‹ Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits LittérairesChapitre 39 sur 56 · II

II

M. Émile Blavet ne s'élève que rarement jusqu'aux «idées générales»; M. Blavet se contente de rapporter des faits, et il les choisit bien, et il les rend divertissants, même quand ils ne le sont guère, et cela tous les jours; M. Blavet écrit une langue aisée, alerte, spirituelle. Il apporte dans cet horrible métier qui consiste à tenir le public au courant de ce qui se passe dans les salons, dans les théâtres, dans la rue, dans tous les mondes, une bonne grâce toujours égale et un sourire toujours prêt. Ce sont les réflexions d'un spectateur plein d'expérience, un peu désenchanté, non pas ennuyé pourtant, et jamais ennuyeux. Il est partout «le monsieur de l'orchestre», l'homme qui regarde pour son plaisir et ne veut pas en penser plus long.

Il sait, lui aussi, ce que demandent et ce qu'attendent ses lecteurs, l'immense multitude des badauds. Il a des égards pour leur naïveté, leur curiosité banale, leur hypocrisie inconsciente. S'il rend compte d'une entrevue avec le prince Victor, il n'ignore pas qu'un prince de vingt ans doit être de toute nécessité un homme remarquable, et il le dit. S'il vient à parler des petites filles qui, l'été, vendent des fleurs aux terrasses des cafés et vendraient volontiers autre chose, il sait qu'il faut s'indigner, et il s'indigne. S'il raconte quelque fête où ce qui nous reste d'aristocratie s'est encanaillé plus que de raison, il sait qu'il faut s'attrister, et il s'attriste. S'il va pendant les vacances visiter son pays natal et la maison où il a passé son enfance, il sait qu'il faut s'attendrir, et il s'attendrit. S'il parle de Mgr l'archevêque de Paris, il sait qu'il convient que le digne prélat soit «un fin prélat», et il lui prête des mots, et il nous entretient avec émotion des bons rapports du cardinal avec l'acteur Berthelier. S'il parcourt les églises pendant le carême, il sait qu'il est convenable d'y porter une âme religieuse, et il l'y porte... Mais comme on sent que tout cela lui est égal! Il a le don de saisir avec prestesse les traits fugitifs de la comédie contemporaine, de s'en amuser et d'en amuser les autres: pas l'ombre de prétention, une bienveillance très philosophique, au fond une indifférence absolue. Celui-là est un Parisien.