre a de la grandeur. Ce bouc qui dénoue le drame redouble encore l'impression d'épouvante et de mystère: il convenait qu'un animal eût un rôle, et un rôle humain, dans une histoire d'hommes si voisins de l'animalité primitive. Et c'est aussi une idée grande et belle d'avoir fait de l'innocent un juge et un justicier, d'avoir fait briller dans ce cerveau trouble une seule lumière, la conscience, qui apparaît alors comme quelque chose de primordial, d'inexpliqué, de divin. Cet idiot a de brèves paroles qui viennent, on le dirait, de plus loin que lui. Par là le drame s'agrandit encore, revêt par endroit une majesté de poème symbolique. Vraiment le _Berger_ est un beau livre. Je ne me demande plus du tout s'il a été écrit par un magistrat; cela m'est devenu fort égal; et si, avec une mauvaise foi insigne, je me suis livré à cette recherche irrévérencieuse à propos des autres livres de M. de Glouvet, c'est que peut-être ils ne sont pas à la hauteur du _Berger_.

JOSÉPHIN SOULARY[57]

[Note 57: _Sonnets._--_Poèmes et poésies._--Les _Jeux divers_.--La _Chasse aux mouches d'or_.--Les _Rimes ironiques_, 3 volumes, chez Lemerre.]

Demandez à qui vous voudrez ce que c'est que M. Joséphin Soulary, on vous répondra: «C'est l'auteur du sonnet des deux mères..., vous savez?» Les mieux renseignés ajouteront: «C'est un poète de Lyon, un ciseleur de vers et le plus grand sonnettiste du siècle.»

Voilà, je crois, sur M. Soulary, l'opinion courante, où il y a, naturellement, à prendre et à laisser. M. Soulary est le poète du siècle qui a fait le plus de sonnets; ce n'est pas la même chose que d'en être le premier sonnettiste. Il est vrai qu'il est en effet l'auteur des _Deux Cortèges_; mais, heureusement pour lui, il a fait beaucoup mieux. Il est vrai aussi que M. Soulary est un poète de Lyon; mais Lyon, à ce qu'il me semble, n'a pas autrement marqué sur lui: il est provincial beaucoup plus que Lyonnais. L'éloignement de Paris a eu pour lui des avantages et des inconvénients qu'il est intéressant de démêler et a certainement été une des causes de son originalité.

Relisons-le, ce qu'on ne fait guère, car l'entreprise est laborieuse si on la veut mener d'un trait. Mais, en somme, on n'y perd pas son temps. Outre qu'on a le plaisir, çà et là, de faire d'agréables découvertes et qui reposent, on voit se dégager peu à peu la physionomie d'un poète intéressant qui n'est pas du tout de Paris et qui n'est presque pas d'aujourd'hui, mais qui semble être venu d'Italie et dater de la Renaissance; qui n'a subi que très peu l'influence des poètes contemporains et qui, par bien des points et par ses qualités aussi bien que par ses défauts, est comme en dehors et à part du mouvement poétique de notre temps.